Bêtisier d'Europacity, ch 10. Annulation : juste décision pour un projet non viable

« Exécution en règle », « couteau dans le dos »…La mise en scène d’une dramatisation de la situation est à l’œuvre chez les partisans d’Europacity, qui ne décolèrent pas, après l’annonce du Président de la République de l’abandon de ce temple de la consommation. Un projet qui par sa démesure et son inutilité représentait la parfaite caricature d’un consumérisme insoutenable.

Au lieu de partir des besoins de la population (avec une étude des capacités et compétences de la main-d’œuvre locale qui n’a jamais été envisagée sérieusement) et de faire une offre correspondant aux demandes ainsi identifiées, les promoteurs d’Europacity repèrent pour leur profit les sources de gain maximal (en premier lieu la spéculation foncière sur des terres agricoles bradées à vil prix et revendues au centuple). Ensuite ils font croire à grands renforts de publicité mensongère que 500 boutiques de luxe, un cirque, un lagon tropical, une piste de ski… correspondent aux besoins de la population locale, et vont faire pleuvoir des milliers d’emplois et de royalties sur le territoire. M. Blazy, maire de Gonesse, estime que la décision prise par le gouvernement «sacrifie des populations défavorisées au nom d’une vision purement symbolique de l’écologie». Il serait plus pertinent d’écrire qu’Europacity – avec la complicité de certains élus du Val d’Oise - « alimente les caisses de grands groupes capitalistes ultra favorisés, au nom d’une vision purement symbolique des besoins supposés des populations locales ». Il n’est pas jusqu’à l’OVNI d’« Europacity Compétences » qui part des besoins de l’entreprise employeur auxquels la population locale serait censée s’adapter et réalise des « coups » médiatiques comme « un permis de conduire à 150 € » pour… 25 jeunes du Val d’Oise ayant un projet professionnel justifiant cet usage. On est loin de la promesse du maître d’ouvrage d’accompagner vers l’emploi 3500 personnes grâce à cette structure !

Remettons à l’heure quelques pendules…

 

1. Emplois escomptés : des « BRUTS » qui ne sont pas « NETS »

Malgré force communiqués de presse, articles[1], démentis divers de la part des opposants à Europacity réclamant de prendre en compte le solde d’emplois – une fois déduits les emplois supprimés ailleurs[2] - certains partisans du mégacomplexe persistent à mentir délibérément et à marteler sans état d’âme le chiffre surestimé de « 10 000 emplois nets », comme le maire de Gonesse, coutumier du fait. Citons encore la présidente du Conseil Départemental du Val d’Oise :

- « On coupe la tête à un projet (…) qui allait générer 10 000 emplois nets dans un territoire où le chômage est de 17% » s’exaspère Marie-Christine Cavecchi[3].

Ou encore le président de la Communauté d’agglomération de Roissy-Pays de France :

- « Comment peut-on tourner le dos à plus de 3 milliards d’investissements ? (…) Je mets en demeure Elisabeth Borne de nous assurer que les 10 000 emplois nets se retrouveront dans ce projet alternatif ! » s’indigne à son tour Patrick Renaud, faisant allusion à la demande du chef de l’Etat de voir émerger un projet nouveau, moins « daté et dépassé ».

Visiblement, le président de la CARPF rejette l’explication de l’Élysée relatée dans le journal Le Monde : « C’est un projet d’une autre époque, fondé sur une consommation de masse d’objets et de loisirs. Ce n’est vraiment pas vers ce modèle que s’oriente le gouvernement : nous souhaitons éviter autant que possible ce genre d’équipements, qui concentrent l’activité à l’écart des villes, dévitalisent les centres historiques et créent d’importants besoins de transports[4]. »

D’autres partisans du mégacomplexe entretiennent savamment l’ambiguïté, ce qui permet au passage de gonfler les chiffres et éventuellement de dramatiser la situation en tenant un discours d‘« abandon des banlieues ». « Projet créateur de plus de 10 000 emplois » proclame une publicité aux louanges d’Europacity, qui s’est étalée le 30 octobre dernier en pleine page de plusieurs grands quotidiens, introduisant l’affirmation mensongère de « 81% des habitants du territoire sont favorables au projet Europacity », issue d’un sondage discutable qui est analysé spécifiquement dans un autre article de ce Bêtisier[5] et qui a fait l’objet d’une excellente tribune de l’architecte Alfred Lévy[6].

