Aux hommes «de gauche»

Votre engagement est certain, vous travaillez très dur, vous donnez beaucoup de votre personne pour promouvoir les valeurs de la gauche, les valeurs du camp du bien. Vous pouvez être fiers de vos efforts (non). 

Afin de faciliter la lecture, dans le texte, le terme « hommes » sera utilisé, sauf mention contraire, pour désigner les hommes blancs cisgenres uniquement.

Chers hommes de gauche déconstruits ou pas.Comme vous avez de la chance. Comme vous avez de la chance d’être dans « le camp du bien ».

Car la dichotomie gauche-droite c’est ça, n’est-ce pas ? Il ne s’agit pas tant d’une orientation politique que d’un idéal de société auquel on aspire. Gauche-droite, c’est ainsi que le monde se divise ; entre les personnes qui ne voient pas de problème dans la domination de certain·es sur d’autres, les gens de droite, et les gens de gauche ; celle·ux qui souhaitent et se battent pour que la domination de certain·es sur d’autres cesse définitivement. 

La question gauche-droite est finalement le fondement des valeurs que l’on défend à titre individuel. Etre de gauche signifie valoriser la diversité, l’honnêteté, l’équité, la générosité et la solidarité. Être de droite signifie encourager l’individualisme et la hiérarchisation des humains sous couvert de discours mensongers, utopiquement obstinés dans des idéologies ne tenant pas la route.

Sur la base de ces valeurs, nos comportements individuels, nos actes et nos discours en disent plus sur notre rapport à ces deux groupes que notre vote. Et il est unanime que les valeurs de gauche citées plus haut sont les valeurs du camp du bien.

Chers hommes de gauche. Comme vous avez de la chance. Comme vous avez de la chance d’être dans « le camp du bien ». 

Comme vous avez de la chance d’être entourés de personnes trans, de femmes, de personnes non blanches, de personnes non binaires toutes fortes, fières et indépendantes. Ces personnes qui sont parfois passées par des évènements extrêmement durs pour comprendre le monde patriarcal et raciste, en plus d’être capitaliste, dans lequel elles vivent. Ces personnes qui ont été traitées comme des monstres, des objets sexuels et/ou des domestiques tout au long de leur vie. Ces personnes qui se sont battues contre elles même et parfois leur entourage pour désapprendre tout ce que la société les a forcées à croire sur qui elles sont et comment elles doivent se comporter. Des personnes qui ont développé une force dont vous ne pouvez même pas imaginer l'immensité. Des personnes déconstruite, pas par choix mais pour des questions de survie. Des personnes libres, ou en tout cas qui aspirent à l'être, et qui font tout ce qu'elles peuvent pour que cette liberté soit accessible au plus grand nombre.

Comme vous avez de la chance chers hommes de gauche d’être entourés de toutes ces personnes indépendantes, libres et acharnées : des travailleurses

Comme vous avez de la chance chers hommes de gauche d’être entourés de toutes ces personnes indépendantes, libres et acharnées : des travailleurses, comme nous les appellerons dans la suite de ce texte pour vous permettre de mieux comprendre ce que j’essaie de vous dire. Parce que ce mot “travailleurses” est non-seulement particulièrement adapté pour parler de toutes les personnes citées dans le paragraphe précédent, mais il a surtout cette particularité de beaucoup parler aux hommes blancs cis-hétéro de gauche.

De votre côté chers hommes de gauche, vous êtes des hommes “biens”. Vous êtes dans le camp qui se bat contre le patriarcat, le racisme et l’oppression de classe. Pour vous sentir à votre place dans ce camp du bien vous avez dû assimiler que discriminer, violer et frapper c’est mal. Vous avez compris le racisme et le sexisme systémiques et, plus rarement, vous avez mis à jour votre répertoire d’insultes. Des efforts incroyables qui méritent d’être salués (non).

Certains d’entre vous dédient leur carrière à la défense des valeurs de gauche : créateurs de contenus, youtubeurs influents, présidents d’associations ou autre poste prestigieux dans des institutions médiatiques, militantes ou politiques du camp du bien. Votre engagement est certain, vous travaillez très dur, vous donnez beaucoup de votre personne pour promouvoir les valeurs de la gauche. Vous pouvez être fiers de vos efforts.

Ça me fait mal de le reconnaître chers hommes de gauche ; souvent je vous admire et vous envie. Votre engagement, vos idées, vos discours, votre réussite…

Cela semble trop beau pour être vrai. Et souvent, ça l’est. Car sous votre engagement infaillible et votre sacrifice personnel pour la cause (lol) se cachent des hommes blancs cis-hétéros comme les autres.

