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Billet de blog 5 janv. 2022

A CHAQUE VILLAGE SON BISTROT ET SON DOCTEUR PUBLIC

Un docteur pour trois mille habitants dans un rayon de deux cent kilomètres carré en moyenne montagne. Ni remplacement le week-end, ni vacances. En passe de péter une durite il aborde l'âge de la retraite avec une perspective de dix ans de travail à ce rythme infernal ! Car depuis un demi-siècle nos "élites" ont vu la situation se déliter, sans jamais réagir.

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On va l'appeler Nicolas pour ne pas le compromettre. Le quintal de bon matin avant le petit déjeuner. D'humeur égale - et bonne -, il est un héros de la Résistance à la désertification médicale. Si c'est le cas ne me le dites pas, mais il me semble en avoir fait l'éloge - pas encore funèbre - il y a quelques mois juste après que la COVID ne s'introduise dans nos vies au point de relayer tout le reste - l'amour, la joie, la paix et les grands combats de l'humanité - au même plan qu'une rangée de salades.

Héros ordinaire certes, avec sa Citroën Picasso qui a des kilomètres, son jean usé jusqu'à la corde et ses chaussures bateaux affalées, tel est cet homme qui pourrait porter le béret. Ce que l'on aime souvent, il faut en convenir, c'est ce qui vous ressemble et dans le portrait que je trace de ce forçat du stéthoscope, je me reconnais en bien des points. Sauf que moi je n'oserais jamais faire attendre les gens, parfois des heures durant, lorsque les contretemps volent en escadrille. Nicolas, mon toubib, on pourrait croire que c'est lui qui a eu l'idée perverse mais sublime d'élever les malades au rang de patients. C'est souvent d'une heure de patience mais parfois jusqu'au deux tours d'horloge, qu'il faut s'armer lorsqu'on pousse la porte de ce cabinet médical de campagne.

Pour autant, quand elle s'ouvre enfin sur vous comme une délivrance, ce n'est pas un homme stressé que l'on trouve. Harassé oui, mais il chasse le stress en observant toujours le même pas, les mêmes conversations benoîtes et bienveillantes. Car voici longtemps qu'il a pigé que s'il accélérait, il ne gagnerait rien si ce n'est quelques patients supplémentaires, mais qu'il y laisserait rapidement son reste d'énergie et de santé.

Si le docteur Nicolas est débordé ce n'est pas parce qu'il prend le temps d'ausculter le malade et de discuter le coup, ce n'est même la faute à la COVID ou au vieillissement inconsidéré de la population, c'est qu'il est seul. Le cabinet, les EHPAD, les pompiers, c'est tout pour lui !   Nous sommes situés en moyenne montagne, dans un cadre que beaucoup définissent comme enviable. Pas vraiment prêt de quoi que ce soit, mais pas tellement éloigné non plus. On ne va pas au cinéma ni au théâtre, mais on n'a pas besoin de s'inventer un autre monde, de se projeter dans des rêves et fictions improbables ou du loisir convenu. La vraie vie, le feu de bois et les grands horizons blancs c'est bien aussi. Et gratuit…

Et pourtant, il est seul le docteur Nicolas à 20 kilomètres à la ronde, parce que ses jeunes confrères n'en veulent pas de cette vie-là. Les vastes paysages, l'air pur et le silence absolu, ils s'en foutent. Ce qui leur plaît c'est de se retrouver entre collègues de la bonne société autour d'une raclette dans les centres de grandes villes ou en bord de mer. C'est tellement mieux, non ?

Si l'on nous avait dit, mon médecin, moi et sans doute vous, il y a trente ou quarante ans, qu'un toubib en âge de partir en retraite serait obligé de faire tirer dix ans de plus - et encore au bas mot - parce qu'il ne trouvait personne pour prendre la suite, on ne l'aurait évidemment pas cru. Lorsqu'ils ont la chance de dénicher le rare successeur, les patients auront intérêt à réviser leur roumain et d'être en mesure de décrypter n'importe quel dialecte. Les renforts sont issus de la migration et encore heureux, ceux-là on ne les refout pas à l'eau.

Pour tenter de remédier à la pénurie, on a enfin tordu le cou d'un numerus clausus qui a rebuté et surtout recalé tant d'étudiants qui auraient  pourtant, par vocation, fait impeccablement le job. Cela permettra effectivement peut-être à quelques jeunes qui auraient choisi la plomberie ou la boucherie, de se lancer dans la grande course des carabins. Feront-ils pire ? On n'en sait rien, c'est pour dans dix ans !

Mais le fond de cette triste affaire, bien souvent une tragédie, c'est que les têtes d'œufs de l'ENA, sensées penser l'avenir et anticiper les problèmes n'ont rien vu venir et ont même aggravé la situation. Et plus les preuves de l'incurie de cette engeance s'accumulent, plus on se plaît à les élire aussi bien à l'Elysée qu'à Matignon. A cet égard, nous avons atteint un point sublime d'incompétence - mais aussi d'arrogance - avec Saint-Emmanuel-les-mains-jointes.

En médecine aussi le libéralisme confirme sa nocivité, son aspect inégalitaire, injuste, inhumain. Il a perverti les nouvelles générations qui veulent bien un travail prestigieux, lucratif, mais refusent les cadences infernales et les coins perdus de l'hexagone. Quant à l'intérêt général et le soin de tous qui fondent la substance du serment d'Hippocrate, ils s'en balancent.

La solution, vous la connaissez, elle est implacable et limpide : la médecine et la santé en général doivent sortir urgemment du secteur privé et rallier la fonction publique. Et de la même manière que chaque village a son instituteur, son postier et son épicier, il aura son docteur…

Qui est contre ?  

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