Grand Roissy n°5 - Aménagement : 40 ans de fabrication d'un désordre urbain

Les décideurs ont géré le territoire comme s’il était inhabité, à disposition. On y a implanté Roissy, développé Le Bourget, bâti 10 000 logements sous les pistes, dans une irrépressible fièvre à «boucher les trous» non urbanisés, sacrifiant l'identité locale et le cadre de vie. Reste le Triangle de Gonesse, en partie préservé parce qu’interdit à l’habitat. C’est nier la rapacité des bétonneurs.

Une fois de plus, la question de l’urbanisation du Triangle de Gonesse est relancée, le 7 mai 2021, à Gonesse, par le premier ministre Jean Castex [1], qui a confirmé la réalisation de la gare du métro Grand-Paris-Express et promis l’implantation de grands équipements sans précision. Il valide ainsi la poursuite de la fuite en avant de l'aménagement du Grand Roissy, conçu ex nihilo, sans la moindre cohérence, ni égard avec l’espace sur lequel l'aéroport s’est posé, comme si le territoire avait été frappé par une bombe à neutrons qui avait fait disparaître ses habitants. Une fois de plus, les terres agricoles ne sont pas considérées comme une ressource de biodiversité et d'alimentation indispensable aux humains, comme un patrimoine vivant à préserver, mais comme un objet/réserve foncière à disposition d’une « métropole barbare »[2]. Une fois de plus, les pouvoirs publics et la plupart des élus du Val d’Oise déguisent leurs décisions aveugles, en les abritant derrière un soi-disant « intérêt général des populations » dont ils s’estiment porteurs, sans jamais justifier cette affirmation par un diagnostic des besoins des habitants, effectué par une expertise indépendante (les rares études préalables réalisées ont toujours été commanditées par les promoteurs des projets - à la fois juge et partie - ce qui explique leur indigence, comme leur neutralité et qualité plus que douteuses [3]).

Un espace servant bradé, au service de la « grandeur » de Paris-Métropole

Ce nouvel épisode d’un mauvais feuilleton sans le moindre suspense, reproduit le même sempiternel schéma, poursuivi en boucle depuis 40 ans dans cette banlieue péri-urbaine considérée comme un espace servant à la gloire de la mégapole. A partir d’un site prétendu vierge, on décide d’y installer de grands projets de niveau métropolitain (Roissy, Parc des Expositions, Europacity, Grand-Paris-Express, centre de conservation de la BNF, ou plus récemment une extension nord du MIN de Rungis, etc…), on trace sur plan des axes de transport - également de niveau métropolitain - qui traversent le territoire en radiale (périphérie/centre) et relient ces grands pôles entre eux (RER B et D, ligne 17 Nord Le Bourget /Roissy, CDG express Roissy/Paris gare de l’Est), sans aucune considération pour les espaces traversés, en occultant totalement la question de leur impact sur l’environnement sous-jacent, en termes de liens de proximité et de qualité du cadre de vie. Une sorte de « dernier étage surplombant » décidé par des instances supérieures avec la complicité des élus, qui écrase de sa toute-puissance les étages inférieurs, sommés de s’adapter, mieux encore de le « servir ». Sont alors niés tous les besoins locaux : les transports « banlieue/banlieue » en rocade (tangentielle Nord du tram-train T11 dont le bouclage est repoussé depuis 30 ans et qui pourrait offrir 12 connexions est-ouest avec des lignes radiales [4]), les liaisons de proximité remises aux calendes grecques (bus dont BHNS, tramways, notamment prolongation de T5 Saint-Denis/Sarcelles jusqu’à Villiers-le-Bel). Un maillage interne qui aurait pu dynamiser le fonctionnement des bassins notamment ceux de Sarcelles (Villiers-le-Bel, Garges-lès-Gonesse) et d’Aulnay sous-Bois (Blanc-Mesnil, Sevran) à qui on refuse une vocation de bassins de vie et que l’on assigne comme réservoirs de main-d’œuvre, dans lesquels le cœur d'agglomération a pu prélever d'importantes cohortes de  « premiers de corvée » au cours de la crise sanitaire.

Les terres comme marchandise, plutôt que bien commun

A chaque fois, les décideurs prétextent une « impérieuse nécessité » économique et sociale, qui « sauverait » le territoire d’un soi-disant scénario-catastrophe, à grands renforts de discours misérabilistes et réducteurs [5] (pauvreté, chômage, pénurie d’emplois, d’équipements et de transports…), justifiant de sacrifier le patrimoine de nature qui a survécu à l’urbanisation massive. C’est ainsi que les derniers espaces de respiration du Grand Roissy encore préservés sont peu à peu grignotés. En premier lieu, bien sûr, le Triangle de Gonesse, dont la partie sud, jadis agrémentée de magnifiques champs de tulipes a été minéralisée par une zone d’activités dite « des Tulipes » qui n’en possède plus que le nom, dédiée à la logistique tout camion, pour le maigre butin de 10 emplois /ha (photos avant /après, figure 1).

Figure 1 © Montage CPTG Figure 1 © Montage CPTG

Autre espace sacrifié : l’Aire des vents, une parcelle de 27 ha du parc de la Courneuve, bradée aux voraces appétits bétonneurs des JO 2024 [6]. Une manifestation dispendieuse à la gloire de « Paris-Ville monde »[7], pour y construire le « Village des médias » laissant ensuite à la ville de Dugny - en lieu et place d’un poumon vert massacré (voir photo figure 2) - l'héritage empoisonné de 1300 logements supplémentaires, ce qui augmenterait sa population de 40% et aggraverait très fortement son déficit emplois/main-d’œuvre (qui passerait d’1 emploi pour 2 actifs à 1 pour 3 actifs).