Le Collectif pour le Triangle de Gonesse a pourtant martelé à de nombreuses reprises que M. Degorre alors directeur adjoint de l’INSEE Picardie, a été sollicité par la Commission nationale du débat public (CNDP) pour formuler un « dire d’expert » (autrement dit : un « avis ») sur la question des emplois générés par Europacity, afin d’estimer le degré de vraisemblance des promesses du maître d’ouvrage. Ce que cet expert a effectué, au regard de grands ratios nationaux. Il ne s’agit en aucun cas d’une « étude » (qui supposerait des enquêtes sur le territoire, auprès des entreprises et des populations locales) - contrairement à la mention figurant sur la publicité évoquée plus haut (indiquant « étude statisticien INSEE 2016 ») - mais d’un document de 28 pages qui se prononce sur la validité d’un certain nombre d’estimations d’emplois. Dans son avis, M. Degorre a notamment contesté la position de la direction d’Europacity qui prétendait développer un « concept inédit », ne faisant par conséquent aucune concurrence aux activités existantes. Compte tenu de cet argument (nullement justifié) les postes de travail générés par le mégacomplexe seraient « nets », car ne supprimant aucun emploi. D’où la mention parfaitement contestable que nous relevons sur le site du maître d’ouvrage, en dessous d’un pavé présentant les caractéristiques du projet (Figure 1)

Figure 1 © EuropaCity Figure 1 © EuropaCity

 L'astérisque précise :  « données confirmées par une expertise indépendante commanditée par la Commission nationale du débat public en 2016 ». Assertion complètement fausse, les données ne sont nullement « confirmées » par M. Degorre qui au contraire a pris clairement la peine de préciser que les « emplois bruts » ne pouvaient pas être confondus avec des « emplois nets ». Dans son rapport, il a non seulement comptabilisé les effets de « cannibalisation » de l’emploi, mais aussi effectué une simulation de perte de 20 à 30% de chiffres d’affaires dans les commerces alentours, information qui a été totalement gommée par la direction d‘Europacity. Voir extrait joint de la page 27 de son expertise. (Figure 2).

 

Figure 2 © Arnaud Degorre - CNDP Figure 2 © Arnaud Degorre - CNDP
Il s’agit donc de retrancher les emplois supprimés par ailleurs. Ceux-ci sont évalués de façon très différente selon les sources : en hypothèse basse, il faudrait retrancher de 1900 à 2600 emplois (M. Degorre), en hypothèse haute il faudrait enlever 8000, voire 9000 postes (McKinsey). Ce qui pourrait aboutir à un solde final négatif d’emplois. On trouvera l’analyse détaillée de ces différents calculs dans le chapitre 8 de ce « Bêtisier d’Europacity » (voir note n°2). Nous sommes loin des perspectives d’emplois prétendus par le maître d’ouvrage !

 

