Bêtisier d'Europacity, 6. Emplois : avec trop de zéros, on ne sait plus compter !

Les promoteurs de grands projets séduisent par les milliers d'embauches qu'ils font miroiter. Malheureusement, les additions sont abusives, les multiplications hasardeuses, les soustractions (suppressions d'emplois) oubliées, et les divisions (coût d'un emploi) jamais effectuées... Remise de pendules à l'heure pour les "vrais" chiffres d'Europacity.

Un couple mono-conjugual

Une remarque préalable, sur laquelle on n’insistera jamais assez : toutes les études Emploi effectuées par des experts, même les meilleurs (a fortiori les plus mauvais ! voir chapitre 2), souffrent de la même insuffisance : elles n’étudient QUE l’offre d’emploi, vue du côté des employeurs, en négligeant complètement l’autre moitié du couple, l’offre de travail [1], vue du côté de la main-d’œuvre locale, occupée ou disponible (traduisez « à la recherche d’un emploi »). Car on ne le dira jamais assez : « c’est l’employeur qui emploie, mais c’est le travailleur qui travaille ! » Et donc il s’agit d’un COUPLE le plus souvent mal assorti, M. Emploi et Mme Main-d'Oeuvre, contraints de vivre ensemble sur un même territoire - pour le meilleur et pour le pire - et dont l’entente ne va pas de soi ! Comme s’il suffisait de mettre face à face les deux protagonistes (peu importe lesquels !) pour que ces deux-là fonctionnent miraculeusement de concert, dans une merveilleuse étreinte amoureuse !! Bien entendu, cette mise en relation comparée n’est JAMAIS effectuée par les porteurs de grands projets de type Europacity qui se contentent de faire des promesses mirifiques sans en apporter la moindre preuve, pas plus d’ailleurs que par les élus et administrations qui accueillent à bras ouverts les annonceurs de si bonnes nouvelles, sans davantage les vérifier ni évaluer leur pertinence pour leurs administrés. Un raisonnement simpliste et mécaniste consistant à croire qu’au delà d’une certaine « quantité » de postes, il y en aurait fatalement une partie qui ruissellerait sur les populations du territoire ! (On peut plutôt craindre un orage de type cévenol qui ravage tout, sans vraiment arroser!)

Savoir faire une division

 « Même à 1000 emplois, je prends !! » : nous avons entendu à plusieurs reprises ce genre de phrase dans le cadre du débat public de 2016, lorsque notre Collectif émettait des critiques sur les estimations hasardeuses des retombées économiques du GPII incriminé… Justement, même pour 1000 unités, il se peut que le jeu soit à somme nulle, voire négative, mais surtout il dispense de se poser la question : « Qu’est-ce qu’on aurait pu faire d’autre, avec le même investissement ? » Quand une implantation soi-disant 100% privée (sous-entendu qui assurerait la totalité du risque, ce qui lui donnerait le Bon Dieu sans confession…) réclame un milliard de fonds publics (pour la bagatelle d’un léger coude de 5 kms de ligne de métro supplémentaire, d’une « petite » gare multimodale, d’un modeste échangeur sur une des autoroutes les plus fréquentées d’Europe, tellement saturée qu’on hésite à y rajouter un gravillon… le tout n’étant d’ailleurs pas exempt d’une réévaluation significative [2]…), on ne pense pas à comparer le coût d’un emploi net d’Europacity (135 000 € d’investissement public + 420 000 € de fonds privés = 555 000 €) à celui d’un « emploi ordinaire » (estimé à 40 000 € [3]) créé par un chômeur, un jeune débutant, une personne en insertion, dont on est sûr que : 1/ il est du territoire ; 2/il ne vole de travail à personne, puisqu’il créé son activité. Soit pour près de 14 fois moins cher (13, 88), pour une effectivité (capacité à atteindre la cible visée) beaucoup plus sûre.

 On m’objectera que j’ai négligé de comptabiliser les « 40 000 emplois » escomptés des 200 ha restants de la ZAC du Triangle de Gonesse, à savoir le « centre d’affaires » concocté par Grand Paris Aménagement. Qu’on me permette le bénéfice du doute, pour un projet à peine ébauché, ne disposant d’aucun candidat, dans un contexte où l’Ile-de-France croule sous l’abondance de 3,6 millions de m2 de bureaux vacants. Et à un horizon postérieur à 2027, dont on est strictement incapable de prévoir la conjoncture à cette date.

Les bénéficiaires : nuls en maths !