Figure 2 © MNLE 93 Figure 2 © MNLE 93

 Citons encore les « Jardins des Vertus » à Aubervilliers [8], une centaine de potagers au pied de la cité des Courtillères, des jardins ouvriers cultivés depuis 85 ans par des populations modestes - « pour se nourrir » précise un résident - aujourd'hui menacés par une piscine d’entraînement olympique et un solarium, équipements destinés aux JO 2024. Dans l’indifférence ou le soutien à bétonner des pouvoirs publics et de la grande majorité des élus, qui inondent les médias de déclarations enthousiastes pour ces grands projets métropolitains dispendieux. En témoignent les nombreux articles, interviews sur les terres agricoles du Triangle de Gonesse qui répètent à chaque fois, en guise de conclusion, le même leitmotiv incantatoire : « Oui, d’accord, ça sacrifie quelques centaines d’ha de terres agricoles », mais « Europacity, ça créé tellement d’emplois… », ou encore : « mais la gare du Triangle dessert tellement de Val d’Oisiens » … « mais ça va permettre aux chômeurs d’accéder à tellement d’emplois… » Sans compter les mesurettes compensatoires destinées à rendre la pilule moins amère : « Ah, mais on prévoit un parc paysager… »... « Ah, mais on prévoit une "lisière" agricole...» (Rappelons qu'Europacity - en échange du bétonnage de 80 ha de terres agricoles - proposait une cueillette sur les toits des bâtiments et une ferme urbaine de 7 ha) … A cette époque, un journaliste titrait « l’agriculture contre l’emploi » ; des années plus tard, c’est toujours le même discours reconduit, avec quelques variantes, plus ou moins ripolinées de vert.

 En réalité, ce n’est pas du tout « l’agriculture, ou l’écologie… contre l’emploi ». C’est bien plutôt « la métropole contre le bassin de vie », « l’emploi contre la main-d’œuvre », « les déplacements lointains contre les transports de proximité, la « Ville-monde », le « Grand Paris », le « Grand Roissy » … contre le territoire du Pays de France et ses habitants. La puissance des intérêts macro-économiques et des lobbies du BTP de cette « métropole barbare »3 contre les besoins des populations locales.

Malheur aux « franges » de la métropole

 Dans un article co-écrit avec Alain Lipietz au moment des travaux d’élaboration du SDRIF, nous avions titré « Paris-Métropole, de la pieuvre à la méduse ? » [9]. Nous évoquions la forme dessinée par le développement de l’agglomération parisienne (carte aérienne, figure 3), avec un noyau central et des tentacules s’étirant le long des axes de transports, épousant les ondulations des vallées et la fluidité des plaines et évitant le relief des buttes et plateaux. Une organisation spatiale que justifie le surnom donné par les urbanistes de « pieuvre ». Mais pour ceux qui ont la fibre écologiste, la référence à ce céphalopode ne comporte rien de négatif : l’enjeu d’un bon aménagement est au contraire de veiller à son « bien-être animal », en lui permettant de conserver la vitalité de sa structure. Il ne faut donc pas que les tentacules soient exagérément prolongés, mais stoppés par des « fronts urbains » indiqués dans le SDRIF (c’était aussi le but des «coupures vertes » initialement prévues dans le SDAU de Paul Delouvrier, entre la zone agglomérée et les Villes Nouvelles, peu à peu grignotées). Il ne faut pas non plus entraver le fonctionnement de cette pieuvre, en sacrifiant les zones de respiration préservées « entre les tentacules », représentées sur la carte par des flèches vertes.

Figure 3 © Cartographie Luc Dupont - fond de plan Atelier LIN Figure 3 © Cartographie Luc Dupont - fond de plan Atelier LIN

Sur la photo aérienne jointe (Figure 4), vue depuis Roissy vers le sud, on repère le rôle stratégique d’aération spatiale joué par la « pénétrante agricole » du Triangle de Gonesse qui s'enfonce en pointe dans l'espace minéralisé, ou encore par les terres agricoles du plateau de Saclay qui représentent deux espaces-types de respiration aux franges de la zone agglomérée. Deux cas de préservation des terres agricoles (malgré des menaces incessantes, exacerbées par la loi du Grand Paris) pour deux motifs différents : le Triangle parce que situé entre deux aéroports nuisants qui y interdit l’habitat ; le territoire de Saclay parce que constitué d’un plateau abrupt entre deux vallées encaissées. Et c’est malheureusement ces deux espaces peu propices à l’urbanisation, mais très propices à l'agriculture - prétendument « vides » - que les aménageurs s’entêtent à vouloir « remplir » en y implantant de grands projets métropolitains.

Figure 4 © Carte IGN - Photomontage Joseph Collin Figure 4 © Carte IGN - Photomontage Joseph Collin

