"Repenser la laïcité?"

En réponse à l'entretien de J. Confavreux avec Mme S. Mahmood, publié dans Médiapart du 25 décembre dernier sous le titre "Repenser le religieux, c'est aussi repenser la laïcité", qu'il soit permis de revenir sur certaines contradictions et approximations qui jalonnent ces développements dirigés avant tout contre la notion de laïcité.

Dès les premières lignes placées en chapeau, donc censées résumer de façon concise et objective les données du problème, on assiste à un imperceptible glissement sémantique destiné à mettre le principe de liberté au cœur du débat et donc à faire de la laïcité un danger conduisant fatalement au "choc frontal entre liberté d'expression et de croyance". Vouloir revendiquer la croyance comme une liberté est fort louable à condition de ne pas affirmer quelques lignes après que cette "croyance" n'est pas le fruit d'un "choix individuel", mais le produit "d'une manière de vivre collective, avec des institutions et des formes de sociabilités qui priment sur l'individu". Il semble donc bien que cette liberté de croire soit en définitive bien relative et prenne ici plutôt la forme d'une pression collective, telle qu'elle s'exerce en effet dans des sociétés aux structures confessionnelles fortement marquées. Ce qui frappe dans le vocabulaire de cette universitaire, c'est qu'elle semble confondre société et groupe ou communauté de croyants; la "manière de vivre collective", les "institutions", les "formes de sociabilité" qui "priment sur l'individu" ne se conçoivent pas pour elle en dehors d'un cadre religieux — ce qui correspond peut-être à la société américaine ou pakistanaise, mais n'est en aucun cas valable pour la société française. Il est évident que dans un tel contexte, les exigences du principe de laïcité, soucieux de neutralité, garant de liberté individuelle, tout en s'assurant que la liberté de l'un n'empiète pas sur celle de l'autre, seront vécues par certains, toujours désireux de manifester publiquement leur attachement à telle ou telle chapelle, comme d'insupportables entraves. C'est pourquoi aussi la principale critique dirigée contre l'éthique laïque fondée — horreur des horreurs! — sur l'"idée de choix individuel", est qu'elle "impose" une nouvelle conception de la religion: "La laïcité qui repose sur cette idée de choix individuel et, de façon ironique, prétend ne pas se mêler de questions religieuses, impose en réalité une conception très particulière de la religion qui ne concerne qu'une fraction de la population." En fait, la laïcité n'impose rien, elle se contente de ménager un espace de totale liberté où l'individu, loin des pressions communautaires, loin de tout dogme et de toute tutelle, peut s'affirmer en être pleinement libre et majeur, pour sortir enfin de cette "immaturité dont il est lui même responsable" comme le souhaitait déjà Kant dans son texte sur les Lumières. C'est seulement si l'individu sait s'affranchir du carcan des "constructions de la société dans laquelle il vit" que des évolutions et des progrès deviendront possibles. En défendant l'"idée de choix individuel", la laïcité n'est pas seulement un gage de liberté, c'est aussi un facteur de progrès; car ce n'est pas en livrant l'espace public à ceux qui prêchent le renoncement fataliste du "c'était écrit" ou qui dressent leurs ouailles à bêler sempiternellement oui et Amen à l'ordre établi que l'on va pouvoir faire accéder l'homme à plus d'humanité. Il reste cependant de mise de fustiger l'intransigeance radicale de ceux que certains — sans aucun doute dans un accés d'indéfectible amour de leur prochain — qualifient du doux nom de "laïcards". Et pourtant lorsqu'on voit les entorses répétées faites aux lois de 1905 sur la laïcité — loi Debré, intrusion du religieux dans les programmes scolaires, subventions de tous ordres, rechristianisation rampante des médias publics etc. — on se dit que notre laïcité est tout de même bonne fille.

Repenser la laïcité? Ce que propose Mme Seba Mahmood n'est pas de "repenser la laïcité", mais tout bonnement de la supprimer. Il est toutefois vrai que venant d'un pays où les mythes créationnistes sont en passe de supplanter les découvertes de la science, cette universitaire n'est peut-être pas la mieux placée pour venir donner des leçons de laïcité. Hélas, ses thèses sont dans l'air du temps et quoi qu'il arrive, c'est la laïcité qui pose problème et fait débat — comme ce soir 31 décembre sur la chaîne LCP: "La laïcité en débat", on parle même d'une nouvelle loi. C'est comme si on décidait de remettre en cause le droit de propriété sous prétexte qu'il ne convient pas aux cambrioleurs! Et pourquoi pas aussi confier la rédaction de cette nouvelle loi aux cambrioleurs eux-mêmes? 

 

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