Aujourd’hui, je me sens l’obligation morale de vous le dire : chers hommes de gauche, arrêtez de vous auto-proclamer alliés de tout le reste de l’humanité ; c’est à dire des travailleurses. Avoir compris les discriminations systémiques et savoir en parler ne fait pas de vous des alliés. J’ai même envie de dire qu’un sacré paquet d’entre vous restent de droite malgré le génie dont vous avez fait preuve en considérant les travailleurses comme vos égaux.

Arrêtez avec ces beaux discours que vous nous servez sur la fin des oppressions, vous ne me ferez pas croire qu’ils sont de vous. Même votre grand manitou, Marx, a volé ses idées à des travailleurses. Le travail de Marx a pu être riche car il a eu le privilège d’avoir le temps de le développer, il a eu le privilège d’être reconnu légitime pour en parler, il a eu le privilège de pouvoir réseauter sans subir aucune autre forme de discrimination que celle allant contre ses idées. Et croyez moi, ça fait une énorme différence. Marx n’était pas plus un génie que d’autres avant lui, notamment une femme admirable : Flora Tristan. Et il a basé son travail sur les constatations de cette dernière, n’hésitant pas à lui voler des citations. Si aujourd’hui les travailleurses se font mieux entendre que ne l’aurait jamais été Flora Tristan, force est de constater que le travail des hommes, y compris des hommes de gauche, repose encore beaucoup, beaucoup trop, sur l'exploitation des travailleurses.

Ce sont les travailleurses qui sacrifient leur temps libre et les soirées détentes pour effectivement travailler pendant que les hommes de gauche vont « réseauter » (boire des coups) , « répondre aux journalistes » (se donner en spectacle) ou « donner des conférences » (se faire mousser)

Car ce sont les travailleurses qui font tout le taff. Mais pas n'importe quel taff, juste le taff invisible. Ce sont les travailleurses qui sacrifient leur temps libre et les soirées détentes pour effectivement travailler pendant que les hommes de gauche vont « réseauter » (boire des coups) ou « répondre aux journalistes » (se donner en spectacle) ou « donner des conférences » (se faire mousser) etc. Pas dans toutes les structures peut être… Mais c’est tellement souvent. Et le constat est là : les structures de gauche n’ont pas grand chose de différent dans leur fonctionnement que le reste de la société. Mais comme ces structures sont tenues par des hommes de gauche « déconstruits », ça va.

Et admettons… Admettons la réalité : dans notre monde les hommes n’ont pas besoin de désapprendre qu’ils ne sont que des merdes qui n’arriveront à rien pour prendre des initiatives et se sentir légitimes. Admettons ; ce fait leur permet d’acquérir une expérience plus longue de la politique, du militantisme et de la vie associative. Expérience justifiant leurs postes bien placés (non). Nous vivons dans ce monde, il faut l’admettre. Ce n’est absolument pas une excuse.

Si vous avez de l’avance, si vous avez des privilèges, pourquoi vous ne vous en servez pas pour aider les travailleurses une fois cette réalité comprise ?

Pourquoi continuez-vous de n’en faire profiter que vous-même ? Combien de fois avez refusé une prise de parole publique, un projet prestigieux ou un poste à responsabilités pour recommander un.e travailleurse à votre place ? Combien de ces personnes ont participé de près ou de loin à votre travail, dans l’ombre et sans reconnaissance publique ? Combien de travailleurses avez-vous épuisé.es de vos plaintes pour trouver un réconfort émotionnel quand ce serait à elle·ux de se plaindre ? Il paraît que derrière chaque homme blanc cis-hétéro déconstruit se cachent 10 féministes fatigué·es.

