Le bêtisier d'Europacity, 3. Des emplois inaccessibles à la population locale

Europacity est un pôle "ultra-spécialisé" (80 métiers, alors qu'on en répertorie 10 000) qui ne peut pas recruter sa main-d'oeuvre dans un périmètre de proximité. Tout comme Roissy ou Disneyland, deux pôles métropolitains spécialisés (qui offrent respectivement 200 et 500 métiers), Europacity devrait étendre sa zone de recrutement sur un périmètre immense.

3.1. Une échelle territoriale gigantesque, un très faible impact local

Dans le chapitre précédent, nous n’avons pas tenté de recalculer catégorie par catégorie le nombre d’emplois réellement engendrés par Europacity.

- Pour des raisons déontologiques d’abord : le Collectif pour le Triangle de Gonesse s’est vu refuser par le Conseil régional (sous l’ancienne mandature 2010-2015) une modeste subvention pour réaliser l’étude détaillée sur l’emploi qui aurait dû être conduite par le maître d’ouvrage : sans budget, nous n’aurions pas pu effectuer des enquêtes d’entreprises indispensables à la qualité d’une évaluation sérieuse. Mieux valait alors s’abstenir et se contenter de faire ressortir les contradictions, les bourdes notoires, voire la mauvaise foi ou la manipulation statistique d’un certain nombre de données avancées par Auchan… avec des exemples. L’étude à dire d’expert commandée par la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) a rectifié les exagérations les plus criantes, mais est restée macro-économique et théorique. Il n’y a pas eu d’enquêtes de terrain, et encore moins d’analyse des qualifications et compétences de la main-d’œuvre locale, qui constitue la grande oubliée des différentes expertises conduites. Or, c’est la question cruciale : quelle garantie a-t-on que les besoins des travailleurs habitant le territoire soient pris en compte par les activités qui y seraient implantées ? (Ce qui ne veut pas dire « créés », comme le prétend avec témérité p.20 l’étude du cabinet Sémaphores, commanditée par le maître d'ouvrage. (voir figure 1 - …)[1]

Figure 1 © Sémaphores Figure 1 © Sémaphores

 - Pour des raisons stratégiques ensuite : à quoi bon se battre sur les chiffres ? Quand bien même ce projet générerait des milliers de postes, nous sommes en mesure de démontrer que ces emplois seraient dans leur majorité inaccessibles aux populations locales. La théorie du « ruissellement » déjà défendue pour Roissy par bon nombre d’élus val d’oisiens se révèle totalement illusoire (croire que forcément l’implantation d’un grand pôle d’emplois ferait fatalement « ruisseler » sur le territoire environnant des richesses économiques dont bénéficieraient les populations riveraines[2].) Auchan a mobilisé un énorme budget pour le portage du projet Europacity, essentiellement en communication. Dans le chapitre 2, nous avons relevé un grand nombre d’erreurs et d’approximations contenues dans le volet « Emploi ». Pourtant, le maître d’ouvrage n’a pas jugé utile de réactualiser une étude totalement sommaire. On ne saurait mieux démontrer que les questions d’emplois sont le cadet du souci du promoteur. Les membres de la famille Mulliez, propriétaires du groupe Auchan, sont des commerçants. Après avoir vendu des produits, ils vendent du rêve avec la même efficacité qu’ils ont vendu des centres commerciaux… Et ça marche ! Les promesses d’emplois aussi séduisantes que trompeuses… sont considérées comme argent comptant par une bonne partie des acteurs locaux, entraînant partiellement le soutien des populations, réduits à de pauvres alouettes se laissant prendre aux miroirs.

Les promesses n’engagent que ceux qui les croient

Il est intéressant d’étudier en Ile-de-France les effets en matière d’emplois de deux précédents cas d’implantations de grands pôles métropolitains : Roissy et Disneyland-Paris, qui peuvent nous fournir des enseignements et des hypothèses de scénarios pour Europacity. Les promoteurs de ces projets « historiques » ont ceci de commun avec celui d’Auchan : ils ont reçu le soutien de l’Etat et des collectivités territoriales grâce à la promesse de création de milliers d’emplois. D’où l’interrogation suivante : comment ces deux implantations ont-elles « vieilli » ? Les promesses ont-elles été tenues ? Et surtout, s’agissant d’installations « effectives » d’activités, peut-on mesurer a posteriori leur bénéfice réel pour les populations locales?

