La vérité des victimes

 Enfants victimes d'abus sexuels, victimes silencieuses, plaintes classées sans suite, parole de l'enfant déconsidérée, rétractations douteuses de victimes, pédophiles prétendant être accusés à tort sortant tête haute, souvent bénis par les médias, le tableau est bien sombre pour les victimes d'atteintes sexuelles malgré les quelques décennies qui, depuis la déclaration universelle des droits de l'homme de 1947 ont vu s'affirmer les actions militantes qui ont porté sur le droit des femmes, sur le droit des enfants avec en particulier l'adoption en 1989 de la Convention Internationale des droits de l'enfant.

 

Enfants victimes d'abus sexuels, victimes silencieuses, plaintes classées sans suite, parole de l'enfant déconsidérée, rétractations douteuses de victimes, pédophiles prétendant être accusés à tort sortant tête haute, souvent bénis par les médias, le tableau est bien sombre pour les victimes d'atteintes sexuelles malgré les quelques décennies qui, depuis la déclaration universelle des droits de l'homme de 1947 ont vu s'affirmer les actions militantes qui ont porté sur le droit des femmes, sur le droit des enfants avec en particulier l'adoption en 1989 de la Convention Internationale des droits de l'enfant.

Une chose a changé en quelques décennies. Qu'il s'agisse d'inceste, de viol, de violence conjugale ou de transgressions sexuelles sur mineurs, le sujet n'est plus tabou autant qu'il l'était. On en parle, disons même que l'on aime le sujet. Les colonnes de la presse et les médias de toute nature regorgent d'affaires de mœurs, ces faits sordides qui font recette autant qu'ils font horreur.

La mémoire collective accumule les souvenirs des affaires mémorables. Et ces souvenirs ne sont pas inertes. Ils ont un rôle mythique et orientent la société sur le long terme. Ainsi, les jugements rendus par une cour d'assises ne concernent pas que le sort des victimes et des accusés. Ils concernent toute la société qui va s'articuler sur ces jugements rendus pour modifier sa vision, son comportement aussi.

Le cours des choses évolue donc avec ce mécanisme qui, au cours de procès-feuilleton assorti d'épisodes d'un genre particulier de « télé-réalité » se construit au travers des médias sur les passions et les fantasmes de l'opinion publique, et qui se traduit par l'instauration non seulement d'une jurisprudence explicite, mais aussi par des réflexes qui auront un effet déterminant sur la perception et les conclusions des jurés lors de nouveaux faits traduits en justice.

Parmi les pièces d'anthologie en la matière, l'Affaire d'Outreau, occupe une place toute particulière.

Il n'est que de considérer le nombre de procès où le spectre de ce « fiasco judiciaire » est brandi pour se rendre compte à quel point il a marqué les esprits, et avec quelle force il opère pour dissuader juges et jurés de rendre leurs verdicts défavorables aux accusés.

Un épisode lourd de conséquences donc, avec un impact important sur la prise en compte de la parole de l'enfant, mais un mythe construit sur la base on ne peut plus malsaine d'un emballement médiatique. A ce propos, il est une question qui ne peut que nous interroger : vers quel extrême nous pousse le débat médiatisé et pourquoi ? Et sur quels ressorts les passions s'exacerbent-elles ?

On peut se demander si les passions n'ont pas pour terrain de prédilection le lieu des contraires : Entre besoin de sécurité - pour ne pas dire préoccupations sécuritaires - et envie de liberté - pour ne pas dire tendances libertaires, entre le lynchage des accusés et l'apitoiement sur le sort que la justice leur réserve, Comment va réagir cette société qui s'offusque de l'immoralité autant qu'elle fustige l'ordre moral ?

Le juge d'instruction est au cœur de cette tourmente : On espère en lui autant qu'on le redoute, on lui reproche aussi souvent le laxisme que la rigidité. Au total, il a mauvaise presse. Pourquoi tant de haine ? On voudrait qu'il instruise les dossiers de sorte que nos ennemis publics soient condamnés, mais que soient acquittés tous ceux qui suscitent notre compassion.

On pourrait espérer lors d'un procès retentissant tel que celui d'Outreau, que le débat contradictoire qui s'instaure en franchissant les portes des tribunaux amène le sentiment général de l'opinion publique vers le juste milieu, que les apports croisés des opinions divergentes permettent de lisser les extrêmes. Il n'en est rien. Tout se passe comme si le plus important était de faire apparaître un consensus social. Celui-ci se nourrit de surenchères de sorte que le processus pousse la représentation des faits vers un paroxysme au lieu de la placer sur une position médiane comme le voudrait la loi des grands nombres. Au bout du compte, l'affaire est mythifiée, et la vérité médiatique s'impose. Gare à celui qui la met en doute. Celui que la considère de manière trop circonspecte passe pour déviant, l'expression de sa pensée devient blasphème, et pour les gardiens du temple de la pensée unique, il devient « révisionniste ». Le poncif tient lieu de pensée, la vérité médiatique devient la vérité officielle. Elle est sacralisée. Qui se rend compte, ou qui ose encore dire qu'elle n'est pas forcément la vérité vraie ? Des esprits éclairés refusent de s'exprimer, ou s'expriment sans dire leur nom, les personnes compétentes elles-mêmes se replient dans une attitude d'une prudente ambigüité, à la limite dans une sorte de servitude volontaire, ce genre d'attitude qui convient si bien dans les pays où une dictature peut se maintenir. On aimerait au moins que les organismes ou les associations dédiées à la défense des victimes prennent clairement position quand la tentation est en fait d'affecter un certain conformisme vis à vis des idées répandues, pensant échapper aux critiques, mettre à l'abri  leur image de marque.

