noyé dans des livres

Ô, ce besoin !


Que ne suis-je sevré de toute littérature ? Sitôt recueil fini sur la couche du jour qu'un autre m'ouvre ses bras. Ainsi, je ne puis point mettre le feu, si je le souhaitais - idiote question -, à tout ce papier accumulé dans le monde des lettres ? Comment cela ? Il suffirait pourtant qu'une petite braise naissante dans mon vouloir, une allumette pâle, un simple désir de " renoncement ", brûle les livres - si tant est qu'un volontaire autodafé dérisoire résolve toutes mes excitations - et que le ciel me voit enfin à contempler les mystères d'une fleur qui se trouva là à portée de ma main. Mais c'est ainsi, la lecture m'embrase au contraire, je suis couvert de mots fumants et noirs imprimés sur la neige d'un papier qui connu la pauvre main de l'homme. Ô, éruptive addiction !

Sans cesse en aventures mâles, en pensées féminines, en d'autres connaissances, en romans populaires, en pitreries grivoises, en drames désuets, en tragédies funestes, en théâtre et en vers, en documents secrets, en histoires sincères, en tristes moqueries, en bel élan du cœur, en comptines de fesses, en poèmes obscurs, en biographies sommaires, en Essais, en Iliade, en Odyssée et en Métamorphoses, en fables moyenâgeuses, en pleine science-fiction, en quêtes psychologiques, en polars sociaux, en chroniques mondaines, en comédies humaines, en gros et gras billets, en liens épistolaires, en joyeuses chansons, en contes, en lais, en sagas, en odes, en dits, en gestes puis en charmes et en vacarmes ... sans cesse en mouvement sur le foyer de la littérature, je rôtis de plaisirs dans la graisse du verbe.

J'use d'un cliché. L'image est éculée tellement elle a servi à justifier et à absoudre cette noble dépendance. Je lis pour vivre. C'est pour rester en vie et goûter à la mort que je dévore goulûment toutes proses consignées, toutes versifications sacrées et tous discours augustes, toutes les épîtres qui se présentent à moi aux tables des libraires. Je fouine dans les poubelles des bibliothèques libres que l'on trouve dans des quartiers malingres, dans des jardins publics où flânent des vieillards et des enfants sans but, j'amasse des feuillets gourmands et livrés à qui veut bien goûter des restes d'un festin de lectures. Un bouquiniste est là, sur le désert d'un quai, je lui saute dessus. Au moindre vide-grenier vous me verrez, solidement campé, devant l'étal pâle d'un congénère lecteur, entre un stock de vêtements défraîchis et de vieux outils de ferme rouillés et sans usage, à me réjouir qu'on ose encore vendre pour quelques modestes liards des livres mille fois lus. Gargantua terrible, je bâfre aux mille râteliers des écritures humaines. C'est pour rester en vie que je vis toutes vies et que je sonde des morts, réelles ou fictives liturgies offertes sur paperasse ou sur vélin broché. Je ne m'en lasse pas, je renouvelle mon sang de globules lettrés.

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