a/ En ce qui concerne l’implantation de l’aéroport de Roissy, dans les années 60, les communes rurales de la plaine de France étaient unanimement opposées au projet. C’est le « rapport Lachaize » (1970), du nom du préfet rédacteur, qui a levé les réticences des acteurs, en promettant la création de 70 000 emplois dès la mise en service de l’aéroport, en 1974. A l’époque, travaillant comme chargée de mission « Activités-Emploi » à l’Atelier d’Urbanisme de la Direction Départementale de l’Equipement 95, rattachée à la Préfecture du Val d’Oise, je me souviens d’une réunion organisée par ADP (Aéroports de Paris) boulevard Raspail à Paris, où l’un des directeurs avait déclaré : « Le choix de Roissy ? Il s’imposait ! C’était le seul endroit à 30 kms de Paris-Notre-Dame où il suffisait d’exproprier 3 fermes pour disposer de 2000 ha… » Une pure opportunité foncière, donc, qu’il a fallu ensuite déguiser en substantifiques retombées de milliers d’emplois, afin d’obtenir le soutien des élus locaux. A la parution du recensement INSEE de 1975, j’ai été chargée par le préfet du Val d’Oise du premier rapport d’évaluation des emplois de Roissy[3]. J’ai trouvé péniblement 15 800 postes de travail, et encore… en raclant les fonds de tiroirs, car à une époque où les 2/3 des appareils décollaient d’Orly et 1/3 de Roissy, ADP avait affecté la totalité des 5000 navigants (personnel travaillant à bord des avions) à l’aéroport Charles-de-Gaulle.

b/ L’implantation d’EuroDisney ne s’est pas heurtée aux mêmes résistances[4]. Concoctée par le premier ministre Laurent Fabius, puis ratifiée par son successeur Jacques Chirac, elle s’est effectuée dans un consensus général gauche/droite, national et local. Il était annoncé 12 200 emplois à l’ouverture du parc, chiffre très comparable à l’effectif avancé en 2011 pour Europacity par le cabinet Sémaphores (11 800), mais pour un territoire (80 ha) d’une taille… 24 fois inférieure. Le gouvernement français avait posé à la World Disney Company une condition express pour donner son accord : que le Service Public de l’Emploi (à l’époque, l’ANPE) ait le monopole du recrutement pour les deux phases « chantier » et « exploitation » du parc de loisirs[5]. Mais malgré une énorme préparation, deux ans d’études de faisabilité, une stratégie conçue 3 ans à l’avance pour un projet connu (3 autres parcs existaient déjà aux USA et au Japon), la participation de 16 agences locales, de la Direction régionale de l’ANPE, de la Région, sans compter une mission interministérielle « EuroDisney » créé spécialement, les exigences de l’employeur se sont révélées particulièrement difficiles à satisfaire.

 c/ Côté Etat : mission impossible. En effet, l’entreprise avait formulé des demandes très éloignées du fonctionnement du marché du travail français. On se heurtait à un phénomène essentiellement « culturel » : les contenus américains des fiches de postes réclamaient des « moutons à 5 pattes » aux caractéristiques décalées avec les compétences de la main-d’œuvre locale disponible. Exemple : il était réclamé 800 femmes de chambre parfaitement bilingues (français-anglais) ou encore des « Characters » (des comédiens multi-fonctions) pouvant chanter, jouer de la musique, défiler dans des parades en costumes de Mickey[6], mais susceptibles aussi dans les intervalles, de pouvoir assurer la billetterie ou œuvrer sur les attractions. Or, en peignant les fichiers de l’ANPE de toute l’Ile-de-France, nous avions trouvé péniblement 40 femmes de chambre au chômage ayant des notions d’anglais. Quant à la main-d’œuvre des activités « Spectacles », nous nous sommes heurtés à une organisation française en filières professionnelles cloisonnées : contrairement aux USA, les chanteurs ne dansent pas, les danseurs ne savent pas chanter, les ténors d’opéra refusent avec mépris un répertoire de variétés, etc… Il n’y avait guère que dans les métiers du cirque que nous avons trouvé des candidats multi-casquettes correspondant aux exigences de l’employeur.

