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Billet de blog 11 janv. 2022

Professeur d'Histoire "irresponsable" : lettre ouverte au président de la République

Non vaccinée, ni complotiste, ni "anti-vacc", professeur d'Histoire depuis plus de 10 ans, investie comme tant d'autres dans un métier que j'aime...Depuis une semaine maintenant, je sais que le président de la République me considère comme une "irresponsable" qui ne mérite pas tout à fait le statut de citoyenne de son pays...Droit de réponse, Monsieur le président !

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     Monsieur le Président,

        Je suis une femme, dans la trentaine, en bonne santé : je ne suis pas vaccinée. Je ne suis pas « à risques », j'applique les gestes barrières comme tout un chacun dans ma vie professionnelle. Quand je sors dans un bar ou dans un restaurant, je fais un test (d 'abord gratuit, puis payant) et retrouve des amis qui ne se sont pas fait tester depuis des semaines car vaccinés. Je suis irresponsable. Je ne suis pas « anti-vacc », une expression issue d'une novlangue douteuse que je me refuse à employer. En revanche, je suis résolument anti pass sanitaire et le pass vaccinal me révolte. J'envisageais d'attendre pour me faire vacciner, d'avoir un peu de recul sur une pandémie dont nous ignorons encore presque tout, d'avoir le choix d'un vaccin à virus atténué, le vaccin de l'institut Pasteur peut-être...Je suis irresponsable.

Lorsque j'ai entendu votre souhait (que dis-je, votre « envie ») de nous « emmerder », pour reprendre votre expression parfaitement maîtrisée, du ton légèrement vulgaire de celui qui s'assume, j'ai naïvement pensé qu'il s'agissait d'un off qui s'était répandu malgré vous...Je l'avoue, savoir que cette sortie était totalement volontaire, souhaitée et orchestrée par vous dans un organe de presse m'a choquée, avant que j'en réalise toute la portée savamment calculée pour diviser et constituer l'unique objet de tous les débats. Je dois le confesser, professionnellement, cela m'a posé problème. J'irai même plus loin, cela m'a profondément atteinte. J'ai oublié de vous le dire : je suis professeur d'Histoire-géographie. Je suis irresponsable. Depuis une dizaine d'années, je m’investis comme tant d'autres au sein d'un petit établissement rural auprès de mes élèves. J'ai encadré un nombre incalculable de sorties, accompagné près d'une dizaine de voyages scolaires, mes collègues et moi-même n'hésitant pas à emmener nos gamins de la campagne dans des capitales européennes alors que l'effectif du groupe dépassait parfois la centaine de jeunes de 14 ans. Je suis irresponsable.

En tant que professeur d'Histoire-géographie, je donne également des cours d'EMC (Enseignement moral et civique), dans lesquels je tente de faire vivre les valeurs de la République française auxquelles je crois, malgré l’incapacité des gouvernements successifs et du vôtre en particulier à les atteindre, voire, simplement, à s'en approcher. Je tente de rendre ces valeurs de liberté, égalité, fraternité, désirables pour les élèves, en leur présentant le caractère universel de cet idéal républicain, un idéal pour lequel j'espère leur donner envie de lutter. Je suis irresponsable. Afin de rendre les élèves acteurs des valeurs de leur pays, mes collègues et moi-même réalisons de petites choses à notre niveau, une collecte pour une association caritative, une campagne d'affiches contre le harcèlement, l'organisation de la journée de la laïcité, des dessins de presse contre le sexisme, des débats d'idées, et j'en passe. Je suis irresponsable. Que dire à cet élève de 3e qui me demande ce jeudi 06 janvier « mais Madame, en quoi c'est compatible avec les valeurs de la France, et surtout l'égalité, ce que fait le président de mettre à part des citoyens? » ? Dois-je leur répondre que le président les « emmerde », étant donné que beaucoup de ces jeunes ne sont pas vaccinés ? Au quotidien, tous les acteurs de l'éducation tente d'inculquer aux enfants la nécessaire maîtrise des différents niveaux de langages, le respect dû à chacun, le fait d'adapter son vocabulaire à la circonstance et à l'auditoire... « Oui mais Madame, c'est quand même choquant de parler comme ça quand on est président, non? » Je suis irresponsable.