2. Emploi : la modification du projet aurait supposé de revoir entièrement ses hypothèses à la baisse

Autre remarque d’importance que se sont bien gardés d’évoquer les promoteurs d’Europacity - mais aussi les élus val d’oisiens et l’association des « Vrais gens » favorables au projet. Ces derniers temps, sentant le vent tourner en défaveur du projet, le maître d’ouvrage Alliages et Territoires a émis - en catastrophe - différentes propositions de « greenwashing » de son mégacomplexe. Aurons-nous la cruauté de rappeler qu’à l’issue du débat public en 2016, malgré une large majorité d’avis défavorables, et un rapport de la CNDP exhortant à modifier substantiellement le projet, les promoteurs avaient décidé de « continuer comme en 14 » sans rien changer au contenu (il n’était même pas question de renoncer à la piste de ski qui était l’élément du programme le plus contesté !) Les dirigeants avaient par contre décidé de ne répondre à aucune des questions posées au cours du débat public (sacrifice de terres agricoles, bilan énergétique, pollution de l’air, destruction de l’environnement, atteintes à la biodiversité, encombrements des transports…) et de poursuivre - à grands renforts de publicité tapageuse - l’amélioration de « l’image » du projet, avec un concours d’architecture lancé à grands frais pour abriter les différents éléments constitutifs d’Europacity (sans plus développer leur contenu, juste désignés par des titres les plus alléchants possible.) Voir mon analyse dans le Bêtisier d’Europacity, chapitre 5[7]. Les propositions faites aujourd’hui, trois ans plus tard, « in extremis » ne sont absolument pas convaincantes. Et elles viennent contredire la soi-disant « concertation exemplaire », tant vantée par le maître d’ouvrage (qui s’était adjoint la présence de deux garants de la Commission nationale du débat public, prétendant ensuite que ceci se passait sous l’égide de la CNDP, ce qui n’est pas du tout la même chose !)

 Point crucial que la direction d’Europacity se garde bien d’évoquer : en modifiant la répartition des activités proposées sur le site, celles-ci entraînent des réductions substantielles d’emplois qui n’ont absolument pas été évaluées. En proposant davantage de culture et de loisirs et moins de surfaces commerciales, le nombre de visiteurs en aurait été fortement diminué. Ce qui remettrait en cause le modèle économique du projet, dont la viabilité était fortement contestée, à la fois par la profession commerciale et par le cabinet McKinsey.

a/ Des hypothèses de fréquentation inatteignables

 En témoignent les records de fréquentation des grands pôles relevés en France. On constate que seuls des méga-centres commerciaux peuvent atteindre une fréquentation de type « 31 millions de personnes/an », objectif affiché par les promoteurs d’Europacity. Une situation extrêmement rare, constatée en France dans trois cas seulement, en milieu urbain très dense : Les 4 Temps à la Défense (au cœur du premier pôle d’affaires européen) en tête avec 42 millions de visiteurs/an ; puis le centre de la Part Dieu avec près de 36 millions (en plein cœur de Lyon, commune de 500 000 habitants) et le Forum des Halles à Paris avec 34 millions (sur le site du premier pôle de transit d’Europe, Châtelet, avec 800 000 flux/ jour, soit 292 millions de passagers/an). Ensuite, se succèdent encore deux centres commerciaux, cette fois en banlieue dense, d’importance moindre, aux alentours d’une vingtaine de millions (Créteil-Soleil, 21 millions ; Evry II, 20 millions).

 En ce qui concerne les pôles de loisirs, le record est détenu par Disneyland qui a atteint 16 millions de visiteurs en 2018 ; au deuxième rang, le Puy-du-Fou ne dépasse pas 2,3 millions. Il apparaît invraisemblable qu’un nouveau site aurait attiré le double de Disney - première destination touristique d’Europe – d’autant plus que la concurrence va s’exacerber avec le nouveau projet de la société américaine. En effet, elle vient d’investir 2 milliards d’euros dans une extension de 30 ha, avec 3 nouvelles zones, ciblées sur des thèmes extrêmement vendeurs[8] avec des mises en service échelonnées de 2021 à 2025... Plusieurs années avant l’ouverture escomptée d’Europacity, dont on a attendu vainement la programmation détaillée des différents équipements ! On ne voit pas comment le projet porté par Auchan aurait pu faire le poids, face à un tel concurrent, mondialement célèbre, sur des produits hyper-recherchés. A la rigueur, il aurait pu ravir la place du Puy du Fou ? Et dans le Val d’Oise, rappelons-nous l’exemple cuisant de Mirapolis inauguré en 1987, qui a fermé au bout de 4 ans et dont l’affluence n’a jamais dépassé 400 000 visiteurs annuels pour un objectif de 2,5 millions/an, dans un contexte ultra favorable, sans concurrence véritable, seul en lice jusqu’à l’ouverture du Parc Astérix (Disneyland n’est mis en service qu’en 1992), toujours à l’état de friche une trentaine d’années plus tard…