 Résultat : les objectifs du monopole de l’ANPE n’ont pu être tenus. Alors que les conditions du marché du travail national étaient beaucoup plus favorables qu’aujourd’hui, la main-d’œuvre au chômage beaucoup moins éloignée de l’emploi, sans compter une seule organisation gérant l’ensemble de l’offre et de la demande, avec la mobilisation d’un énorme partenariat : l’ensemble des Chambres de Commerce et des métiers, tous les prestataires de formation sous-traitants des services publics, le tout chapeauté par une mission interministérielle spécifique. Malgré quelques négociations réussies (par exemple, introduire un métier en Hôtellerie inconnu aux USA, de « gouvernante d’étage » parlant correctement anglais, assurant la relation clientèle et dirigeant une vingtaine de femmes de chambre dispensées ainsi de compétences linguistiques), l’ANPE n’a pu couvrir l’ensemble des besoins de l’entreprise. Des ouvriers sont venus de toute l’Europe pour respecter le planning très serré du chantier. Et à l’ouverture d’EuroDisneyland, en dépit de tous les efforts pour maximiser les retombées de l’implantation pour la population locale, le recrutement s’est largement ouvert à l’extérieur. Le monopole ANPE ayant été partiellement assuré, EuroDisney s’est considéré déchargé de ses engagements et a recruté dans toute la France et l’Europe.

 d/ Un maître d’ouvrage libéré de ses obligations. Aujourd’hui, ce mode de recrutement du parc de loisirs est parfaitement assumé : le site internet de Disneyland-Paris déclare 100 nationalités ; la dernière campagne de recrutement ouverte à l’automne pour la saison 2017 a organisé des castings à Dublin, Bologne, Athènes… Il est certes indiqué que 70% des « cast members » sont français (et non franciliens), ce qui correspond à 4500 salariés étrangers, dont 2700 originaires d’autres pays européens. Mais attention : 70% de personnel français ne signifie pas 70% des emplois, car il y a des CDI de 16 h fonctionnant uniquement le week-end. Nous ignorons la correspondance avec des équivalents-temps-plein (ETP), dans une confusion de chiffres (volontaire ou non) entre postes et emplois. Toujours sur le même site, l’interview du cadre britannique Daniel Harding, chargé du casting, nous incite davantage à la prudence. Il déclare « voyager dans le monde entier » pour trouver « une grande diversité de talents… », se rendre « plusieurs fois par an au Royaume-Uni » et, selon les besoins, « aux Etats-Unis et en Australie ». Il est offert aux candidats de provenance lointaine des logements dans « 6 résidences sociales » de Val d’Europe, dont près d’un millier de places pour le personnel temporaire, ce qui permet d’afficher un taux de salariés « habitant sur place » (ce qu'on appelle la "population locale" !) très honorable sur le plan statistique, mais sans aucune signification réelle.

Par ailleurs, une évaluation a posteriori des emplois supprimés par l’implantation d’EuroDisneyland reste à faire. Un exemple : il est impossible qu’en 1992, à l’ouverture du pôle de loisirs, l’accroissement soudain de +  25% du parc d’hôtels-cafés-restaurants d’Ile-de-France… n’ait eu aucun impact négatif sur les établissements et les postes de travail existants ! De même, j’ai souvenir de nombreuses faillites d’entreprises de BTP sous-traitantes au cours de la phase chantier, dans l’incapacité de respecter des cahiers des charges draconiens dont certains faisaient 600 pages… en anglais. Mais aucune comptabilité des fermetures d’activités n’a été effectuée à cette époque. A l’inverse, lors de l’anniversaire des 20 ans d’existence de Disneyland-Paris, des chiffres parfaitement surestimés ont été publiés. Il a été notamment valorisé un grand nombre d’« emplois induits » (40 000…[7]), alors que les biais statistiques en la matière sont nombreux et la méthode de comptabilisation discutable[8]. Force est de constater qu’aujourd’hui, si ce pôle a généré un substantiel développement économique (à l’avantage réel de qui ?)… il ne s’est pas effectué au bénéfice de l’emploi de la main-d’œuvre seine-et-marnaise, même si l’importance du personnel logé sur place fausse notablement les données…

Bassin de recrutement d’Europacity « non identifié »

Dans l’étude Sémaphores, il est explicitement dit page 3 qu’il est impossible de déterminer une aire de recrutement pour Europacity : « …nos travaux portent essentiellement sur des estimations objectivées des emplois mobilisés (…), sans que nous soyons en mesure de déterminer quelle sera l’origine géographique des actifs mobilisés pour occuper ces emplois. » Cet aveu d’impuissance est significatif du manque de sérieux des auteurs de l’étude et du désintérêt des commanditaires pour faire appel en priorité aux ressources de la main-d’œuvre locale. Ainsi, les affirmations du maître d'ouvrage qu'une priorité serait donnée à la population riveraine sont de l'ordre du "déclaratif" sans en apporter la preuve. (Vous conviendrez aisément comme moi qu'il ne suffit pas de dire "bifteck" pour rassasier !)