 Car l’espèce humaine est si prétentieuse que quand elle n’est pas présente dans un espace, elle le considère « vide ». Qu’on se souvienne de Jean-Christophe Fromentin, alors chargé de visiter des sites pour accueillir le projet d’Exposition Universelle de 2025 (heureusement abandonné), s’extasiant devant la « merveilleuse page blanche » des champs du Triangle de Gonesse [10]… Ou encore de la décision descendante d’instaurer sur le plateau de Saclay une malencontreuse Opération d’Intérêt National (OIN), qui permet par ce qualificatif d’invoquer un « intérêt supérieur » pouvant bafouer allègrement les procédures règlementaires habituelles, pourtant déjà très laxistes et passer outre les avis des populations locales, malgré un simulacre de concertation faisant fi des lois les plus élémentaires de la démocratie. Car tous ces schémas (SDRIF, SCOT, PLUI et autres PLU…) ont tous un point commun : être des documents d’urbanisme, donc « d’urbanisation » : les espaces agricoles y figurent « en clair », comme s’ils étaient frappés d’inexistence et donc accaparables. Malgré le consensus général d’une urgence climatique, qui plaiderait pourtant en faveur de la création de nouveaux schémas de préservation des espaces de nature, surtout en Ile-de-France où les trames bleues, vertes… ne sont plus que des lambeaux, rendant impraticables toute continuité écologique. Les soi-disantes ZAP et autre ZNAPF [11] étant d’une solidité juridique plus que réduite. Car ces territoires vides d’humains sont extrêmement habités au contraire, comme le prouvent les diagnostics de biodiversité qui ont été conduits sur ces terres. A titre d’exemple, on peut se reporter au remarquable inventaire de la faune et de la flore du Triangle de Gonesse, effectué par Etienne Piéchaud…[12] Quand des militants associatifs comme ceux du Collectif Pour le Triangle de Gonesse (CPTG) s’avisent de défendre ce patrimoine vivant de terres agricoles, on leur rétorque que «vous n’êtes pas du territoire ». Mais justement aucun représentant de l'espèce humaine n’est  « du territoire », alors QUI est légitime pour parler au nom des seules « espèces habitantes » animales et végétales, dont la survie est menacée ? Ceux qui les détruisent, ou ceux qui les défendent ? Faute de préserver les espaces de respiration et de biodiversité entre les tentacules de notre céphalopode parisien, et en persistant à boucher les « trous non urbanisés » considérés comme vacants, nous alertions dans l’article cité plus haut, sur les risques de voir progressivement notre pieuvre… transformée en « méduse »… Malheureusement, malgré l'urgence, aucune inflexion sérieuse dans cette politique n'a été observée jusqu'ici.

Car la tentation est trop forte pour les bétonneurs et autres spéculateurs fonciers, de combler ces espaces soi-disant « vides » avec des GPII : des « Grands Projets Inutiles et Imposés ». L’abandon d’Europacity décidé par Emmanuel Macron avait généré un profond traumatisme chez les élus de l’Est du Val d’Oise, qui se sentaient orphelins. Ils n’ont eu de cesse de pleurer misère auprès des pouvoirs publics, pour réclamer un autre GPII, en hochet de remplacement [13]. A les en croire, le département 95 « a été complètement oublié pendant des décennies »[14] déclare Mme Cavecchi, présidente du CD du Val d’Oise. Et l’argument-massue brandi par ces édiles, c’est l’avenir « des jeunes » (« le département le plus jeune de France » déclare encore Mme Cavecchi – au passage, c’est faux, c’est la Seine-Saint-Denis [15] -). Les élus prétendent qu’ils seraient les premiers bénéficiaires des retombées en emplois - supposées juteuses - de ces grands projets. Or, j’ai démontré dans un article précédent que le soi-disant « chômage des jeunes » était le fruit d’une manipulation statistique [16]. Qu’à cela ne tienne, sans jamais se préoccuper de vérifier si la jeunesse locale est demandeuse et approuve leur politique, les décideurs persistent à intervenir en leur nom.

Le Pays de France, effacé par le Grand Roissy

Rappelons tout d’abord l’origine de l’implantation du pôle de Roissy. L’objectif d’Aéroports de Paris (ADP) à l'étroit dans son site d'Orly, était de trouver un nouveau lieu pour gérer son développement. L’entreprise jette son dévolu sur le petit village de Roissy, 1700 âmes, dans une zone agricole occupée par des terres céréalières à perte de vue, car nous sommes en « Pays de France ». Et si la France (au sens nation du terme) porte ce nom, c’est que le seigneur qui possédait les terres (des limons sur lœss) de la plaine de France (au sens territoire local) éclipsait en richesses et munificences ses rivaux et est devenu roi ! Il s’agit donc d’un patrimoine historique millénaire, dont la destruction serait irréversible. Mais pour le responsable d'ADP, il s’agissait d’une pure opportunité foncière. Il m’avait confié à l’époque : « le seul endroit à 30 kilomètres de Paris Notre-Dame, où il suffisait d’exproprier 3 fermes pour obtenir 2900 hectares ». Phrase qui en dit long, à la fois sur la taille des exploitations, avec des agriculteurs qui étaient en réalité de véritables industriels richissimes, empochant des aides publiques substantielles ; et sur le réel motif de l’installation du pôle de Roissy, permettant d'acheter au prix agricole de grandes quantités de terres à bâtir dans un cadre juridique simplifié à l'extrême. Au départ, tous les maires ruraux étaient opposés à cette implantation. Et c’est le rapport du préfet Lachaize (1970) qui a emporté l’adhésion des élus, en promettant la création de pas moins de 70 000 emplois dès l’ouverture. En 1980, il m’a été demandé d’évaluer la réalité des postes de travail créés par l’aéroport : j’en ai trouvé péniblement 18 500 au sol, sans compter 4700 personnels navigants abusivement affectés en totalité à Roissy, alors qu’à l’époque les 2/3 des avions décollaient d’Orly [17]. Mais ce résultat médiocre n’a pas tempéré l’ardeur des décideurs à bétonner dans les courbes de bruit de Roissy, au prétexte de permettre aux habitants de bénéficier de cette soi-disant « manne d’emplois». Jadis, le grand commis de l’État porteur de l’intérêt général qu’était Paul Delouvrier, avait dans son SDAU de 1965, anticipé l’arrivée de Roissy, et gelé l’urbanisation au nord du Bourget, pour dédier cet espace à une vaste ceinture verte (Figure 5). On voit sur la carte que le « corridor aéroportuaire» (ruban violet) - que les aménageurs s'entêtent à vouloir élargir au Triangle de Gonesse - est cantonné à l'est de l'autoroute A1 : ce sont les zones d'activités du Bourget, de Paris Nord 2, de Citroën / PSA et d'Aérolians qui ont été réalisées. La partie à l'ouest de l'A1 (Triangle) n'est pas urbanisable et figure en vert sur la carte.