 En matière de culture, les objectifs affichés par Europacity auraient été encore plus difficiles à atteindre, car 50 000 m2, c’est la taille de Beaubourg. Imagine-t-on le centre Pompidou, implanté au cœur de Paris sur le premier point de transit d’Europe, déménager en plein champ, dans un couloir aéroportuaire (Figure 3)? Et les fréquentations les plus élevées des pôles culturels sont loin d’égaler l’attractivité des parcs de loisirs. Le n°1 mondial est le musée du Louvre, qui a connu un record d’affluence en 2018 avec 10,2 millions de visiteurs annuels. Quant au monument gratuit le plus fréquenté en France, il s’agissait de Notre-Dame avant son incendie, en plein centre de Paris avec 14 millions de touristes/an. Beaubourg, bien que jouxtant le site du Châtelet n’accueille que 3,3 millions de personnes. Quant aux principaux « pôles de culture décentralisés », ils affichent des scores beaucoup plus modestes : le Louvre-Lens qui était souvent cité à titre de modèle par le maître d’ouvrage Alliages et Territoires n’accueille que 450 000 visiteurs/an, bien que bénéficiant des considérables réserves du premier musée du monde. Et Beaubourg-Metz, adossé au Centre Pompidou et ses 100 000 œuvres n’atteint que 350 000 visiteurs/an, au cœur d’une ville de 120 000 habitants.

 

Figure 3 © S. Lorthiois Figure 3 © S. Lorthiois

 

b/ Des perspectives d'emplois irréalistes

L’argument principal mis en avant par Auchan auprès des élus du Val d’Oise - l’emploi - serait totalement remis en cause par une répartition fortement modifiée des activités du projet. Garder le même chiffre de « 10 000 postes » escomptés et prétendre « avoir fait un gros effort d’adaptation du projet au développement durable » est une fable qui ne tient pas la route. Si Europacity avait réorienté sa programmation, avec davantage de culture, moins de commerces et plus de loisirs, les emplois bruts auraient du être divisés par 2 ou 3.

Quelle crédibilité par exemple des perspectives d’emplois en matière de loisirs, alors qu'on peut difficilement « mettre deux coqs dans la même basse-cour »? Bien évidemment Europacity ne tient pas la route par rapport au géant américain, a fortiori avec un projet d’extension qui va attirer un surplus de clientèle.  Relevons d'ailleurs la modestie des évaluations de postes générés par l’extension du parc Disney : 1000 nouvelles embauches s’ajoutant aux 16 000 employés actuels, ce qui représente 33 emplois/ha, taux très largement inférieur aux prévisions triomphalistes du mégacomplexe de Gonesse (125 emplois/ha), totalement irréalistes. En matière de culture, si un projet de type « Louvre-Lens » s’implantait (mais avec quelle base arrière ? Car ni Auchan ni Wanda n’ont de compétences dans le domaine, et ni le Louvre ni Beaubourg ne sont candidats)… le projet attirerait au mieux plusieurs centaines de milliers de personnes par an, ce qui nécessite environ une centaine de salariés.