 Pourtant, il y a 25 ans, la mission EuroDisneyland à laquelle je participais a réussi à déterminer une « zone pertinente » de recrutement, avec des moyens informatiques et de communication bien moins sophistiqués qu’actuellement, pour un projet d’échelle bien plus vaste et un éventail de métiers beaucoup plus conséquent. Nous disposions en 1990 d’une liste des filières d’activités et des métiers établie par EuroDisneyland S.A.[9] L’ANPE a ensuite « peigné » ses fichiers de demandeurs d’emplois, avec l’appui de ses agences locales, selon une classification par métiers et lieux de résidence, afin d’identifier le nombre et la localisation des chômeurs susceptibles d’être embauchés dans les différents postes ciblés par l’employeur - directement ou après formation par les organismes mobilisés -. On trouvera en annexe la carte du bassin de recrutement de la main-d’œuvre francilienne ainsi déterminée, avec les critères qui ont été utilisés. Malheureusement, il n’a jamais été effectué d’évaluation « longitudinale » (suivi sur le temps long), qui permettrait de confronter les perspectives initiales d’embauches (devant être couvertes à 100% en Ile-de-France) avec la réalité constatée aujourd’hui sur le terrain.

Bassin d’activités de Roissy : un modèle d’étalement urbain

a/ Le pôle ultra-spécialisé de Roissy (avec 47% de ses emplois concentrés dans la filière Transport-Logistique) constitue un deuxième cas d’implantation en Ile-de-France d’une infrastructure métropolitaine majeure, déconnectée de son territoire local. Etabli sur un site interdit à l’habitat, il concentre un grand nombre d’établissements rattachés à l’aéroport, sans liens avec l’espace environnant. C’est pourquoi je considère Roissy comme un «pôle d’activités»[10] plutôt qu’un « pôle d’emploi », générant un « bassin d’activités »10 qui ne joue pas un rôle de structuration du territoire comme le ferait un bassin d’emploi. Ce cas de figure s’observe lorsqu’un pôle rassemble des filières fortement spécialisées sur quelques créneaux, réclamant une très vaste aire de recrutement pour attirer la main-d’œuvre adéquate. Tandis qu’un véritable pôle d’emplois engendre une forte intensité de flux domicile-travail dans son périmètre de proximité, que j’appelle « aire directe »[11]. Pour rattacher une commune à un pôle d'emplois, l’INSEE avait fixé autrefois un seuil minimum de 40% de la population active occupée y exerçant son activité. Dans le cas de Roissy, il n’y aurait que 3 communes répondant à cette définition en dehors du pôle lui-même, non pas en raison de l’importance de leur attraction, mais de la modestie de leur poids démographique[12] ! Ce sont les localités qui figurent en rouge sur les cartes du bassin de Roissy ci-après.

b/« L’aire directe » de l’aéroport Charles-de-Gaulle est des plus réduites, puisque la localité la plus « impactée » par le pôle (Goussainville) possède moins de 10% de sa main-d’œuvre qui y travaille… On peut lui adjoindre les communes de Tremblay-en-France, Villepinte, Sevran et Gonesse. Sans oublier le cas particulier d’Aulnay-sous-bois, car cette ville de 82 000 habitants au passé industriel florissant (PSA, l’Oréal) constitue en réalité le véritable pôle d’emploi «historique» du territoire et exerce son influence - en sous-jacence au pôle de Roissy - sur un bassin d’emploi local d’une certaine densité, malgré une grave crise de désindustrialisation qui affecte la ville elle-même et son environnement de proximité (Blanc-Mesnil, Drancy, Sevran)… Ainsi, depuis 1975, le pôle s’est fortement développé sans intensifier son attraction de proximité. Au total, l’aire d’influence directe de Roissy ne dépasse guère les 6 communes citées plus haut, dont le nombre n’a pas varié en une quarantaine d’années - depuis l’implantation de l’aéroport[13] - et qui fournissent moins de 10% de sa main-d’oeuvre. On enregistre même au cours des années récentes (2008-2013) un déclin de l’attraction sur ces 6 communes, passant de 9724 résidants travaillant à Roissy à… 7688, soit une réduction de plus de 2000 actifs : -21 % en cinq ans !