J'ai également oublié de vous préciser : investie dans mon établissement dans lequel je siège dans toutes les instances représentatives, je le suis également auprès de mon académie. Je suis formatrice « valeurs de la République » depuis plusieurs années. Je forme donc des étudiants, des personnels enseignants, des équipes de direction, des assistants d'éducation, des jeunes du service civique aux valeurs de la République et à la laïcité. Je suis irresponsable. Point historique, définition des valeurs et des principes de la République française, application concrète à l'école, ces formations ont pour but de faire de chaque adulte travaillant au contact des élèves un citoyen plus averti et en capacité d'agir. Je suis irresponsable. Au cœur de ces formations comme au centre des cours d'EMC, un message essentiel : la République française ne reconnaît qu'une seule communauté, celle des citoyens, elle est donc en cela, indivisible. Au delà de l'égalité en droits et en libertés de tous ses citoyens, la France reconnaît la fraternité comme sa troisième valeur, soit le fait de considérer que tous les citoyens sont des frères en humanité, qu'ils appartiennent tous à une seule et même espèce, l'espèce humaine.

Je suis irresponsable et vous avez « très envie de m'emmerder » , au point qu'aujourd'hui je me sens profondément insultée par le fait que vous puissiez insinuer que je ne suis plus une citoyenne. J'y songerai lors d'une prochaine cérémonie du 11 novembre prise sur mon temps libre pour honorer les disparus de la Grande Guerre avec mes élèves, la prochaine fois qu'une association caritative m'enverra un courrier pour remercier mes élèves de leur investissement, la prochaine fois que j'envisagerai de participer au concours national de la Résistance et de la déportation, la prochaine fois que j'accepterai de passer un dimanche à tenir les bureaux de vote de ma commune.

Qu'un président de la République française puisse se permettre crânement de déclarer qu'il souhaite « emmerder » des millions de personnes, sous-entendant que d'éventuelles entorses à leurs libertés et leurs droits les plus essentiels sont non seulement logiques, mais souhaitables, me choque plus que je ne saurai dire. Non seulement je le ressens très vivement à titre personnel, mais que celui qui occupe la plus haute fonction à la tête de l’État puisse faire preuve de tant de mépris et ne recule pas devant le fait d'instaurer des divisions parmi les citoyens me révolte au plus haut point. Il y aurait donc des catégories de citoyens, les vertueux et les irresponsables ? Les « vrais » citoyens et ceux qui ne sont plus dignes de l'être ? A quel moment, de n'importe quelle période de l'Histoire, cela a-t-il été positif de retrancher de la communauté des citoyens des catégories de la population ? Considérer comme des citoyens de seconde zone, voire des inférieurs, les esclaves, les protestants, Le tiers-état, les résistants, les Juifs, cela vous semble-t-il des exemples dont nous devrions nous inspirer ? Si vous faites semblant un instant de croire que je compare les non vaccinés à des esclaves, à des résistants ou à des Juifs pendant l'occupation, alors l'indécence sera dans votre regard, et non dans mon propos : je me contente de vous démontrer que votre tentative de retrancher une partie des citoyens de leur communauté nationale a des précédents historiques, et qu'ils ne sont guère glorieux. Y-a-t-il un seul moment dans l'Histoire où, l'autorité étatique poussant à mal considérer une partie du peuple, cela se soit avéré positif ? Pensez-vous réellement être celui qui réécrira l'article premier de notre Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen qui affirme depuis plus de 200 ans que « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » ? L'Histoire dira que vous avez eu tort Monsieur le président, et si j'en suis certaine, c'est que ce n'est pas vous qui l'écrirez.

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