En ce qui concerne les activités commerciales, le maire de Gonesse, M. Blazy, prétend que l’annulation d’Europacity serait un coup de Trafalgar monté par la foncière concurrente Unibail… Il l'accuse notamment de soutenir le Collectif de « commerçants, salariés et de la société civile » d’Aulnay-sous-Bois et communes adjacentes, intitulé « Europasdutout ». Farouchement opposé à l’implantation d'un mégacomplexe menaçant les activités situées côté Seine-Saint-Denis, ce groupement estime qu’Europacity provoquerait – en se basant sur l’étude McKinsey - « l’un des plus grand plans sociaux que la France ait connu, avec la destruction de 8000 emplois.[9] »

M. Blazy n’a visiblement pas bien suivi les contenus des différentes enquêtes publiques. Et notamment celle ayant trait à la DUP de la ZAC du Triangle de Gonesse, au cours de laquelle plusieurs avis très défavorables à Europacity, fortement étayés, ont été exprimés, notamment par la profession commerciale, dont malheureusement le commissaire-enquêteur n’a tenu aucun compte. Au total, malgré 88% d’avis négatifs sur les 3400 opinions exprimées, celui-ci a rendu un rapport favorable, validant l’« utilité publique » (!!) du mégaprojet, ce qui a justifié ensuite le permis de construire de la gare signé par le préfet du Val d’Oise. Pourtant les avertissements contenus dans ces avis étaient fort pertinents et n’ont pas pris une ride. Nous présentons ci-après les principaux arguments avancés.

 3. Un rejet unanime des acteurs majeurs du secteur commercial

 a/ En premier lieu, citons l’avis cosigné par l'Association des commerçants du centre commercial O'Parinor (200 boutiques et 3 200 emplois), l'Association des commerçants du centre commercial Rosny 2 (183 boutiques, 2500 emplois) et le président du Comité de suivi et d'information du centre commercial Aéroville (200 boutiques, 2000 emplois), qui indique, sous le titre on ne peut plus clair « Europacity signe l’arrêt de mort de la plupart des commerces existants » :

  • « L'arrivée du centre commercial EuropaCity représente l'ajout de 230 000 m2 de surfaces commerciales, soit 500 boutiques, sur un territoire où le maillage commercial s'est déjà beaucoup densifié dans les dernières années.

L'étude de faisabilité sur laquelle se base EuropaCity a été réalisée en 2012, avant la rénovation et l'ouverture des principaux équipements présents sur la zone comme Aéroville (84 000 m2 - 200 boutiques ouvert en 2013), Quartz (86 000 m2 - 165 boutiques - ouvert en 2014) ou encore l'extension d'O'Parinor (200 boutiques - 90 000 m2 - 2014). Sans parler des concurrents déjà présent et se trouvant sur la zone de chalandise : Rosny 2 (180 boutiques et 111 600 m2), l'extension du centre commercial Val d'Europe (190 boutiques et 30 restaurants, 100 000 m2) l'ouverture de Vill'Up à la Villette, ou du centre commercial le Millénaire à Aubervilliers... Cette étude a par ailleurs été réalisée par le promoteur lui-même, Immochan. Sa crédibilité est ainsi à remettre en question. Les centres commerciaux et les centres villes ne sont pas remplis et en saturation, posons-nous réellement la question « où Europacity ira chercher ses 500 nouvelles boutiques ? » Chez les autres ! Et ils ont déjà commencé le travail.

  • « Une étude menée en juin 2016 par un tiers indépendant, le cabinet McKinsey, souligne que le projet capterait jusqu'à 75% du chiffre d'affaires réalisé par les équipements

Au détriment des commerces de toutes les communes avoisinantes, comme Aulnay-Sous-Bois, le Blanc-Mesnil ou Drancy, ainsi que des nombreux centres commerciaux de la zone. Faute de potentiel économique suffisant, un nouvel acteur sur le territoire détruirait inévitablement le tissu économique existant et ses emplois pour créer autour de lui de nouveaux déserts urbains.

  • « Au total, c'est 1,1 Md€ du chiffre d'affaires réalisé aujourd'hui sur la zone qui serait capturé par EuropaCity au préjudice d'autres équipements et emplois :

- Pour les équipements de loisirs à proximité, tels Disneyland Paris ou le Parc Astérix, la perte de chiffre d'affaires est estimée à environ 100 millions d'euros (source McKinsey), soit une perte de 5% de CA pour chacun de ces parcs de loisirs.

