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Mattia Battistini (1856-1928) à Buenos Aires en 1880 Mattia Battistini (1856-1928) à Buenos Aires en 1880

 

article de Sylvain Fort dans "L'univers de l'opéra" article de Sylvain Fort dans "L'univers de l'opéra"
L’article manque d’information et laisse traîner quelques "fake news" comme on dit aujourd’hui. Battistini n’avait pas de wagon attitré, comme on le laisse entendre même s’il était obligé de louer beaucoup d’espace pour ses malles où s’entassaient les costumes qui lui appartenaient et qu’il avait fait scrupuleusement copier d’après des modèles historiques. Il n’est pas vrai non plus qu’il ait constitué une troupe après la guerre. Le système d’autrefois ne fonctionnait pas comme aujourd’hui. Avant la guerre de 14, il arrivait qu’un entrepreneur-impresario vende, clef en main, une série de spectacles pour une saison dans une maison d’opéra. Les chanteurs engagés devaient pouvoir trouver un rôle dans chacun des opéras sélectionnés. Battistini avait appartenu à la troupe de Francesco Castellano qui comprenait de nombreuses célébrités. C’est avec ce système qu’il avait effectué au démarrage de sa carrière deux tournées en Amérique du Sud (la seconde non pas en 1888 comme il est spécifié mais en 1889). Ensuite son trajet s’organisa de Rome et Milan vers Saint-Pétersbourg en passant par Vienne, Berlin, Varsovie, Moscou. Retour par Kiev et Odessa sans compter d’autres capitales. Les artistes de cette époque chantaient plus que ceux d’aujourd’hui : Battistini en général un soir sur deux, mais il lui arrivait aussi de chanter plusieurs soirs de suite dans des opéras différents.

Après la guerre beaucoup de choses se sont désarticulées. Battistini n’était pas Barnum et contrairement à ce qui est écrit, dût "se vendre" seul, mais il est une gloire du chant, une "star", et depuis déjà longtemps. Il vient à Paris, Monte-Carlo, Madrid, Milan, Berlin, Vienne, revient à Londres… Son répertoire comporte plus de 80 rôles et surtout, le plus important, soulignons-le, contrairement à ce qui est affirmé, d’opéras contemporains. En effet bien que Battistini ait excellé à chanter Mozart, Donizetti, Bellini, Rossini, Glinka, Tchaïkovsky, Rubinstein, Meyerbeer, Berlioz, Gounod, il chanta pour une très large part des compositeurs qu’il connaissait personnellement : Wagner, Verdi, Mascagni, Ponchielli, Leoncavallo, Giordano, Puccini, Thomas, Saint-Saëns, Massenet, etc… Un véritable musicien n’écrirait pas que « Massenet adapte la partition pour la voix de baryton » quand il s’agit de la version Battistini qu’il eut l’occasion de donner non seulement à Saint-Pétersbourg  ̶  comme il est dit pour minimiser le fait  ̶  mais à Varsovie, Rome, Madrid, Barcelone, à la grande satisfaction du compositeur qui lui offrit d’incarner aussi Athanaël de Thaïs partout en Europe et notamment au Palais Garnier.

Pour finir, il n’est pas exact que le Roi des Barytons « chanta jusqu’en 1927 avant de se retirer dans ses terres ». Après son dernier récital le 17 octobre 1927 à Graz, la maladie avait tellement progressé qu’il dut rentrer d’urgence chez lui d’une traite dans son automobile pilotée par son chauffeur. Bien qu’il ait essayé de se soigner afin de pouvoir paraître pour ses adieux en reprenant le rôle même de ses débuts : Alfonso XI de La Favorite au Théâtre Argentina, il ne parvint pas à se rétablir et mourut le 7 novembre 1928 à Contigliano dans sa villa et dans sa chambre, un peu plus d’un an après son dernier concert et presque 50 années après ses débuts légendaires du 9 novembre 1878.  

Bien sûr, on me dira qu’il ne s’agit pas ici d’un ouvrage de musicologie, mais au-delà des erreurs factuelles, il reste toujours gênant qu’une idéologie implicite se mêle au discours et l’on voit bien ici la volonté d’aller dans le sens du poil des préjugés et de brosser le portrait d’un chanteur héritier d’une société de l’ancien temps, désuet, dépassé. « Il est également fêté par l’aristocratie anglaise et française, et épouse une aristocrate espagnole ». Battistini n’était pas « fêté » par la bonne société, mais idolâtré par tous ceux qui avaient une oreille. Artiste dérangeant parce que "moderne" et comme tel indémodable. Ses prouesses vocales, son phrasé unique et sa longévité de carrière continuent d’en irriter plus d’un. Vous me direz qu’il existe une flopée d’ouvrages qui prétendent à la musicologie et qui sont remplis de contrevérités : celui-là pas plus qu’un autre. Oui.

Jacques Chuilon

Paris, Janvier 2018

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