La planète a besoin de standards et de liberté de produire.

Pourquoi vouer à la destruction un appareil qui ne doit son dysfonctionnement qu’à la défaillance d’une pièce qui n’est plus disponible ? « Ne vous êtes jamais entendu dire « réparer vous coûtera plus cher qu’un appareil neuf, voyez notre tout nouveau modèle… » Un classique du genre.

Allié à la pratique détestable, interdite théoriquement mais toujours nocive, de l’obsolescence techniquement programmée, l’obsolescence commerciale des constituants des appareils domestiques conduit à un gâchis phénoménal, non seulement de biens qui perdent toute utilité et toute valeur, mais aussi de ressources de toute nature et d’activité inutile génératrice d’émissions carbone. Un gâchis qui rebondit aussi sur la gestion de plus en plus problématique des déchets.

C’est bon pour l’activité, pour l’emploi, pour le commerce, pour l’économie en général ! Clamera-t-on. Une idée reçue qui sonne bien, dont la logique passe pour évidente, mais dont l’environnement fait les frais. Terrible dans ses effets, elle est pourtant totalement fallacieuse. S’il suffisait de créer de l’activité pour que l’économie se porte bien, il suffirait de payer une partie des personnes actives pour creuser des trous, et une autre pour les reboucher1 ! En réalité, une activité inutile n’est bonne pour personne.

Comment se fait-il alors que la réparation induise une équation fatale qui amène à y renoncer ?

Bien sûr, la main d’œuvre spécialisée dans le dépannage a son prix2. Mais ce n’est pas le principal obstacle.

- Le prix de remplacement d’un ou de deux composants de la machine approchera souvent le prix de la machine complète, si toutefois les pièces en question sont encore en vente !

- La documentation technique qui devrait être librement accessible est d’accès restreint, elle est très incomplète, voire totalement introuvable.

Rien n’est donc fait pour faciliter la réparation.

Pourtant, les technologies utilisées dans les appareillages courants sont typiquement très proches et évoluent assez peu en dépit des nouveautés qui portent sur des fonctionnalités accessoires ou de présentation. Les fonctions essentielles reposent souvent sur des composants qui se ressemblent à quelques détails près, mais des détails qui produisent l’incompatibilité entre les modèles.

L’industrie électronique, et dans une autre mesure, l’industrie automobile ont su tirer avantage du réemploi de pièces standard présentes sur de nombreux modèles différents, et que l’on retrouve à l’identique sur des modèles de plusieurs marques.

Pour ce qui est du matériel domestique, la loi « consommation » de 2015 fait – théoriquement – obligation au vendeur d’informer les acheteurs sur la durée de disponibilité des pièces détachées. Un vœu pieux en fait, parce que le nombre et la variété de ces pièces fait qu’aucun stockage envisageable n’est possible, et que la gestion de ce stock entraînerait un coût largement prohibitif.

Le gouvernement s’est d’ailleurs bien gardé d’imposer la durée de « réparabilité » des produits.

Les bienfaits de la standardisation sont pourtant connus. Les pièces de boulonnerie et de visserie ont été fort heureusement standardisées, de même que des composants de base comme les roulements à billes. La fabrication électronique se fonde aussi sur de nombreux standards qui concernent les composants. Mais cette normalisation atteint fort peu des éléments plus élaborés tels que des moteurs, des pompes, des électrovannes, des résistances chauffantes, des capteurs, des programmateurs…

Une telle évolution se heurte bien malheureusement aux questions de propriété industrielle qui vient compliquer toute tentative visant à créer des « commons » en matière de production. Si les principes technologiques d’une très grande quantité de constituants sont depuis longtemps dans le domaine public, les dépôts de modèles viennent limiter – abusivement de notre point de vue – la liberté de reproduction.

La moindre des choses serait de laisser n’importe quel industriel libre de fabriquer des éléments dont le constructeur d’origine n’assure plus la production. Ce serait un plus. Mais cela ne résoudrait pas les problèmes liés à la diversité des pièces à produire.

Il y a donc antinomie entre les règles de propriété industrielle actuelles et les usages largement implantés, et la nécessité d’assainir la production de masse et la gabegie qu’elle entraîne. C’est la raison pour laquelle il y a lieu d’opter pour la bonne alternative :

– Il n’est pas possible de garantir la disponibilité des pièces de rechange pendant trente ans dans les conditions actuelles ;

– Il n’est pas possible de conserver la logique actuelle si l’on veut garantir la réparabilité pendant trente ans.

Pour permettre de choisir la solution qui préserve les ressources, il y a donc lieu d’obliger les constructeurs à permettre la réparabilité de trente ans, car seule cette obligation les forcera à changer de logiciel.

Une nouvelle orientation en matière de standards aurait de nombreux avantages parmi lesquels :

– Une économie d’échelle réduisant les coûts dans la production massive d’éléments standards ;

– Une amélioration de la qualité par la mise au point sur le long terme ;

– Une énorme économie dans l’organisation les circuits de distribution d’éléments standardisés

– Une solution aux problèmes de plus en plus critiques de la gestion des déchets.

La réparabilité n’est pas une mode écolo, n’est pas un élément de langage de plus dans la communication politique, elle doit être le fondement d’une orientation volontariste pour s’affranchir des dérives de l’ère de la consommation débridée.

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1 On observe pourtant assez souvent des gens reboucher des trous qui viennent d’être faits dans des chaussées qui venaient d’être refaites !

2 La réparation plutôt que le remplacement est d’autant meilleure pour l’économie qu’elle est effectuée par des personnes physiques et non par les robots qui assemblent le matériel neuf.

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