- Pour les centres commerciaux de la zone proche, la perte de CA serait de 250 M€, soit plus de 30% de leurs revenus actuels combinés. Bref, notre arrêt de mort et la promesse de 3200 chômeurs rien qu'à O'Parinor, et une nouvelle friche à côté d'une déjà bien connue, celle de PSA, se trouvant elle aussi à 50 mètres du Triangle de Gonesse. »

 b/ Relatons également l’avis de la Confédération des Commerçants de France, réunissant 18 fédérations de commerces de centre-ville alimentaires et non alimentaires :

« Avec un taux de vacance commerciale de 16%, la ville de Gonesse dépasse largement la moyenne nationale (9.5% en 2015). Il en va de même pour la ville de Aulnay-sous-Bois. Cela peut en partie s’expliquer par une offre commerciale en périphérie bien supérieure aux besoins de la population : Paris-Nord 2, Aéroville, la Grande Vallée… Les centres commerciaux environnants commencent également à porter les stigmates de cette concurrence : Paris Nord 2 compte 17 % de rideaux baissés et Aéroville a eu du mal à décoller. La création d’un complexe pharaonique va donc logiquement soit absorber ceux déjà présents, soit être un échec. L’objectif parfois avancé d’attirer une nouvelle clientèle venue de l’aéroport ne tient guère, face à la présence du centre Aéroville et ne permettra en rien de redynamiser les communes voisines.

 « Pour toutes ces raisons qui relèvent tant d’un idéal de préservation d’un modèle d’organisation de villes à la française que d’une logique plus pratique de préservation du tissu économique local, la Confédération des Commerçants de France est résolument opposée au projet Europacity. »

c/ Dernier avis, émanant cette fois de l’Union du Grand Commerce de Centre Ville (UCV) - une fédération du commerce de l’équipement de la personne regroupant l’essentiel des grands magasins parisiens, avec les enseignes des Galeries Lafayette, du Printemps, du BHV, du Bon Marché et de Monoprix – qui se déclarent « emblématiques du commerce français et un élément d’attraction pour les touristes étrangers ». A ce titre, après avoir exprimé un positionnement défavorable au projet Europacity en 2016 lors du débat public, cette Union réitère son opposition en février 2018, lors de l’enquête publique de la DUP de la ZAC Triangle de Gonesse. Nous citons de très larges extraits de cet avis, particulièrement argumenté, notamment dans leur point « I. Le caractère touristique du projet ».

« Les enseignes membres de l'UCV, doutent du caractère touristique du projet, parce qu'elles ont une connaissance approfondie des attentes de la clientèle internationale. Dans le cadre de la compétition internationale pour attirer les touristes, il faut une offre qui permette de se différencier. S'agissant de Paris, sa valeur aux yeux de la clientèle internationale tient à son patrimoine, sa mixité urbaine, son art de vivre et sa créativité.

« Un centre géant de loisirs et de commerces, situé dans une zone suburbaine déstructurée, en dessous d'un couloir aérien, correspond-il à ce que recherchent les touristes étrangers venant en France ? » s'interrogeait l’UCV en 2016. Et de rajouter en 2018 : « L'évolution des caractéristiques du projet depuis cette date n’apporte toujours pas de réponse convaincante à cette interrogation. » (…)

L’avis poursuit : « Les autres éléments (…) confirment notre scepticisme.

«  1/ 6 millions de touristes sont attendus pour un nombre total de visiteurs de 31 millions, soit 19 % de l'influence totale du parc.

« Ceci est faible au regard de la fréquentation touristique des grands sites parisiens (70 % de la fréquentation du Louvre, 80 % de la fréquentation de la tour Eiffel), de Disneyland-Paris (56 %) et même des grands magasins du boulevard Haussmann qui réalisent plus de 50 % de leur chiffre d'affaires avec la clientèle étrangère. (…)

« 2/ Une réponse peu adaptée aux besoins de l'offre touristique française

Le site [d’EuropaCity] invoque l'objectif gouvernemental de 100 000 visiteurs étrangers en France en 2020, considérant que EuropaCity constituera un point fort de l'offre touristique française en matière de shopping, de loisirs et de divertissements auprès des clientèles jeunes et des familles.