Figure 5 © SDAU 1965 - District de la Région de Paris Figure 5 © SDAU 1965 - District de la Région de Paris

Contrairement à une idée largement répandue, l’aéroport ne s'est pas implanté dans un désert. C’est une absurdité de prétendre - comme il est abusivement affirmé - que le pôle aurait généré les 282 000 emplois directs comptabilisés en 2016 dans « Le Grand Roissy-Le Bourget » : un périmètre de 50 communes, regroupant les deux intercommunalités de « Paris-Terres d’envol » (93) et de la « Communauté d’Agglomération de Roissy-Pays de France » (CARPF ; 95 et 77). En réalité, il s’agit de la totalité des postes localisés dans ce vaste ensemble, qui représente 711 000 habitants, 273 000 actifs ayant un emploi et 59 000 chômeurs (Insee 2016). Une telle masse de population entraine bien évidemment d’importants besoins d’« emplois résidentiels »[18], induits par la présence de nombreux habitants du territoire : un employé de mairie, une infirmière à domicile, un professeur de collège, une coiffeuse, un plombier, une assistante sociale sont autant d’actifs au service des populations locales… qui ne doivent nullement leur contrat de travail à l’implantation de Roissy ! Pourtant, est affectée au pôle aéroportuaire la totalité des emplois des communes de la plate-forme (qui comporte 61 000 habitants, dont 20 000 pour Mitry-Mory et 36 000 pour Tremblay-en-France). Mais aussi un nombre non négligeable d’entreprises, localisées dans des zones d’activités non liées au trafic aérien (dont certaines préexistaient à la mise en service de Roissy), par exemple les ZAE de Paris-Nord 2 à Gonesse, de Mitry-Mory, d’Aulnay-sous-Bois…

 Mais faire une étude historique sur 40 ans, afin d’évaluer le réel apport de Roissy pour une cinquantaine de communes sur 3 départements dépasse largement le cadre limité de cet article. C’est pourquoi je me suis focalisée sur la seule zone urbanisée, qu’on appelle « Le Grand Roissy » (au sens restreint, c’est-à-dire couvrant le périmètre en vigueur, avant la création des deux intercommunalités en Janvier 2016, soit 22 communes). Cette entité regroupe 594 000 habitants, 220 000 actifs occupés et 53 000 chômeurs en 2016. Elle représente 84% de la population de l’ensemble « Grand Roissy-Le Bourget » au sens global (50 communes). Mon analyse porte sur une comparaison entre deux dates extrêmes 1975 et 2016 [19]. Elle est résumée dans le tableau suivant (Figure 6). Les tableaux statistiques détaillés sont présentés en fin d'article (Figure 9 et 10).

Figure 6 © J. Lorthiois Figure 6 © J. Lorthiois

 Dès 1975, un an après la mise en service de l’aéroport, le Pays de France (qui ne s'appelait pas encore le Grand Roissy) représente déjà près d’un demi-million d’habitants (484 000), 223 000 actifs et 132 000 emplois. Il s'agit d'une vaste banlieue dortoir, comme on peut le constater sur la carte ci-dessous qui montre le rapport Main-d'oeuvre / Emploi (figure 7). A l’époque, le poids économique du pôle aéroportuaire est plus que modeste, avec 15 800 emplois localisés dans la commune de Roissy (soit seulement 14% des postes de travail du territoire) et Tremblay ville de 27 000 habitants accuse un déficit de 9000 emplois par rapport à ses actifs. Le Bourget fait exception, car il possède encore une activité industrielle et un peu de trafic commercial. Préexistante à l’implantation de l’aéroport, l'organisation urbaine du Pays de France est structurée par deux grandes villes : côté Seine-Saint-Denis, Aulnay-sous-Bois (78 000 habitants) ; côté Val d’Oise, Sarcelles (55000), mais dont les activités ne parviennent pas à couvrir les besoins de leurs propres résidents. 

Figure 7 © J. Lorthiois Figure 7 © J. Lorthiois

40 ans plus tard (2016), les deux villes principales ont été stoppées dans leur développement démographique : Aulnay (85 000 habitants) et Sarcelles (57 800) n'ont guère progressé, avec une augmentation de 7%. Tandis que la population dans son ensemble est passée de 483 500 à 594 400 résidents, soit un gain de 23%.  En matière d'emplois, le pays de France s'est fracturé en deux entités fortement dissociées comme le montre la carte ci-dessous (figure 8) : d'un côté les deux communes pôles Roissy -Tremblay qui cumulent les emplois ; de l'autre, une couronne de pénurie allant de Goussainville à Sevran… formant ce que j'ai appelé la « Banane Bleue »[21], densément peuplée, mais fortement déficitaire en postes de travail (l'écart entre les actifs et les emplois s'est aggravé depuis 1975, passant de -92 000 emplois à -101 000). Ce qu’on désigne par « Roissy-Cœur de pôle »[20] a vu son nombre d’emplois multiplié par 4 (+397% exactement) – passant de 45 000 à 142 000 emplois - tandis que la Banane Bleue a vu ses postes de travail augmenter de 18 %. Ainsi, les deux villes-pôles « historiques » ont connu une quasi-stagnation démographique, enregistré une perte d’attractivité et l’organisation urbaine des deux bassins de vie qu’elles animaient s’est délitée. La comparaison des deux cartes montre que le développement de l'aéroport a très peu bénéficié à son territoire environnant, en dehors de Gonesse et dans une moindre mesure Villepinte qui reste malgré tout déficitaire.