 Figure 2 (pdf, 257.6 kB)

Figure 3 (pdf, 248.2 kB)

c/ A l’inverse, une « aire diffuse » immense est générée par les flux domicile-travail de ce pôle d’activités. Elle ne cesse de s’étaler de plus en plus, en tache d’huile, au fur et à mesure que la zone aéroportuaire se développe (voir ci-dessus cartes figures 2 et 3). En 1975, l'aire d'influence du pôle est proportionnée à son importance modeste avec moins de 16 000 emplois, à comparer à Aulnay-sous-Bois (26 000). Mais dès les années 80, le périmètre d’attraction de Roissy s’élargit au Nord en forme de cône et dépasse les frontières d’Ile-de-France, atteignant presque Senlis dans l’Oise. En 1990, il gagne les frontières de l’Aisne, et accentue son influence dans la vallée de la Goëlle ; sans compter des effectifs originaires de toute la Seine St Denis et des arrondissements de Paris nord et est. Et en 2008, l’attraction du pôle capture 20 à 40% de la main-d’œuvre (en rose sur la carte) d’un vaste espace allant de Roissy-Mauregard jusqu’à Crépy-en-Valois, sans compter des flux en provenance du Val-de-Marne, de l’ouest seine-et-marnais, des Hauts-de-Seine, et même du nord de l’Essonne. Désormais, cette aire d’influence diffuse gigantesque s’étend sur 10 départements : l’ensemble de l’Ile-de-France, auquel il convient d’adjoindre la moitié de l’Oise et l’ouest de l’Aisne.

 Une minorité de cadres réfugiée dans des sites plus agréables

En ce qui concerne la main-d’œuvre qualifiée, Roissy constitue un véritable « repoussoir » dans son périmètre de proximité. Il engendre de telles nuisances de bruit (en continu, puisqu’il est le seul grand aéroport européen à ne pas bénéficier d’un couvre-feu nocturne, à la différence d’Orly), que ses cadres préfèrent s’installer dans un environnement plus accueillant, dans l’Oise aux abords de la forêt de Chantilly, dans le Parc Naturel Régional Oise-Pays de France, dans la vallée de la Goëlle au nord de la région, ou carrément en banlieue sud, dans la vallée de Chevreuse ou le bassin de Saint-Germain-en-Laye (voir figure 4). Ainsi, seules des populations pauvres et de faible niveau de qualification habitent à proximité de l’aéroport et ne peuvent donc pas offrir l’ensemble du réservoir de main-d’œuvre spécialisée dont le pôle a besoin.

Figure 4 (pdf, 572.5 kB)

Pour toutes ces raisons, l’INSEE il y a une dizaine d’années a redéfini la zone d’emploi de Roissy, rebaptisée d’ailleurs « Roissy-Sud Picardie » qui regroupe désormais 393 communes, dont 241 dans l’ancienne Picardie, contre 87 en Val d’Oise et 47 en Seine-et-Marne. Il s’agit donc statistiquement aujourd’hui d’un pôle qui est d’abord picard plutôt que francilien ou même val d’oisien….

Notons au passage que dans le cas d’un pôle très peu enraciné localement comme Roissy, il apparaît peu pertinent de concevoir le développement de l’emploi du « Grand Roissy » comme relevant du ressort local de l’intercommunalité Roissy-Pays de France, ni même de la seule région Ile-de-France, en faisant l’impasse sur les travailleurs de l’aéroport des 241 communes des Hauts-de-France. Pourtant, les élus du Val d’Oise - refusant cette réalité – s’entêtent à considérer Roissy comme le plus beau fleuron d’emplois du département [14], et passent leur temps à s’insurger contre l'opposition des élus de la Seine-Saint-Denis à Europacity, considérant une telle ingérence comme insupportable pour un projet considéré comme "appartenant" au Val d’Oise.

L’hypothèse d’un très faible impact local d'Europacity et d’un bassin de recrutement gigantesque ?