 « Concernant le shopping, le centre de Paris propose une offre inégalable, dans un lieu unique et magnifique, combiné avec la gastronomie, la vie culturelle et festive. Paris sera la destination privilégiée des touristes, qui ne se rendent pas en France pour consommer dans des conditions équivalentes à ce qu'ils connaissent dans leur pays.

« Par ailleurs, ceux-ci peuvent déjà se rendre en périphérie dans les villages de marques ou outlets comme la Vallée Village, Marques Avenue ou le récent One Nation. Ces nouveaux centres commerciaux, en plein développement, pratiquent des prix hyper compétitifs. Ils visent explicitement les touristes et sont intégrés dans les circuits des tour-opérateurs.

 « Concernant les loisirs et les divertissements, on constate certes que des parcs d'attraction et de loisirs peuvent attirer une clientèle importante, y compris au niveau international. Disneyland-Paris en est l'exemple emblématique. Citons également le parc Astérix plus orienté vers la clientèle locale, ou le site du Puy-du-Fou qui a obtenu de prestigieux prix internationaux.

« Mais la concurrence sur ce marché est particulièrement vive, les niveaux de rentabilité et les modèles économiques sont très différents de ce qu'on constate dans l'industrie des centres commerciaux. Rappelons que le parc Disneyland Paris, incontestable succès commercial, peine toujours à trouver son équilibre financier, alors qu'il a ouvert il y a 25 ans. Rappelons également que le site Disney s'est enrichi depuis octobre 2017 d'un nouvel équipement le Village Nature Paris, résultat d'un partenariat entre la société Eurodisney et le groupe Pierre & Vacances–Center Parcs. 2450 hébergements sont attendus d'ici 2020. De multiples activités sportives et ludiques sont offertes dans un cadre naturel de 249 ha, organisé autour d'un grand centre aquatique et d’un lac.

« Les promoteurs du parc EuropaCity, dans un site beaucoup moins agréable, prétendent-ils concurrencer de tels équipements, déjà bien établis, reposant sur des marques très fortes et le savoir-faire de professionnels du divertissement et du loisir ?

Nous considérons donc que le projet ne dispose pas des atouts suffisants face à la concurrence pour répondre à la demande des consommateurs, qu’il s’agisse des touristes ou de la clientèle française. »

– 3/ Une accessibilité qui n'est pas garantie

« Soulignons enfin les conditions d'accès au projet EuropaCity, qui n'ont rien à voir avec celle du site constitué de Disneyland-Paris et de ses parcs adjacents. Le projet EuropaCity est dépendant de la réalisation de la ligne 17 du Grand Paris Express. Le gouvernement a d'ores et déjà annoncé que l'ouverture de cette ligne, initialement prévue en 2024 au moment de l’ouverture d'EuropaCity et des JO, serait reportée d'au moins 2 ans (NDLC : en réalité 3). Les doutes quant à la construction effective de cette ligne sont d'ailleurs pas levés.

 « À ce jour, la ligne Roissy Express [CDG Express] reliant directement l'aéroport Charles-de-Gaulle au centre de Paris est le seul ouvrage dont la réalisation en 2024 (NDLC : en réalité 2025) est garantie. L'argument des promoteurs du projet selon lequel celui-ci profitera de la liaison directe avec l'aéroport ne repose aujourd'hui sur aucune base certaine. C'est plutôt l'acheminement direct des touristes vers Paris qui est privilégié par les pouvoirs publics.

« Dans leur dossier, les promoteurs d'EuropaCity indiquent que le centre répondra à la demande de court séjour de la clientèle internationale. Quand bien même la ligne 17 serait in fine réalisée, qui peut croire que des touristes disposant de peu de temps choisiront, au terme d'un long trajet en avion, de poser leurs valises à 15 km du centre de Paris, dans un mall identique à ce qu'on ce que l'on peut trouver à Dubaï ou Shanghai, quand une liaison express pourra les amener au centre de la Ville-Lumière en 20 minutes ?

