AFFAIRE MAELYS.

Voilà bien une affaire présente qui ne laisse pas d'inquiéter, puisque l'on n'a pas retrouvé l'enfant, et que les investigations semblent s'enliser.

 

Il n'est pas question ici, évidemment, d'avoir la prétention de se substituer à des enquêteurs qui tentent de faire leur travail sérieusement sur une affaire aussi sensible qu'une disparition d'enfant. Tout au plus, surtout si l'on connaît ce genre de choses, dont les fameux «dysfonctionnements», de même que le non moins fameux «emballement médiatique», ou encore le «fiasco» de telle ou telle affaire, de soulever des questions que n'importe quel citoyen désireux de s'informer peut, objectivement et in vivo se poser.

Quelques remarques, donc:

-Lors des trois premières auditions du suspect, une bévue a été commise. L'enregistrement vidéo obligatoire n'a pas été effectué. C'est ballot, car la défense pourrait légitimement faire annuler ces auditions (son avocat était-il présent à l'audition?). La procédure aurait-elle été menée dans un cadre correctionnel (et non criminel), ce qui n'obligeait pas à enregistrer? On ne sait.

-Durant ces auditions liées à sa première garde à vue, on n'a pas pu l'interroger sur la présence de traces ADN de la fillette retrouvées dans sa voiture. En effet, le laboratoire privé chargé des analyses n'avait rien trouvé...Ce sont les gendarmes qui refirent ensuite des prélèvements (avaient-ils des doutes, et pourquoi?), et leur labo conclura qu'il y avait bien des traces...Nordhal L., confondu cette fois, finira par avouer lors de sa seconde garde à vue, juste avant sa mise en examen.

 

Dommage, on commence déjà à perdre un peu de temps et d'énergie.

-On apprend, le 22/9 par Le Dauphiné Libéré, que le véhicule du suspect aurait été flashé par un radar la nuit de l'enlèvement, information reprise par tous les médias, puis démentie immédiatement par le Parquet.

-On apprend que le suspect a été photographié durant le mariage. En short, il ne présentait pas de marques de griffures. Or, après la soirée, elles sont apparus sur ses jambes et ses bras: il faisait du jardinage, contrairement à ses habitudes.

-Le même jour, le journal Sud-Ouest indique, qu'après l'incendie volontaire de la Gendarmerie de Grenoble (nuit du 21/9), aucun scellé concernant l'affaire n'a été détruit. Cependant, quelques heures plus tard, le même journal rectifie le tir: «Des scellés de l'affaire Maêlys ont bien été détruits». Scellés qui, selon le Procureur, étaient «sans importance pour l'enquête».

-Le 26/9, sur France Bleu Isère, le Procureur Coquillat déclare: «Imagine-t'on l'angoisse des parents de l'enfant alors qu'on sait que celui-ci a été enlevé?». Ce Procureur qui ne veut pas «communiquer» livre, pourtant, une information de taille, puisqu'il s'agit d'un «enlèvement»: il aurait pu dire «quand on pense». Or, il dit: «Quand on sait».

-Une vidéo (caméra de vidéo surveillance) du véhicule du suspect a été prise durant la nuit de l'enlèvement. On y distingue le conducteur et, du côté passager, une forme blanche pouvant correspondre à la silhouette de la fillette, vêtue de blanc le soir du mariage. Les analyses photographiques, pixel par pixel, sont en cours.

-Comme prévu pourrait-on dire, l'avocat du suspect fait un recours fin octobre, demandant la nullité des trois premières auditions de son client. Voilà qui retarde l'enquête, puisque le suspect ne peut plus, en attendant, être auditionné. Et où apparaît, non une bévue ou une erreur, mais une faute de la part d'un gendarme: l'incident technique ayant empêché de faire les vidéos n'a pas été mentionné dans le PV.

-Suspect qui a beaucoup menti, mais, particulièrement serein quoiqu' incarcéré, et malgré la pression tombée, d'un coup, sur ses épaules; qui a toujours trouvé des réponses aux incohérences de ses témoignages successifs. Il semble avoir supporté sans frémir l'épreuve de ses deux garde-à-vue.

-Qui a disposé de fort peu de temps pour commettre on ne sait trop quoi avec l'enfant (si c'est bien le cas): entre 3h et 7h du matin, cette nuit du 26 au 27 août 2017.

-Suspect qui ne sait rien et se dit innocent, mais n'a toujours pas fait de demande de remise en liberté. La question de la détention provisoire va pourtant finir par se poser.

-Suspect qui aurait pu bénéficier de complicité, ou avoir agi sur ordre d'un commanditaire, en tout cas selon les dires de la journaliste de France Info Mathilde Lemaire (information de source gendarmesque, nécessairement)...Pour autant, n'importe quel enquêteur sait bien qu'il faut se méfier des évidences. Ainsi, le suspect, Nordhal L. pourrait avoir le profil du coupable idéal, ce qui n'aide pas nécessairement, pouvant faire oublier d'autres pistes.