Derrière chaque homme déconstruit… Déconstruit vraiment ? Pardonnez mon étonnement, il se trouve que j’en rencontre rarement des hommes déconstruits. Et la majorité de ceux qui se pensent l’être tentent de m’expliquer le sexisme. Comme de petits enfants persuadés d’avoir inventé la roue après avoir appris un truc original. Car dès que vous comprenez les mécanismes des oppressions systémiques que vous ne vivez pas, n’avez jamais vécu et ne vivrez jamais, vous vous empressez de venir les expliquer à celle·ux qui en sont victimes. Plus grave, vous vous faites mousser pour votre déconstruction incroyable avant de continuer de vous approprier notre travail. Car devinez qui a étudié les systèmes d’oppression ? La réponse va surprendre plus d’un homme blanc cis-hétéro: ce sont les personnes oppressées. Et devinez qui lit ces livres écrits par des personnes oppressées ? Encore une fois, vous allez être surpris : ce sont les personnes victimes d'oppressions… Mais c’est vous hommes de gauche qui vous faites mousser. Car vous construisez votre travail sur les livres que nous écrivons et lisons, sur les conversations que vous partagez avec nous, sur notre expérience, notre réflexion et parfois nos réseaux. Et vous utilisez l’anonymat de l’immense majorité d’entre nous pour vous attribuer le mérite de notre travail de recherche et de réflexion. Un travail dans lequel nous dénonçons justement cette réappropriation par les dominants du travail des travailleurses. Votre hypocrisie est tellement opposée aux valeurs que vous « défendez » qu’elle m’en donne la gerbe.

C’est simple : vous continuez à profiter du système que vous dénoncez tout en étant persuadés de le combattre.

Et admettons, admettons votre hypocrisie s’arrête au travail. À ce désir de tout être humain quel qu’iel soit de vouloir briller et être important (scoop: vous n’avez pas le monopole de l’ambition). Admettons votre tendance à tirer la couverture du prestige de votre côté est un trait inhérent à tout humain·e. Admettons.

La réalité montre qu’il ne s’agit pas que d’ambition. Parce que dans l’intime aussi, vous êtes des hommes blancs cis-hétéro comme les autres. Vous persistez dans vos habitudes de dominants menteurs et manipulateurs. Vous utilisez les théories féministes sur la réinvention du couple pour satisfaire votre sexualité. Vous utilisez les travailleurses répondants à vos désirs comme des supports émotionnels, comme des objets sexuels, comme des sources de réassurance et de confiance… Vous mentez, vous trompez, vous manipulez, vous utilisez.

Vous tirez tout ce que vous pouvez de nos connaissances et de notre disposition sociale à la pédagogie et vous l’utilisez dans votre propre intérêt.

Je dois bien reconnaître que vous êtes très forts les hommes de gauche ; vous restez suffisamment intelligents pour être sur cette limite du « factuellement correct ». Vous ne discriminez pas ouvertement, vous ne violez pas, vous ne frappez pas (et encore… rien que ça n’est pas à la portée de tous). On ne peut donc factuellement, rien vous reprochez. Alors on la ferme. Parce qu’on a bien compris que ça nous retomberait sur la gueule à moins de pouvoir prouver un crime grave (vraiment grave) avec une vidéo, un micro et des témoins, même chez les gauchistes.

Ici nous parlons de mensonges, d’hypocrisie et d’appropriation du travail informel des travailleurses ; des problèmes insuffisamment “graves” pour vous faire exclure d’une structure ou vous faire subir une shitstorm méritée sur les réseaux (non pas que ce genre d’évènements ait un quelconque impact sur la douce vie des hommes blancs cis-hétéro). Et comme ce ne sont pas des problèmes si graves, on ne va pas en faire un plat. Car il ne faut pas « diviser la cause ». On a déjà tellement de mal à ne pas se faire envahir par l’extrême droite, on est d’ailleurs en total échec, on ne va pas en plus se bouffer entre nous.

On ne va pas perdre du temps pour ce genre de scissions internes provoquées par des histoires d’égos blessés sans grosses conséquences.

Pardon, mais… Sans grosses conséquences pour qui ?

Chers hommes de gauche, vous croyez que vous faites quoi quand vous nous blessez comme vous le faites ? Vous croyez que vous faites quoi quand vous nous manquez de respect ? Vous croyez que vous faites quoi quand vous invisibilisez notre travail ? Vous croyez que vous faites quoi quand vous utilisez nos faiblesses, les mêmes faiblesses créées par cette société raciste, patriarcale, capitaliste que vous dénoncez, pour vous mettre en avant sur notre dos ? Vous croyez que vous faites quoi quand vous utilisez les dispositions sociales à l’empathie de certain·es pour booster votre confiance ? Vous croyez que vous faites quoi quand vous utilisez les dispositions sociales au surmenage de certain·es pour les exploiter ? Vous croyez que vous faites quoi quand vous mentez ? Vous croyez que vous ne nous faites pas perdre du temps à nous ? Vous croyez que ÇA, ça ne ralenti pas la cause ? 