 Ainsi, pour résumer la question des estimations d’emplois que les promoteurs font miroiter : « passé un certain nombre de zéros, les acteurs locaux ne savent plus compter » : ils ne savent faire ni une soustraction (suppressions d’activités par ailleurs), ni une division (coût faramineux de chaque poste, qui permettrait d’en financer beaucoup plus avec d’autres porteurs - non lucratifs notamment ! -) et ils croient dur comme fer les additions qu’on leur présente, même les plus invraisemblables (comme par exemple ajouter les chiffres du chantier et ceux du centre commercial et de loisirs après ouverture) ou les multiplications également les plus absurdes (par exemple en prenant des « taux » d’emplois par chiffres d’affaires, basées sur des moyennes nationales – voir chapitre 2), sans aucune analyse du fonctionnement des marchés locaux de l’emploi qui sont fort différents d’un bassin à l’autre. Et bien entendu, sans aucune prise en compte des caractéristiques de la main-d’œuvre du territoire : ses formations, ses qualifications, sa mobilité et ses compétences (cf. chapitre 4).

 Tel est mon constat malheureusement assez habituel : un grand nombre de zéros enlève tout sens des proportions et tout esprit critique aux acteurs locaux. Revenons aux chômeurs créateurs : cela suppose d’additionner au petit point des milliers de personnes à accompagner, c’est long et difficile, cela mobilise des centaines de conseillers Pôle Emploi, chargés de mission Insertion, agents de Missions Locales, travailleurs sociaux, éducateurs, formateurs... Tandis que la société immobilière d’Auchan – Ceetrus – qui arrive avec une promesse de 10 000 emplois d’un coup, servis sur un plateau : quelle extraordinaire économie d’énergie… administrative ! C’est comme des repas livrés en barquettes : y a plus qu’à réchauffer ! Quelle extraordinaire aubaine, quelle simplicité de traitement, au lieu d’avoir à surveiller ses fourneaux pendant des heures, préparer portion par portion… Bien sûr, avec ces milliers de plats tout faits, on risque un cancer colorectal, tandis qu’avec de la cuisine traditionnelle, la santé des populations est bien meilleure, les résultats bien plus durables. Mais cela ne s’apprécie qu’à long terme.

Affiche du Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG) © Nicolas Haverland Affiche du Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG) © Nicolas Haverland

Les investisseurs : très doués en multiplications !

Par contre, constatons qu’un grand groupe capitaliste comme Auchan sait très bien calculer la rapidité du retour sur investissement, surtout quand on est rompu à l’optimisation fiscale [4]. Exproprier des agriculteurs d’une ZAC représentant l’équivalent de 380 terrains de foot à 9 € le m2… c’est 5,7 fois moins cher que l’achat d’un simple gazon synthétique !! Et ça vaut 350 € le m2quand il devient urbanisable, soit une culbute de près de 40 fois plus. Obtenue en une soirée –certes houleuse – mais ô combien fructueuse – du conseil municipal de Gonesse, qui a permis aux spéculateurs d’empocher virtuellement 884 millions/ € par ce simple jeu d’écritures. On comprend dans ces conditions que le maître d’ouvrage soit prêt à effectuer quelques concessions, notamment dans des mises en scène de réunions de concertation et autres actions dites de « démocratie participative », dans des « coups de peinture verte » sur ses objets architecturaux… Et encore ! On constate que la piste de ski (qui suscite le plus de railleries) n’a toujours pas disparu de la programmation du méga-projet.

L’Emploi, question fondamentale pour le territoire, secondaire pour le promoteur !

Comme nous l’avons signalé lors du chapitre 5, la direction d’Europacity a focalisé depuis 2016 l’essentiel de sa stratégie sur un critère considéré comme mineur par les populations locales : améliorer l’image du site. De plus, l’objectif affiché (revaloriser la réputation de cette banlieue sensible) est en réalité fort éloigné de l’objectif tacite poursuivi par le porteur du super-centre commercial et de loisirs, à savoir : atteindre une notoriété mondiale, afin d’attirer des millions de visiteurs, notamment des touristes si possible de pays lointains. Ce qui constitue la preuve indirecte que les promesses indiquées dans le dossier du promoteur de milliers d’embauches qui y figurent - sans la moindre preuve -, sont présentées là uniquement pour remporter l’adhésion des élus et des habitants de l’est du Val-d’Oise et de la Seine-Saint-Denis. Et pourtant 48% des résidents qui se positionnent en faveur du méga-complexe réclament en toute priorité des perspectives en termes d’Emploi, déclinées ensuite dans différentes filières. Un accent particulier étant mis sur les jeunes, en raison d’une fausse information sur un taux de chômage local qui serait 2 à 3 fois plus élevé que celui des adultes. Nous reviendrons sur cette question fondamentale, lors de l’analyse de la demande du côté de la main-d’œuvre.