Figure 8 © J. Lorthiois Figure 8 © J. Lorthiois

De 1999 à 2007, l’établissement public d’aménagement (EPA) de la Plaine de France a allègrement urbanisé dans les courbes de bruit C, avec la construction de 10 000 logements… constituant un ruban de communes-dortoirs autour de l'aéroport :

  • Goussainville est passé de 25 000 habitants en 1975 à 31 000 en 2016 ;
  • Sevran                           de 34 000 à 50 000 ;
  • Villepinte                      de 17 000 à 36 000 ;
  • Tremblay                      de 27 000 à 36 000.

Au cours de cette urbanisation massive, l’EPA Plaine de France a joué un rôle important de « pompier-pyromane ». Comme tous les organismes d’aménagement, il avait pour fonction d’urbaniser et non de protéger le cadre de vie : c’est la spéculation foncière sur des terres agricoles achetées à vil prix et rétrocédées au montant de terrains à bâtir, qui permettait son équilibre budgétaire. Il a essentiellement conduit des opérations de logements et de zones d’activités, mais en se contentant « d’organiser la réponse à la demande ». Les entreprises candidates à l’implantation étaient pour la plupart liées au développement du pôle aéroportuaire et/ou à l’excellente situation géographique de «porte d’entrée » de la seconde agglomération européenne, sur « la route des Flandres » Rotterdam-Amsterdam /Paris, l’axe le plus fréquenté d’Europe emprunté par l’autoroute A1. D’où une demande très forte d’entrepôts logistiques et de commerces de gros, mangeurs d’espace et peu créateurs d’emplois. Autant d’activités de nature purement métropolitaine, sans liens avec le territoire local.

 Visiblement, la fonction emploi a été considérée par l’EPA comme un sous-produit de l’aménagement de zones d’activités et non un objectif qualitatif, sans la moindre préoccupation d’une adéquation quelconque avec la main-d’œuvre résidente. D’ailleurs, dans le « Document stratégique de référence – Orientations pour un développement durable et solidaire de la Plaine de France » de décembre 2005, et malgré l’existence d’un chapitre intitulé « une dynamique de projets à la recherche de cohérence », on trouve, sur un total d’une centaine de pages, un demi feuillet sur l’emploi et un autre sur le chômage. Pas un mot sur la main-d’œuvre, qui totalisait à l’époque 254 000 actifs, dont 220 000 travailleurs occupés (Insee 1999). La fonction d’« espace servant » de la métropole est ici clairement assumée, avec un effacement de la population travailleuse locale. En témoigne ce paragraphe sur le Triangle de Gonesse, intitulé « un espace stratégique pour un grand projet d’aménagement d’intérêt régional ».

 De même, Aéroports de Paris - bien qu’organisme public - s’est comporté comme un promoteur immobilier privé. Doté d’un espace gigantesque agrandi à 3200 ha (Heathrow à Londres, qui devance Roissy comme premier aéroport européen, n’en possède que 1100), l’entreprise a cherché à maximiser l’occupation de sa plateforme, y compris en y implantant des activités sans lien direct avec le pôle aéroportuaire. Citons par exemple l’ouverture de la grande surface Aéroville (Auchan), installée dans une zone sans habitants, qui avait pour cible les nombreux salariés de la plateforme. C’est bien méconnaître les comportements des actifs, qui rechignent à effectuer leurs courses sur le lieu de travail. Résultat : le centre commercial est fréquenté à l’heure du déjeuner, en ce qui concerne la restauration, venant combler une insuffisance de l'offre. Par contre, les autres commerces sont boudés en semaine, les parkings déserts, d’où le surnom donné d’« Aérovide ». Le week-end, l’équipement attire une clientèle venant principalement du sud de l’Oise, qui représente l’essentiel de son chiffre d’affaires. Le centre devait créer 2600 emplois, il en atteint péniblement 1600. Un équipement qui aurait dû s’installer dans l’Oise, au sein de son aire de chalandise. Autre exemple : l’important parc d’hôtels de 3 à 5 étoiles, localisé sur la plateforme ou à proximité : il est paradoxal d’avoir implanté le second pôle hôtelier d’Ile-de-France après Paris, devançant désormais Disneyland, dans le site le plus bruyant de la région après le boulevard périphérique. Certes, certains hôtels sont utiles pour l'accueil de passagers en transit, mais d’autres seraient mieux situés dans le tissu urbain.

 Ainsi, avoir concentré le développement économique sur le seul pôle de Roissy contribue à dissocier le territoire du Pays de France, avec une abondance d’activités métropolitaines dans des zones sans habitants, et une couronne de communes-dortoirs en pénurie d’emplois locaux. Les deux grandes villes d'Aulnay-sous-Bois et de Sarcelles, faute d'un déploiement d'activités économiques, ne peuvent jouer leur rôle de structuration d'un bassin de proximité. D’où une explosion de la demande de transport, car les activités liées à l'aéroport de Roissy génèrent une attractivité extrêmement faible sur les actifs de son territoire alentours. 40 ans plus tard, le pôle ne fournit que 6,2% de ses emplois à la main-d’œuvre locale occupée, 5% si l’on rajoute les chômeurs.