Mais si l'idée que le public se fait d'une affaire s'écarte considérablement de la réalité, à qui la faute ? Faut-il voir dans cet aboutissement l'issue prévisible d'un processus normal qui relève de la psychologie sociale ? Ou bien y a-t-il des causes bien identifiables qui sont le fait d'actions individuelles conscientes, donc responsables et peut-être fautives ?

Dans son livre « Outreau, la vérité abusée » Marie-Christine Gryson-Dejehansart - qui figurait parmi les psychologues experts qui sont intervenus lors du procès d'Outreau - analyse en détail les dérives qui ont permis le développement de ce qu'elle a appelé la « storytelling » - la bonne histoire au bon moment, qui a apporté un peu de soulagement dans l'opinion lorsqu'elle a introduit le prétendu mensonge des enfants.   Elle rapporte les faits montrant à l'évidence que l'attitude des médias dans ce processus n'était pas neutre.

D'une part, le contexte n'était pas équitable. Je l'ai évoqué dans un article paru il y a quelques mois : « les médias peuvent-ils altérer le fonctionnement de la justice » Il en ressort que les conditions d'un débat contradictoire n'étaient pas remplies. Tout simplement parce que la presse était inondée des arguments de la défense - arguments choisis et pas toujours honnêtes - tandis qu'en raison des dispositions de « protection des mineurs » la communication qui aurait pu parler des enfants victimes et ainsi contrecarrer cette offensive était dramatiquement absente. Funeste disposition, totalement contre-productive !

D'autre part, il y a le parti-pris délibéré . Difficile de faire la part du devoir d'informer du journaliste, de ses sympathies personnelles, des influences qu'il reçoit - et l'on sait l'adresse redoutable de certains avocats de la défense qui savent mieux que personne faire « prendre des vessies pour des lanternes » - et du souci des rédactions de caresser ses lecteurs dans le sens du poil. Les dispositions supposées du lectorat, dans le sillage de l'affaire Dutroux, ont d'abord poussé les rédactions à s'en prendre aux accusés sans grands égards pour la présomption d'innocence. Cette ligne s'est révélée difficile à tenir, et dès que les tendances opposées sont fait leur apparition de manière manifeste, le retournement devenait d'autant plus complet qu'il devait, pour se justifier, rompre totalement avec la tendance précédente et en dénoncer les abus. Difficile alors de rester dans la nuance.

Par ailleurs, en présentant certains éléments du dossier relatifs aux traitements immondes que les enfants ont subis de manière à les rendre fantaisistes, puis en les égrenant adroitement comme des « révélations stupéfiantes », pour alimenter les scoops des journalistes, la défense a su exciter le désir insatiable des médias, jouer de leur rivalité, provoquer la surenchère, organiser le parallélisme de leur cheminement.

Il y a enfin, et c'est inquiétant, un nombre non négligeable de personnes qui verraient d'un bon œil l'impunité, voire la banalisation de la pédophilie, et qui se plaisent à casser les professionnels qui sont en mesure de la réfréner. Pour cette entreprise de sabotage, ils font usage de calomnie, de dénigrement systématique leurs méthodes, de la promotion de théories comme « l'aliénation parentale » ou les prétendues tendances à la mythomanie des enfants carencés qui, tout en ayant l'air scientifiques, contreviennent assez efficacement à ce que des pédophiles soient reconnus comme tels.

Cela fait donc au moins trois facteurs qui ont contribué à créer et entretenir la légende d'Outreau. Une évolution qui anéantit vingt années de progrès gagnés de haute lute pour la protection des victimes.

Que faut-il faire maintenant, alors que cette légende est aujourd'hui enseignée dans les écoles par des enseignants qui pour la plupart croient bien faire en reprenant sans sourciller tout ce qui la constitue ?

D'abord s'informer, regarder au moins une fois les arguments contradictoire restés dans l'ombre, témoigner où c'est possible, même si des « modérateurs » de forums de discussion jouent les censeurs, et ne pas colporter des idées toutes faites, même si des films comme "Présumé coupable" et des reportages sur "les acquittés" sont conçus dans ce seul dessein.

Comme je l'indiquais dans un précédent billet, le contradictoire de base est aujourd'hui en ligne. C'est un passage incontournable pour tous ceux qui tiennent à fonder eux-mêmes leur opinion :

http://la-verite-abusee.pagesperso-orange.fr

 

Un film sortira en avant première le 18 janvier prochain :

 

OUTREAU, L' AUTRE VERITE

Décryptage des coulisses de cette affaire judicaire

La diffusion de ce documentaire inédit sera suivie d'un débat en présence du réalisateur Serge Garde, ancien journaliste de L'humanité, de la psychologueMarie-Christine Gryson, expert psychologue aux procès Outreau et auteur du livre «Outreau la vérité abusée», et deBernard de la Villardière, producteur du documentaire.

Salle du Sénéchal, 17 rue Rémusat, 31000 Toulouse
Metro Ligne A sortie Capitole

MERCREDI 18 JANVIER 2012

- ENTREE GRATUITE -

Pour plus d'informations, consulter le site internet :www.ied-toulouse.org

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.