Et si on parlait de l'Exil ? Une réflexion du philosophe Eric Braun

La question de l'Exil se pose à la philosophie, à la politique et à la littérature …………..

La question de l’exil se pose à la philosophie, à la politique et à la littérature. L’exil, dont l’étymon latin est exilium, renvoie au bannissement et à la perte de son sol natal. Il renvoie toujours à un monde extérieur par opposition à un monde intérieur perdu où l’on est chez soi.
La problématique de la recherche d’une théorie et d’une écriture relative à l’exil repose sur le rapport entre un extérieur et un intérieur d’une part et sur la question de la perte d’un monde d’autre part.


Cette problématique est abordée par la philosophie phénoménologique. La notion d’épochè, telle qu’on la trouve chez Husserl est une des racines de la phénoménologie. Elle peut paraître féconde pour proposer une compréhension de l’exil. Husserl en donnait ainsi une amorce de définition dans les idées directrices pour une phénoménologie :


« Je ne nie donc pas ce monde comme si j'étais sophiste ; je ne mets pas son existence en doute comme si j'étais sceptique ; mais j'opère l'ἐποχή phénoménologique qui m'interdit absolument tout jugement portant sur l'existence spatio-temporelle. Par conséquent, toutes les sciences qui se rapportent à ce monde naturel (...) je les mets hors circuit, je ne fais absolument aucun usage de leur validité ; je ne fais mienne aucune des propositions qui y ressortissent, fussent-elles d'une évidence parfaite. »


Il ne s’agit pas ici de réduire ou de confondre toute théorie de l’exil avec l’ἐποχή, ce qui serait abusif et n’aurait pas véritablement de sens. Il s’agit cependant de concevoir que l’idée de mise en suspens du monde est une idée qui peut guider et féconder toute théorie de l’exil.
Dans les travaux que nous avons présentés précédemment, soit dans des revues de philosophie, soit dans le travail de thèse de doctorat à l’Université, nous avons analysé le problème de l’exil et celui de l’ἐποχή phénoménologique. Le travail de thèse intitulé « Langage et histoire chez Merleau-Ponty » interrogeait les rapports du langage et du monde et posait la question de la compréhension de la langue comprise comme système de différenciation entre les signes. Dans ce travail, nous avons insisté sur le problème d’une compréhension qui était en même temps toujours mécompréhension pour reprendre l’expression de Wilhelm von Humboldt. Ce rapport d’une compréhension qui était en même temps toujours mécompréhension est sans doute l’un des problèmes qui se posent avec la question de l’exil. Si l’exil est le passage d’un monde qu’on quitte dans la douleur pour en rejoindre un nouveau qui est inconnu, on saisit la position centrale du langage.


Plusieurs articles que nous avons proposés dans le domaine littéraire touchent à ce problème de l’exil compris comme perte d’un monde. Dans notre article intitulé « Autobiographie et monde possible et impossible : le cas de la langue sauvée de Elias Canetti », nous avons voulu montrer comment le texte rejoignait une théorie de l’exil comme l’histoire d’une sorte de paradis perdu et comment le moi autobiographique mettait sous forme de récit la construction et la décomposition d’un monde. Il s’agissait de montrer que ce qui poussait à l’exil, c’était une certaine façon la tendance pour le monde à devenir impossible à vivre. L’approche de Canetti ne se revendique absolument pas de la phénoménologie. Pourtant on peut rapprocher les deux manières de procéder


si on considère que dans les deux cas, la question de la perte du monde est centrale. L’un des angles d’approche de notre recherche consistera de ce fait à analyser les liens entre le moi autobiographique et le moi phénoménologique dans leur rencontre sur la question de l’exil.
Une autre question qui est à aborder sera celle du problème du rapport de l’exil à la masse. L’une des œuvres principales de Canetti fut « Masse et puissance ». Dans cette œuvre, il fait de succinctes remarques sur la question de l’exil qui sont néanmoins éclairantes. La figure du « survivant » qui est analysée par l’auteur dans cette œuvre intéresse la question de l’exil. On peut en effet considérer comme Canetti lui-même le dit que l’exilé est une des figures de la survie. Dans La langue sauvée, première partie de son autobiographie consacrée à ses années de jeunesse, lorsque sa famille était exilée à Vienne, l’auteur raconte sa première expérience de la « masse ». Ce fut dans un jardin où il se mit à parler anglais avec ses compagnons de jeux. Le son étranger de cette langue provoqua une réaction chez les passants et le jeune Elias Canetti perçut une masse de gens hostile se manifester contre lui. Il ne dut son salut qu’à une intervention de sa mère qui protesta en déclarant que ce n’étaient que des enfants. Ce qui nous importe ici est que l’expérience de l’exil est certainement perçue comme une expérience de la survie.


C’est d’une manière différente que la question de l’exil fut posée dans notre étude sur George Bernanos, autre grand écrivain exilé. « Les grands cimetières sous la lune » ne traitent pas directement de la question de l’exil même s’ils posent la question du traitement des réfugiés dans le cadre de la guerre civile espagnole. Ce texte pose néanmoins la question de savoir comment se comporter lors de l’effondrement des institutions qui portent les structures établies de sa propre foi. Bernanos, exilé économique en Espagne, fait alors l’expérience de l’horreur de la guerre civile et voit un monde s’effondrer.


Les travaux concernant « La montagne magique » de Thomas Mann porte également en eux l’expérience de l’exil : la montagne en question étant une sorte de lieu dans le monde qui est cependant hors monde. La montagne magique pose la question du seuil, c’est-à-dire de ce point du monde qui est à la fois intérieur et extérieur. Cette question se pose pour l’exilé, personne à la fois vivant dans un ancien monde au travers de ses souvenirs, de ses habitudes, de ses pratiques et vivant dans un nouveau monde qui peut être aimé ou ne pas l’être.


On peut également joindre à ces approches, une étude portant sur Claude Simon et son écriture du roman « L’acacia ». Si on considère ce roman du point de vue de l’écriture de l’exil et de sa mémoire, on peut le voir comme une écriture de la fantasmagorie de ceux qui ont perdu leur propre monde sans changer pour autant de pays et qui ont perdu leur sol natal sans être pourtant allés ailleurs, dans un autre monde.

D’une manière générale, nous souhaitons prendre l’exil comme thème de recherche dans une relation entre la phénoménologie et l’écriture littéraire. Il s’agira de savoir comment la question du monde et du sol telle que l’entendent des philosophes comme Husserl, Merleau-Ponty ou Patocka et dans un cadre plus herméneutique Paul Ricoeur ou Martin Heidegger, s’articule avec une écriture littéraire qui est celle de la perte d’un monde. Il faut préciser que pour ces deux derniers penseurs, l’herméneutique est toujours adossée à une base phénoménologique.

La liste des écrivains que nous avons cités comme exemples significatifs ne saurait être exhaustive

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