Trois stratégies successives, inutilement conduites, qui ont généré un véritable désaménagement du territoire

a/ Une main-d’œuvre venant de 100 kms à la ronde, avec une myriade de petits flux, impossibles à canaliser

Par contre l’impact de Roissy a été considérable en termes de bétonisation. L’ouverture de l’aéroport a entraîné l’illusion d'une quantité considérable d'emplois à pourvoir, qui a déclenché une urbanisation massive du territoire environnant. On a assisté à une course éperdue de construction de logements, au motif que cette offre allait résidentialiser des travailleurs migrants de l’aéroport, ce qui s’est révélé marginal. 80% des emplois du pôle étant postés (fonctionnant 24 H/24 et 7j/7), son aire de recrutement s’est révélée gigantesque, sur toute l’Ile-de-France et la moitié de l’ancienne Picardie. 90% de cette main-d’œuvre vient en voiture, hors heures de pointe, ce qui lui permet d'échapper aux nuisances de bruit, dans une vaste dispersion de lieux d'habitat, impossibles à desservir en transports en commun.

b/ Amélioration de l’offre de transport : un appel d’air pour les actifs du cœur d’agglomération

Devant cet échec, les élus locaux ont prétendu qu’il fallait tenter une nouvelle stratégie : développer une offre de transports en commun lourds, afin de favoriser «l’accès aux emplois de Roissy » au bénéfice des populations locales. D’où le projet d’un barreau ferré de Gonesse reliant la gare du RER D Arnouville/Gonesse/Villiers-le-Bel et la gare du RER B Parc des expositions (Villepinte) permettant de rejoindre ensuite l'aéroport, via le RER B. Pas de chance : les évaluations de fréquentation se sont révélées décevantes. En lot de consolation, la région a accordé une liaison de préfiguration : le BHNS 20, empruntant le tracé prévu pour le barreau. Cette tentative s’est révélée à nouveau peu concluante : le bus n’est pas utilisé comme axe de transit, mais comme offre de desserte locale aux deux extrémités de la ligne. Avec une route déserte dans la traversée du Triangle de Gonesse : contrairement aux hypothèses des élus de l’Est-95, il n’y a guère de demande pour franchir en transports en commun la frontière départementale 95/93. Il faut dire que lorsqu'on débarque à la gare de Roissy en RER, l'immensité de la plate-forme (3200 ha) oblige le plus souvent à prendre un bus pour rejoindre son lieu de travail. Un temps supplémentaire non comptabilisé dans les soi-disant « gains de temps », qui s'ajoute au changement effectué au Parc des Expositions. Ceci rend beaucoup plus intéressant de prendre un bus direct qui circule ensuite à l'intérieur de l'aéroport (le 22 par exemple relie en 1/2 h le centre-ville de Gonesse à Roissy en 30 mn). Par contre, la liaison entre la gare du RER D et le centre-ville de Gonesse permet à des travailleurs qualifiés extérieurs d’occuper les postes qui ne sont pas accessibles aux actifs locaux, parce que trop qualifiés pour eux. Ne pas oublier que les transports fonctionnent dans les deux sens : leur amélioration permet aux populations locales d’aller quérir plus facilement un emploi ailleurs, mais aussi à des actifs de Paris et de la proche couronne d’accéder aux entreprises du pôle de Roissy, et -avantage supplémentaire - dans le « bon sens » (Centre -> Périphérie), avec des rames moins chargées. Si la ligne 17 Nord était mise en service, le même phénomène s’observerait sans doute. L’argument avancé par Valérie Pécresse « la ligne 17 permettrait aux populations d’accéder à 2,5 fois plus d’emplois » est tout aussi valable pour les actifs « sortants » qui quittent leur lieu de résidence que pour les migrants « entrants » qui viennent occuper les postes locaux. En témoigne l’excellente desserte dont bénéficie le pôle de Saint-Denis, qui a eu pour effet pervers d’accélérer la dissociation du territoire, se traduisant chaque jour par deux flux croisés de travailleurs.

c/des filières professionnelles ultra-spécialisées qui couvrent très partiellement les besoins des actifs locaux

Alors, les élus ont attribué cet échec à l’absence de qualification de la main-d’œuvre, d’où la mise en place d’une politique d’offre dans les filières d’activités implantées sur le Cœur de pôle. Voir la création dernière en partenariat entre l'Éducation Nationale et le GIP Emploi de Roissy, pour monter un Campus des métiers "Commerce international", malheureusement mis en place quelques mois avant la pandémie. Hélas, cette stratégie n’a pas fonctionné non plus. Force est de reconnaître que l’aéroport de Roissy est par excellence un pôle de nature métropolitaine, spécialisé sur 5 filières liées à l’activité aéroportuaire (Transports dont aérien, Logistique, Commerce, notamment de gros et/ou international, Tourisme, Hôtellerie-Restauration), soit 1 à 2% du spectre des filières professionnelles possibles. Même si l'offre d'emplois du Grand Roissy (251 000) est quantitativement d'une importance équivalente à celle de l'offre de travail (220 000 actifs ayant un emploi, mais aussi 53 000 chômeurs), l'inadéquation qualitative est impossible à résoudre : la palette des métiers représentés est beaucoup trop étroite pour couvrir l'ensemble des besoins de la main-d'oeuvre résidente.

 En synthèse, ces trois stratégies destinées à capter les « emplois de Roissy » se sont révélées vaines.