Selon toutes probabilités, par analogie aux deux exemples existants analysés précédemment, dans le cas où le projet porté par Auchan se réaliserait, le scénario d’étalement urbain se reproduirait, sans doute en plus accentué. L’aire d’influence d’un pôle comme Europacity couvrirait une aire d’influence encore plus gigantesque, avec un impact local encore plus modeste pour les communes situées à proximité. En effet, on recense plus de 10 000 métiers dans le Répertoire ROME[15] : Disneyland-Paris en identifie 500 ; Roissy 200, soit respectivement 5% et 2% du champ, ce qui est très faible. C’est pourquoi les aires de recrutement sont si vastes, pour pouvoir rechercher la main-d’œuvre correspondante. Le champ d’Europacity apparaît encore plus restreint, avec 80 métiers identifiés, moins de 1% (0,8) de l’éventail professionnel. Cette structure de l’emploi est propre aux grands pôles métropolitains et les actions de formation ne pourront corriger cette spécificité qu’à la marge. De plus, si Roissy et Disney couvrent des domaines d’activités qui se recoupent faiblement (sauf les filières commerce, hôtellerie-restauration, sécurité…), ce n’est pas le cas d’Europacity dont un grand nombre de filières professionnelles concurrencent directement celles du parc d’attractions seine-et-marnais (culture, loisirs, animation, attractions, commerces, hôtellerie-restauration…) Peut-on envisager la cohabitation de deux coqs dans la même basse-cour ? Roissy a perdu près de 14 000 emplois en 5 ans entre 2008 et 2013… Disneyland-Paris a vu son nombre de visiteurs chuter de 16 millions de visiteurs en 2012 à 13,4 millions en 2016… Faut-il considérer qu’il s’agit de deux pôles parvenus à maturité qui ne se développeront pas davantage, mais qui par contre se révèleraient très sensibles à la concurrence ? Prend-on le risque « d’anticiper un déclin qui de toutes façons aurait eu lieu ? » s'interrogeait M. Carenco, alors qu’il était préfet d’Ile-de-France. On peut douter que la population concernée souhaite abandonner « un tiens » contre deux « tu l’auras ».

CONCLUSION

Tout comme Disneyland-Paris et Roissy, Europacity est un pôle métropolitain ultra-spécialisé qui ne peut avoir qu’un impact très limité sur son territoire local d’implantation. Entre d’un côté Disney qui recrute dans la France entière et l’Europe et de l’autre Roissy, dont le périmètre d’influence couvre toute l’Ile-de-France et la moitié de l’ancienne Picardie, probablement l’aire de recrutement d’Europacity se situerait entre les deux, peut-être à l’échelle du Bassin Parisien, avec un ancrage local très limité. Pour employer un actif résidant dans le périmètre du "Grand Roissy" (22 communes du 95, 93 et 77), le pôle aéroportuaire doit en accueillir 9 autres venus d’ailleurs. On peut craindre que ce taux d’efficacité soit plutôt de 1 à 20 dans le cas d’Europacity, si l’on en croit le panel particulièrement réduit de métiers offerts par le projet.

 Nous verrons dans le prochain chapitre, que cette faible utilité locale d’Europacity est encore renforcée par le décalage Emplois/Main-d’œuvre en matière d’offre et de demande de qualification et de formation.

 

ANNEXE

Quel bassin de recrutement pour Disneyland ?

En 1989, l’ANPE Île-de-France a ouvert l'agence de Chessy en Seine-et-Marne, afin de couvrir les besoins en recrutement du personnel du chantier, puis du parc de loisirs EuroDisneyland, dont l'ouverture au public était fixée au printemps 1992.

Pour définir la zone pertinente de recrutement, il a fallu se baser sur :

- la localisation de la main-d'œuvre disponible dans les filières recherchées, située essentiellement dans les quartiers est de Paris et dans la partie sud de la Seine-Saint-Denis ;

- l'emplacement des agences ANPE susceptibles de diffuser les offres auprès des demandeurs d'emploi, dont les noms figurent sous forme de «points noirs » sur la carte ci-après ;

- les périmètres d'intervention des partenaires de l'opération (la plupart en Seine-et-Marne), tels que le département 77, les comités de bassin de Meaux et du nord-ouest seine-et-marnais, les différentes intercommunalités de l’agglomération nouvelle de Marne-la-Vallée, l'Education Nationale, les PAIO et Missions locales.

 Il a fallu ensuite restreindre le territoire ainsi identifié, en raison d'une exigence fondamentale de l'employeur : disposer d'un personnel opérationnel, même en cas de grève de transport. D'où la nécessité pour les candidats d'habiter dans des sites disposant d’une double desserte de transports (route et RER ou train) et d'un véhicule pour aller travailler à Disney en cas de besoin.