Au départ, l’estimation - que j’ai du mal à qualifier d’«étude» - du cabinet Sémaphores, chargé de cette mission, avait été mise sous embargo par Europacity. Et ce n’est qu’en 2016 (cinq ans plus tard), lorsqu’elle a été publiée sur le site de la CNDP, que nous avons pu y avoir accès. Nous avons alors découvert avec effarement un document de 16 pages sans compter les intercalaires de titres et annexes, dont l’indigence, les approximations et les graves erreurs de méthode ont scandalisé tous les experts qualifiés dans le domaine. On se reportera au chapitre 2 pour le relevé des erreurs les plus grossières. Rajoutons une inexactitude assez notoire commise cette fois par le maître d’ouvrage : est évoqué souvent un nombre d’«emplois » - source ECODEV », du nom du bureau d’études qui a réalisé en 2011 (pour le compte de l’EPA Plaine de France) une excellente analyse de « l’estimation quantitative et qualitative » des activités et postes de travail générés par les 25 projets du Grand Roissy. Contrairement à ce qui est indiqué, le chiffre cité pour Europacity n’a fait l’objet d’aucune évaluation de la part de ce cabinet et pour cause : lors d’un rendez-vous avec le promoteur, le document Sémaphores ne lui a pas été communiqué. On s’est contenté de lui énoncer oralement les montants globaux avancés par Sémaphores, version 2011. Et donc le cabinet ECODEV ne porte aucune responsabilité dans l’établissement de ces données ; il s’est borné à recopier les statistiques fournies, soit 11580 emplois directs, sans aucun moyen de vérifier la pertinence de la méthodologie utilisée. Il s’agit du seul cas d’opacité d’informations rencontré par le bureau d’études  ECODEV : les 24 autres projets ont communiqué le détail des activités et postes prévus et le mode de calcul utilisé.

Depuis 2011, rien n’empêchait le commanditaire de lancer une étude complémentaire sur l’Emploi, afin d’étoffer le contenu particulièrement pauvre de l’estimation initiale. Il n’en a rien fait, ce qui tendrait à démontrer qu’il s’agit du cadet de ses soucis : les chiffres calculés à la louche, sans aucune justification, ne sont destinés qu’à entraîner l’adhésion des acteurs et habitants locaux. Le peu de cas fait à une réactualisation éventuelle est à comparer aux « 30 millions/€ consacrés à la communication» par la direction d’Europacity de 2010 à 2016, dépenses évoquées lors du débat public. Une ardoise qui a dû sérieusement gonfler depuis, compte tenu des importants moyens mis en œuvre, notamment pour le concours international d’architecture, qui a été suivi d’une exposition à Paris. Ainsi, les priorités du groupe Auchan apparaissent exactement positionnées à l’inverse de celles des habitants ! Tout dans la vitrine, rien en magasin !

Nombre total d’emplois à l’ouverture : 66% d’exagération

C’est pourquoi je ne suis nullement étonnée de la stratégie choisie par le promoteur : recopier les données calculées par l’expert nommé par la CNDP, M. Degorre, sans plus de formalités. Certes, il possède la double garantie d’avoir été choisi par une instance indépendante et de travailler dans le secteur public, à l’INSEE[5]. Mais le problème, c’est qu’il a bien indiqué un chiffre « brut » = 10 115 emplois (arrondi à 10 000) mais aussi un solde « net » de 7385 emplois, en tenant compte des suppressions de postes ailleurs, dans le tissu existant. Bien que l’estimation soit à l’avantage du promoteur, car beaucoup plus modeste que d’autres modes de calcul (notamment celle du cabinet Mac Kinsey, qui comptabilise la disparition de 8000 emplois), cette donnée a été totalement occultée par Europacity ! Il n’y a pourtant aucune raison, si le porteur de projet se rallie à l’expertise financée par la CNDP, de ne pas intégrer la totalité de la démarche, en adoptant le résultat corrigé de 7385 emplois nets.

Par ailleurs, il s’agit d’un nombre indiqué « à terme », c’est-à-dire à l’achèvement de l’ensemble du pôle commercial et de loisirs. Comme le soulignait le cabinet ECODEV dès 2011 : « Le projet suggère une réalisation d’un seul bloc ; néanmoins une montée en régime semble vraisemblable, en fonction de la fréquentation, de la notoriété, des complémentarités avec les autres projets et de l’évolution du maillage d’infrastructures de transports ». Remarque pertinente, confirmée par Europacity lors du débat public : la direction s’engageait à mettre en service, dans une première phase, 60% du complexe à l’ouverture. En conséquence, c’est 60% du chiffre net de M. Degorre qu’il convient de prendre en compte, soit 4431 emplois. C’est pourquoi nous contestons doublement le montant brut de « 10 000 emplois», répété et inscrit partout, pratique parce qu’il est rond, facile à retenir, mais tout à fait inexact.

4400 emplois à l’ouverture du centre est le chiffre « officiel » que doit indiquer Europacity.

 

 

 

 

[1] Offre de travail : notion que je préfère à celle de « Demande d’emploi » qui tendrait à faire croire qu’il n’y a qu’un seul système, l’Emploi, auquel il convient de se plier. http://j-lorthiois.fr/?page_id=398

[2] Cf. rapport de la Cour des Comptes épinglant le Grand Paris Express passé de 19 à 38 milliards…

[3] Source : Alternatives économiques.

[4] Voir Jade Lindgaard, « Vertigineuse partie de Monopoly sur le Triangle de Gonesse, in Mediapart, 27 Juin 2017.

[5] Directeur adjoint de l’INSEE de l’ancienne région Picardie.

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