DENIS MATSUEV SUBLIME À SAINT-PÉTERSBOURG

Denis Matsuev Denis Matsuev

Le vendredi 30 juin 2017, dans la magnifique salle du Mariinsky-2 ꟷétincelante de modernité mais avec, en hommage à son illustre devancière, une copie du somptueux rideauꟷ Denis entre en scène. Rayonnant, il sourit à tous et à chacun. En un éclair la communication s’opère. A peine est-il assis au clavier que l’orchestre résonne. Gergiev venu se glisser discrètement derrière le piano, a donné le départ, caché par le couvercle dressé. Il n’a cure d’être vu diriger, tout entier concentré dans la musique. Les effluves aérés de l’orchestre répandent le romantisme le plus pur, subtilement variés. Gergiev traduit à merveille la part d’ombre chez Beethoven sans pour autant l’empâter. Tantôt calme et tantôt agité, illuminé, terrassé, Beethoven revit devant nous. Le chef, impérial, soutient le soliste, mais lui offre à l’occasion le contraste nécessaire dans un dialogue nuancé.

C’est un Denis Matsuev en grande forme qui réalise une interprétation des rêves les plus fous, une interprétation murie et sincère dont l’intensité remue au plus profond chaque spectateur jusqu’à l’insoutenable. La salle écoute de tous ses pores et se dissout dans la musique. Une paix surnaturelle semble planer au-dessus de nous. Par quel sortilège le timbre d’un hammerklavier fantomatique vient-il s’insinuer dans celui du piano moderne ? Mystère. L’assistance hasarde quelques applaudissements à la fin du premier mouvement afin de reprendre le souffle, soucieuse néanmoins de ne pas interrompre le cours de l’œuvre, avant que se raréfie l’atmosphère du deuxième mouvement. Denis, dans une béatitude souveraine exhale toute la mansuétude beethovénienne, tout l’humanisme et l’hédonisme d’un siècle qui vient tout juste de quitter le précédent et s’interroge sur son futur. « Levez-vous vite, orages désirés » gravait à la même époque et dans le marbre de nos mémoires, François-René de Chateaubriand. Vient ensuite le mouvement final bondissant de jubilation “malgré tout”. Sarah Bernhardt avait pour devise « quand même », afin d’affirmer dompter son destin.

Matsuev présente un mélange détonnant de sensualité, de sensibilité, d’énergie, de justesse, de générosité : une musicalité que rien ne réfrène et surtout pas la technique digitale. D’ailleurs, on ne parle pas de technique à un tel niveau de virtuosité. Ce dernier mot laisse même filtrer une volonté de racolage dont Matsuev est totalement purifié. “Transcendant”, offre un meilleur terme. La musique pour guide, rien ne limite les doigts de Matsuev qui obéissent avec zèle à sa pensée, nous entraînant dans sa ronde magique. Une intelligence du phrasé, de l’articulation, de l’architecture… Inouï. Stupéfiant. Après ce 3ème concerto d’anthologie, on se prendrait à espérer une programmation du 5ème concerto avec la même équipe, un CD ou plutôt un DVD… un récital Beethoven avec les “tubes” que sont l’Appassionata, la Sonate au Clair de Lune, la Pathétique en plus de La Tempête que Matsuev jouera au Théâtre des Champs Elysées le 13 septembre… Et pourquoi pas la Lettre à Elise ?

Denis Matsuev en concert le 30 juin 2017 au Mariinsky-2 Denis Matsuev en concert le 30 juin 2017 au Mariinsky-2

Le problème pour un pauvre écrivain comme moi, c’est que Matsuev épuise tous mes superlatifs. L’éloge paraît insuffisant et la louange plate. On ne peut écrire une critique d’un tel concert ni décrire l’effet ressenti. Il faut entamer un dithyrambe. Et justement puisque nous nous aventurons dans l’enclos de Dionysos. Denis préparait une surprise, une espièglerie. Sans que ce soit annoncé (que je sache), du moins à l’achat des billets, la Rhapsody in blue vint s’ajouter sans entracte et démarre sur le chapeau des roues. Dans une frénésie passe, au volant d’une Bugatti, Scott Fitzgerald, mais l’accélération du temps devient telle qu’on se retrouve sanglé sur le siège d’une fusée qui traverse le mur du son à Mach 3, et nous propulse dans les étoiles avec une telle force que toutes nos facultés se trouvent réquisitionnées pour ne pas nous égarer dans ce torrent descendu en rafting, d’autant que Matsuev joue sa fameuse version avec trois points d’orgue ajoutés qui relient Gershwin au jazz créé dans les années suivantes. Nous vivons Les Nuits Blanches de Saint-Pétersbourg et les esprits sont en ébullitions.

En réponse aux acclamations nous sommes embarqués dans une version revisitée d’ « In the Hall of the Mountain King »  de Grieg-Ginzburg,  jazzifiée, électrifiée, qui commence avec une sorte de prélude où passe en ombre chinoise, furtivement le souvenir stylisé d’une toccata de Jean-Sébastien Bach, et qui dégénère dans une folie débridée, qu’épaulent Andrei Ivanov et Alexander Zinger.

Le Mariinsky se reflétant dans la verrière du Mariinsky-2 Le Mariinsky se reflétant dans la verrière du Mariinsky-2

Parfois Matsuev me fait penser à Farinelli. En quoi me direz-vous, suspicieux ? Le roi Philippe V d’Espagne, en dépression ne voulait plus quitter sa chambre et s’occuper des affaires de l’état. Alors sa femme fit venir le plus grand musicien du moment pour chanter dans la pièce à côté. Le monarque l’entendit, puis se leva reprendre le cours normal de sa vie. Denis Matsuev possède le pouvoir divin de régénérer son auditoire, de lui faire entrevoir un paradis. Avec lui nous sommes tous un peu rois d’Espagne. A l’aéroport quand je mentionnai à mon chauffeur de taxi la raison de ma visite express, le seul nom de Matsuev illumina longuement son visage. Un tel concert à Paris serait inespéré… Aujourd’hui, revenu chez moi, j’arpente les pavés en regardant au loin la tour Eiffel, mais je reste encore un peu à Saint-Pétersbourg et les phrases du concert rythment mes pas.

Ce n’est qu’un petit article pour un grand concert, mais je suis actuellement débordé par la tenue de mon nouveau compte Facebook où ceux qui le veulent seront les bienvenus.

 

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Jacques Chuilon

Paris, juillet 2017

 

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