Le nombre d’articles non écrits, de contenus non publiés, de rdv annulés, de postes haut placées refusés dans les institutions et collectifs de gauche par tou·te·s celle·ux qui ne sont pas des hommes blancs cis-hétéro, à cause de ces derniers. Le temps perdu à vous aider, à vous parler, à vous rassurer, à vous expliquer, voir même à vous aimer… Quand nous pourrions penser et réfléchir à des choses tellement plus intéressantes que votre petite personne. Le nombre de personnes talentueuses restées dans l’ombre à cause des conséquences de vos actes et de votre manque d’honnêteté vis à vis des autres mais surtout, vis à vis de vous même. À cause de votre égo de mâle blanc. Un égo loin, très, très loin d’être déconstruit.

Chers hommes de gauche qui se reconnaîtront ou pas dans cette description. 

Être de gauche, comme être un allié, n’est pas une question de prise de position publique.

C’est une question de comportement quotidien, de cohérence entre le discours et les faits, de mesure des conséquences de ses actes, de prises de responsabilités vis à vis de soi-même et vis à vis des autres, tous les autres, tous les travailleurses. Et tout ça chers hommes de gauche, ce n’est pas à vous de décider si vous en êtes capables. C’est à ceux qui sont autour de vous, qui vivent avec vous, qui travaillent avec vous, qui partagent leur intimité avec vous, qui ne sont pas vous, c’est à elle·ux de décider si vous êtes aptes au titre d’homme blanc cis-hétéro de gauche déconstruit et allié.

Chers hommes de gauche, sachez-le, beaucoup trop d’entre vous êtes de droite.

Car ne pas discriminer, ne pas violer et ne pas frapper ne suffit pas à faire de vous des hommes décents, encore moins des alliés ou des hommes déconstruits. Utiliser les autres pour voler des idées ou trouver un boost d’égo c’est exercer une forme domination. Mentir, tromper, faire l’autruche, s’attribuer le travail des travailleurses… Tout ce que vous faites encore si souvent, sont des comportements dits de droite !

Chers hommes de gauche qui se reconnaîtront ou pas dans cette description, si pour vous, comme pour moi être de droite est une insulte, changez.

Le pire pour nous est de constater à quel point vous sous-estimez notre intelligence et notre capacité à vous voir et nous organiser sans vous et contre vous. Parce que pour nous, la déconstruction ce n’est pas juste une médaille à afficher pour être dans le camp du bien. Pour nous c’est une question de survie. Nous nous sommes déconstruit·e·s avec une rapidité hallucinante et dans cette déconstruction, il y a la réalisation que nous sommes allié·e·s face aux hommes blancs cis-hétéro : face à vous aussi hommes de gauche. Vous nous faites faire tout le travail ? Nous émettons nos doutes à nos camarades et plus personne ne sera disponible pour vous. Vous nous violez ? Nous appelons nos cercles non-mixtes bien avant de nous adresser à votre hiérarchie. Vous nous mentez ? Nous avons le courage d’aller chercher la vérité, ensemble. Nous voyons vos comportements, nous ne les oublions pas. Nous attendons sagement, comme nous avons bien été éduqué·e·s à le faire, le moment où nous pourrons vous mettre la tête dans le tonneau d’ordures de votre hypocrisie. Nous sommes sages car nous savons que nous vivons dans cette société qui nous ferait payer la moindre dénonciation, même chez les gauchistes. 

Mais méfiez-vous. Derrière les militant·es né·es une ou deux décennies trop tôt, se montent une armée de militant·es déterres et bien décidé·es à en finir avec vos oppressions.

Que croyez qu’il se passera quand iels arriveront dans les sphères militantes non-étudiantes ? Croyez vous qu’iels se taieront comme nous ? Jamais de la vie. Déjà parce qu’iels ont cette avance temporelle dans leur prise de pouvoir que nous n’avions pas. Ensuite parce que nous serons là pour les encourager à gueuler dès que possible. Nous serons là pour les soutenir et les aider. Notre solidarité de personnes victimes d’oppressions systémiques, de travailleurses, est inestimable et vous regretterez un jour d’avoir sous-estimé non seulement notre intelligence individuelle et collective, mais surtout notre force.

Chers hommes de gauche. Vous voulez que les valeurs de gauche gagnent ? Cessez de créer des scissions internes inutiles avec vos comportements de dominants. Peut être, alors, aurons-nous le temps de nous débarrasser du capitalisme, du racisme et du sexisme.

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