Au fur et à mesure du développement du pôle, le site a accueilli de plus en plus de travailleurs extérieurs et son aire d’influence ne s’est pas intensifiée dans un rayon de proximité, mais s’est étalée de plus en plus largement au nord et à l'est, sur l’Oise et l’Aisne. On peut observer sur mon site l'étalement progressif "en tache d'huile" de l'aire de recrutement de l'aéroport, sur un jeu de 5 cartes animées qui vont de 1975 à 2008 [22]. La Banane Bleue, située hors Cœur de pôle s’est paupérisée et la main-d’œuvre locale a été contrainte de quérir son emploi de plus en plus loin, en première couronne et à Paris, pour occuper des postes souvent de « premiers de corvée ». Donc, c’est un échec total de la politique conduite dans le pays de France, qu’il faut bien appeler de « désaménagement du territoire ». Plus on a urbanisé, plus l’espace s’est fracturé. Cette dissociation spatiale s’est accompagnée d’une dégradation du cadre de vie, avec la disparition progressive de terres agricoles, d’espaces verts… Et pour aggraver encore la situation, on enregistre désormais depuis 2008 un découplage entre le nombre d’emplois du pôle aéroportuaire qui régresse, et un trafic aérien qui poursuit sa croissance. De 2008 à 2017, en 9 ans, le nombre de postes de travail a connu une perte de 20 000 emplois pour la seule commune de Roissy ; et à l'inverse, de 2013 à 2019, sur 6 ans, le trafic aérien a augmenté de + 22,8%. Ce qui signifie à la fois une augmentation des nuisances et une réduction des emplois occupés par les habitants du territoire, qui ont diminué de 22% en 8 ans. Voir tableau dans un article précédent [23]. Sans compter les effets de la crise sanitaire, qui devraient porter sur plusieurs milliers d'emplois. Et pas question de mettre en place un couvre-feu : la société américaine de fret aérien Fedex, qui a implanté sur l'aéroport de Roissy son hub européen et dont l’activité s’exerce essentiellement en nocturne…fait du chantage à l’emploi et menace de déménager si les vols de ce qu'on appelle le "coeur de nuit" sont interdits. D’où une importante pollution sonore nocturne pour le million de riverains alentours qui s’ajoute au passage d'un avion toutes les minutes-et-demie en journée. Au total, les nuisances de bruit entraînent la perte de 28 mois de vie en bonne santé d'après BruitParif [24]. Aussi, dans les courbes de bruit du Grand Roissy, ne demeurent durablement que ceux qui n’ont pas les moyens de partir ailleurs : les assignés à résidence.

 Ainsi, bétonner toujours davantage le territoire a aggravé la pénurie de ce qu'on appelle les « aménités". L'institut Paris région (IPR, nouvelle appellation de l'IAU, institut d'aménagement et d'urbanisme de la région Île-de-France) a identifié un certain nombre d'entre elles (qualité du cadre urbain, espaces verts, qualité de l'eau, faible pollution, beauté des paysages) ... Le bassin de Roissy dispose d'un patrimoine peu attractif et d'un cumul de nuisances. Résultat : une volatilité importante du territoire, qui a dû certainement s’accélérer avec la pandémie. D'où un solde migratoire négatif, qui a tendance à s'amplifier et que compense de moins en moins l'accroissement naturel. Plutôt que de construire des logements neufs qui aggravent le caractère mono-fonctionnel du Grand Roissy (fonction habitat prépondérante) lié à l’absence de développement d'une fonction économique dans la partie sud du territoire, il serait souhaitable d'améliorer les aménités afin de conserver la population existante.

Actuellement, on vit une situation de tonneau des Danaïdes. Seules les populations pauvres restent dans le bassin du Grand Roissy. Les classes moyennes et la partie des classes populaires qui a réussi à se qualifier et grimper dans l'échelle sociale, quittent le territoire pour s’installer plus au nord dans un cadre de vie apaisé : zone rurale du nord Val d'Oise - avec le Parc naturel régional Oise-Pays de France, ou au nord 77 – dans la vallée de la Goëlle -. Les plus aisés abandonnant l’Ile-de-France pour s’installer dans l'Oise, aux abords de la forêt de Chantilly ou dans l’est de l'Aisne. Les populations sont remplacées par des personnes en difficulté attirées par l'offre de logements sociaux et qui n'ont pas les moyens d'être exigeantes sur le cadre de vie. Et la très forte rotation démographique entraîne une volatilité équivalente chez les agents des services publics (enseignants, travailleurs sociaux, éducateurs, professionnels de la politique de la ville, personnel sanitaire ou judiciaire, formateurs, policiers, etc.) qui s'investissent pour améliorer la condition sociale des populations qu’ils accompagnent et voient ceux qui accèdent à une meilleure situation quitter le territoire. Ils passent leur temps à recommencer leur travail, finissant par abandonner et demander leur mutation. Et les opérations ANRU qui se contentent d’agir sur le bâti, par des « démolitions/ reconstructions » sans accompagnement socio-économique se révèlent peu durables dans le temps. Ainsi, dans les bassins d’Aulnay-sous-Bois et de Sarcelles, il n’est jamais possible de capitaliser les efforts effectués en termes de logements, transports, équipements, insertion, formation, etc. Seule une amélioration du cadre de vie permettrait d’enraciner la population et les professionnels qui exercent une fonction d'accompagnement.

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Ainsi, l’aménagement du territoire du Pays de France – rebaptisé abusivement « Grand Roissy » - est un exemple caricatural d’un « désaménagement sans ménagements » en règle. J’ai récemment co-écrit avec Harm Smit un article [25] sur la notion de « zone cohérente », un concept d'aménagement que nous proposons, visant à redonner de l'autonomie aux territoires, sans pour autant nuire à leur fonctionnement en réseau dans la structure régionale qui les englobe. Nous insistons en particulier sur la nécessité de partir des «territoires vécus » par les habitants et en matière de développement économique et social, de veiller à une bonne adéquation entre les bassins de main-d’œuvre et les bassins d’emplois locaux, permettant de privilégier les transports de proximité. C’est exactement le contraire qui a été conduit depuis 40 ans dans le territoire du Pays de France, où le sur-développement d’un pôle métropolitain unique a asservi les populations et asséché le tissu économique et social du reste du territoire. Et les propositions portées par le premier ministre Jean Castex le 7 mai dernier, consistant à accueillir de nouveau des grands équipements métropolitains, prolongent cette politique d’abandon aux lois du marché et d’instrumentalisation des banlieues par la mégapole francilienne. Il est urgent au contraire de réactiver les ressources du Pays de France, aussi bien humaines qu'économiques, sociales, alimentaires...dans un cadre de vie restauré. Le projet CARMA constitue l'une des réponses à cette réhabilitation [26].