 « L'ensemble de ces éléments (…) confirme notre analyse selon laquelle EuropaCity est en fait un centre commercial s'appuyant sur une offre de divertissement et de culture, selon les nouveaux standards de l'industrie des centres commerciaux. Celle-ci cherche en effet à contrer la chute de fréquentation des centres avec une offre de « fun shopping », très spectaculaire sur le plan architectural, combinant boutiques, restaurations et activités de culture-loisir, situés dans des espaces de plus en plus vastes.

 « Ce modèle se heurte à une difficulté économique, les activités de loisirs ayant pas la même rentabilité au m2 que la location de cellules commerciales. Ces activités sont un produit d'appel destiné à relancer la fréquentation de la partie strictement commerciale du centre. D'où la nécessité de surfaces commerciales extrêmement importantes permettant d'équilibrer l'opération et de continuer à offrir aux investisseurs les niveaux de revenus auquel l'immobilier commercial les a habitués. »

 Une deuxième partie de cet avis que nous ne détaillons pas ici s’intitule « Un projet dépassé par rapport au nouveau contexte de l’immobilier commercial » et fait curieusement écho aux propos du Président de la République annonçant l’annulation d’Europacity : « un projet daté et dépassé » !

*

*   *

Ainsi, le diagnostic prononcé par les plus prestigieuses des enseignes commerciales à forte clientèle touristique est sans appel : le modèle économique d‘Europacity ne tient pas la route ! C’est pourquoi la déclaration d’Alliages et Territoires, lors de la conférence de presse du 4 octobre dernier (mais qui n’a été validée par aucun document écrit) de diviser par 3 les surfaces commerciales bouleverse complètement l’équilibre financier d’Europacity, voire compromet définitivement sa faisabilité. Les emplois escomptés auraient dû être divisés par un facteur 2 ou 3. Et ceux qui seraient supprimés auraient dû faire l’objet d’une nouvelle estimation.

Pour toutes ces raisons, nous avons la ferme conviction que le projet Europacity n’est pas viable, et que grâce à la décision d’annulation du Président de la République, nous avons évité une catastrophe, tant écologique, qu’économique et sociale. Et qu’au contraire, les perspectives sont désormais largement ouvertes pour un projet porteur d’avenir, adapté aux besoins des populations et des entreprises locales, tout en préservant le patrimoine écologique du territoire.

 

Pour poursuivre, voir Bêtisier d'Europacity, chapitre 11

https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/041219/betisier-d-europacity-ch-11-arroser-2-milliardaires-fait-il-pleuvoir-en-banlieue

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[1] AFP, « Vrais emplois ou fausses promesses ? Europacity, le projet qui divise », in Le Point, du 13/08/2019.

[2] Voir mon Bêtisier ch. 8 entièrement consacré à ce sujet :

https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/110819/betisier-deuropacity-ch-8-limposture-des-10000-emplois-pretendus

[3] Victor Tassel et Thomas Poupeau, « Europacity : notre territoire a subi une exécution en règle », in Le Parisien, 9 nov. 2019.

[4] Grégoire Allix, « Europacity, le projet de mégacomplexe définitivement abandonné », in Le Monde, 7 nov. 2019.

[5] Bêtisier d’Europacity, chapitre 9 :

https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/071019/betisier-d-europacity-ch-9-pub-douteuse-sondage-truque-manifestation-parachutee

[6] Albert Lévy, « Europacity, un projet ni rentable, ni durable », tribune in Libération, 5 nov. 2019.

[7] https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/010818/betisier-deuropacity-ch-5-image-quoi-bon-embellir-une-enveloppe-vide

[8] Voir « Bêtisier d‘Europacity, chapitre 8 », point II.2 (cf note 2)

[9] Voir leur site https://www.europacity-europasdutout.com/

 

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