Cette condition impérative, additionnée aux précédentes, a généré une aire pertinente en forme d'entonnoir :

– la partie située à l’est résulte du plus grand périmètre d'intervention des différents partenaires (notamment la très vaste zone de formation n°1 de l'éducation nationale 77) ;

– la zone centrale couvre les lieux de résidence de la main-d'œuvre spécialisée dans les branches demandées (hôtellerie-restauration, spectacles, sécurité, entretien, animation-tourisme);

– la forme générale allongée, à l'ouest du site, prend en compte le tracé du RER A et le pôle de transit de Nanterre, intégrant une bande de territoire et un pôle de main-d'œuvre bien desservis par les transports en commun. Alors que des zones plus proches du site de Chessy et d'accès routier plus facile (à l'est ou au sud), mais mal desservies par le RER ou le train, ont dû être exclues.

D'où la carte du territoire opérationnel ainsi défini, validée par l'ANPE Île-de-France.

Source : « EuroDisneyland, bilan prévisionnel de l'emploi », op. cit. note n° 5

Figure 5 © J. Lorthiois Figure 5 © J. Lorthiois

NOTES

[1] Citons l’exemple de l’International Trade Center (Roissy), qui a accueilli ses deux premières entreprises… déplacées : une activité logistique originaire de Gonesse et un grossiste textile chinois d’Aubervilliers.

[2] Voir Dominique Herbert « Théorie du ruissellement économique, bidon… », 3 février 2016, Médiapart.

[3] J. Lorthiois, « Les emplois localisés à Roissy-en-France », Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme de Sarcelles-Gonesse, Direction Départementale de l’Equipement du Val d’Oise, 1978.

[4] En dehors de quelques protestations isolées, dont Gilles Smadja journaliste à l’Humanité auteur du livre Mickey, l’arnaque (1988) et d’Alain Lipietz, militant écologiste.

[5] EuroDisneyland, bilan prévisionnel de l'emploi, J.L. Husson, J. Buzy. Commanditaires : ANPE et Conseil Régional d'Ile-de-France 4 volumes, 432 pages, 1990.

- volume 1: synthèse critique des données disponibles

- volume 2: phase chantier: emploi et besoins de formation

- volume 3: les métiers de la phase Parc de Loisirs

- volume 4: annexes - comptes-rendus d'enquêtes

[6] Il y avait une exigence « moins de 35 ans » justifiée (en raison du poids des têtes – 28 kilos - portées par les « characters ») mais théoriquement illégale en France, en raison de son caractère discriminant.

[7] Préfecture d’Ile-de-France, Disneyland Paris, étude de contribution économique et sociale, dossier de presse, 14 mars 2012.

[8] Qui peut croire à la validité d’une méthode qui consiste à comptabiliser 30% des salaires versés aux travailleurs de Disneyland-Paris – transformés en dépenses commercialisables – affectées en totalité au lieu d’habitat des actifs et calculées en équivalents-emplois de personnels de ménage, d’agents de sécurité, ou de vendeurs? Et comment intégrer la part de gains envoyés (selon toutes probabilités) par les étrangers à leur famille ?

[9] « Liste des emplois à créer par le projet Euro Disneyland », document du 20 avril 1990, Délégué Interministériel du projet Euro Disneyland.

[10] Voir définitions dans l’article http://j-lorthiois.fr/wp-content/documents/pdf/509.pdf

[11] Voir sur mon site les définitions détaillées de tous ces termes, www.j-lorthiois.fr in Concepts généraux.

[12] Le village de Roissy (2700 habitants) ; Mauregard (800 h, Seine-et-Marne) ; Eve (430 h, Oise) et Ancienville (79 h, Aisne).

[13] Le bassin de Sarcelles et les communes qui lui sont rattachées (Villiers le Bel, Garges-lès-Gonesse) n’est pas tourné vers Roissy, mais constitue l’aile ouest du « Grand Bassin de St Denis ». Pour mesurer l'évolution en 5 cartes successives, voir sur mon site www.j-lorthiois.fr , in Concepts Généraux.

[14] Les pôles d’emplois de Cergy-Pontoise et d’Argenteuil-Bezons font travailler davantage les vals d’oisiens que le pôle de Roissy.

[15] Répertoire Opérationnel des Métiers géré aujourd’hui par Pôle Emploi.

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