Figure 9 © J. Lorthiois Figure 9 © J. Lorthiois

Figure 10 © J. Lorthiois Figure 10 © J. Lorthiois

NOTES

[1] « Présentation du Plan Val d’Oise », discours du premier ministre, Gonesse, 7 mai 2021

https://www.gouvernement.fr/partage/12265-presentation-du-plan-val-d-oise-discours-de-jean-castex-premier-ministre

[2] Guillaume Faburel, Les métropoles barbares, Le Passager clandestin, août 2019.

[3] Voir mon analyse de l’étude du cabinet Sémaphores, in Bêtisier d’Europacity n°2 – La prolifération d’emplois fantômes », juin 2017

https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/140617/betisier-deuropacity-n-2-la-proliferation-demplois-fantomes.

[4] J. Lorthiois, Bêtisier du Grand Roissy n°4, sur le chômage des jeunes.

[5] Se reporter aux articles précédents de mon Bêtisier, qui déconstruisent cette vision misérabiliste, démontrant que « le territoire n’est pas pauvre, mais inégalitaire » (Grand Roissy n°3), que le nombre de jeunes au chômage n’est pas de 35%, mais de 16% (Grand Roissy n°4), qu’il n’y a pas pénurie de transports, mais un décalage offre/demande (Ligne 17 nord), etc…  

[6] Alexandre-Reza Kokabi, « Les JO 2024 à Paris, une catastrophe écologique en Seine-Saint-Denis, 12 décembre 2020

https://reporterre.net/Les-JO-2024-a-Paris-une-catastrophe-ecologique-en-Seine-Saint-Denis

[7] Marc Perelman, 2024, les jeux olympiques n’ont pas eu lieu, Éditions du détour, 2021.

[8] Voir site https://www.jardinsaubervilliers.fr

[9] J. Lorthiois, A. Lipietz, « Paris métropole, de la pieuvre à la méduse ? », 2013.

 https://j-lorthiois.fr/paris-metropole-de-la-pieuvre-a-la-meduse/

[10] Alice Leroy, « Que pèsent les champs de la plaine de France, face à des rêves de bâtisseur ? », Le Monde, 25 juillet 2018.

[11]  La ZAP (zone agricole protégée) est une servitude d'utilité publique permettant une sanctuarisation de terres agricoles. Mais il s'agit d'un leurre à plus long terme, car sur accord préfectoral, la municipalité concernée peut prononcer la « désanctuarisation » de la zone, en fonction de la pression urbaine. La ZPNAF (Zone de protection naturelle, agricole et forestière) est un dispositif unique introduit dans la loi Grand Paris, pour protéger les terres agricoles du plateau de Saclay.

[12] Etienne Piéchaud, inventaire de la faune et de la flore du Triangle de Gonesse, octobre 2019

http://nonaeuropacity.com/wp-content/uploads/2019/10/Etienne-PIECHAUD_Premier-inventaire-de-la-faune-et-de-la-flore-du-Triangle-de-Gonesse-2.pdf

[13] Anne Collin, « Triangle de Gonesse : après les arbitrages de l’Etat, les élus applaudissent, les écologistes vent debout », Le Parisien, 7 mai 2021.

[14] Bertrand Greco « Nouveau quartier, transports, hôpital… Le plan du Val d’Oise pour se relancer », Journal du Dimanche, 20 décembre 2020.

[15] La proportion de population de 0 à 14 ans inclus est de 21,9% dans le Val d’Oise et de 22,6% en Seine-Saint-Denis, mais cette tranche d’âge est peu concernée par les questions d’emplois… Les 15-29 ans inclus représentent 19,3% de la population 95 et de 20,2% dans le 93. Et en nombre, les chiffres sont largement supérieurs en Seine-Saint-Denis (Source : Insee, recensement 2017).

[16] J. Lorthiois, Bêtisier du Grand Roissy n°4 - Chômage des jeunes : 1 sur 7 et non 1 sur 3 (12 avril 2021)

[17] J. Lorthiois, Les emplois localisés à Roissy-en-France en octobre 1978, DDE du Val d’Oise, mars 1980. J’étais alors chargée d’études Activités /Emplois à l’Atelier d’Urbanisme du Val d’Oise, à la Direction Départementale de l’Équipement 95.

[18] J’opte pour le terme « emplois résidentiels » pour désigner les emplois induits par les populations locales, de préférence à la catégorie « emplois présentiels » définie par Laurent Davezies et Christophe Terrier, qui comprend les activités liées au tourisme.

[19] Tous les chiffres – sauf indication – proviennent des recensements INSEE.

[20] Outre les 7 communes de la plate-forme, les communes ayant un tissu d’activités liés à l’aéroport : Gonesse, le Bourget, Villepinte.

[21] Voir carte et analyse de l’entité territoriale que j’ai baptisée « Banane Bleue », qui regroupe 10 communes et 440 000 habitants. in Bêtisier du Grand Roissy n°2 « la fracture territoriale est sociale, non administrative ».

[22] Deuxième jeu de cartes animé dans l'article https://j-lorthiois.fr/concepts-generaux/a-lecoute-des-bassins-franciliens/ 

[23] Voir figure 3, dans Bêtisier du Grand Roissy n° 2

[24] Stéphane Mandard, « Le bruit nuit gravement à la santé des Franciliens », Le Monde, 8 février 2019

[25] J. Lorthiois, H. Smit,  article  « zone cohérente" du dictionnaire du Forum Vies Mobiles, mai 2021

https://fr.forumviesmobiles.org/reperes/zone-coherente-13686

[26] Voir https://carmapaysdefrance.com/

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