-Considérant qu'aucune piste ne doit être négligée, il n'en reste pas moins que, ni officiellement, ni officieusement, la piste de l'enlèvement crapuleux impliquant des complices, ni la possibilité d'un enlèvement en vue de fournir des réseaux pédocriminels, ne sont envisagées au grand jour: seuls quelques-uns s'y risquent prudemment. Pourtant, s'il existe des photographies et des films qui circulent sur Internet (c'est la cas), c'est qu'il faut bien des enfants réels à filmer... Pourquoi cette piste, pas plus invraisemblable qu'une autre, en tout cas pour quiconque connaît la réalité des réseaux, semble-t'elle ainsi rejetée? Pour ne pas effrayer l'opinion? Ne pas donner raison à celles et ceux qui en savent l'existence? Refuser, même en théorie, l'existence de ces organisations mafieuses, c'est leur laisser le temps et la possibilité de faire disparaître toute trace. Donc, une fois de plus, faute d'informations, place aux rumeurs (qui ne mènent jamais à rien, et ne font qu'embrouiller un peu plus les affaires de ce type).

-C'est donc aussi pour cela qu'il existe le droit légal d'informer, droit démocratique. Il est d'ailleurs prévu, par l'article 11 du Code de procédure pénale, que le Procureur de la République lui-même puisse (même si l'enquête et l'instruction doivent demeurer secrètes) «rendre public des éléments objectifs tirés de la procédure ne comportant aucune appréciation sur le bien-fondé des charges retenues contre les personnes mises en cause».

-Du côté des médias, livrer des informations au public lorsque la Justice n'avance pas, à condition qu'elles n'entravent pas l'enquête, c'est avoir (parfois) la possibilité que la médiatisation permette de faire évoluer les choses. D'autre part, la protection des sources est un moyen de protéger les lanceurs d'alerte. Convenons, cependant, qu'on reste parfois sur le fil du rasoir, et que ces informations peuvent être divulguées sans précaution, ou de façon malveillante.

-Par décision du 30/11/17 de la Chambre de l'instruction de la Cour d'Appel de Grenoble, ce sont finalement les 4 premières auditions de Nordhal L. qui sont frappées de nullité. Cette décision a aussi pour effet d'annuler aussi certains propos tenus lors de l'interrogatoire de première comparution (du 3/9) devant les juges d'instruction, en réponse à trois questions posées par eux et directement liées à ces auditions de garde-à-vue annulées (questions qu'on aimerait bien connaître). Il sera auditionné le même jour (jeudi 30/11)par les magistrats instructeurs. Il ne l' a pas été depuis le 3 septembre. Encore beaucoup de temps perdu.

-Là où les fuites se transforment peu-à-peu en inondation, on apprend par BFMTV le 30/11 que ce sont finalement plusieurs photographies qui ont été prises la nuit de l'enlèvement par plusieurs caméras de surveillance. Une des photographies «montre une silhouette humaine de petite taille, habillée de blanc, sur le siège passager (…). Plusieurs détails de cette tenue correspondent aux vêtements que portait Maëlys le soir du mariage (…).Le vêtement blanc est à col rond et sans manches. Comme la robe de la petite fille (...). Il ne fait aucun doute, selon les enquêteurs, qu'il s'agit du véhicule de Nordhal L.: défaut d'éclairage, positionnement des vignettes sur le pare-brise, présence d'un autocollant bien reconnaissable».

Il n'en demeure pas moins que ces fuites toutes à charge en direction des médias, même si elles peuvent venir aussi de l'accusation (ou de magistrats), ont été si importantes depuis le début de l'affaire, que le Procureur de Grenoble, Jean-Yves Coquillat, s'est fâché tout rouge. Il a décidé l'ouverture d'une enquête préliminaire pour violation du secret de l'enquête et de l'instruction le 24/10/17, suite à une plainte du défenseur du suspect, Maître Alain Jakubowicz. Contrairement aux usages, cette enquête sera diligentée par la DIPJ de Lyon (Direction Interrégionale de la Police Judiciaire), et non par l'IGGN (Inspection Générale de la Gendarmerie Nationale). Avant même le résultat de cette enquête, le Procureur incrimine des gendarmes. En réponse, le grand patron national de la gendarmerie, le général Richard Lizurey a répondu en rouspétant à son tour pour défendre ses hommes. Il existe donc bien des «tensions» importantes à l'intérieur de l'enquête. Lizurey ira même jusqu'à déclarer: «Je suis navré de cette polémique, qui ne va pas dans le sens d'une conduite d'investigation parfaitement objective». Rien de moins. Et pour enfoncer le clou: «Si des magistrats estiment que nous ne sommes plus en mesure de remplir notre mission, c'est à eux de nous dessaisir». Polémique, jetée sur la place publique par un Procureur qui, pourtant, ne «veut pas communiquer», et jugée par beaucoup exceptionnelle (Notamment par le Général Jacques Morel, ex-patron de la Section de recherches de Versailles: «Cette polémique est anormale. Il y avait d'autres façons de régler la question». Autrement dit: «en interne»). C'est, en tout cas semble-t'il, la première fois que la Police enquête sur la Gendarmerie.

Quelle pièce se joue sous les yeux de l'opinion publique? Le journaliste Dominique Rizet, qui a ses entrées, pose la question: «N'est-ce pas une façon de se couvrir si l'enquête n'aboutit pas? Car l'affaire est peut-être plus compliquée qu'il n'y parait».

Au fait, pourquoi des enquêteurs professionnels font-ils volontairement fuiter des informations sur des dossiers aussi sensibles? Le font-ils pour gêner l'enquête, voire la torpiller (pourquoi le feraient-ils?), ou parce qu'ils ne font pas trop confiance au fonctionnement de la Justice de leur pays dans ce genre d'affaires et veulent que l'opinion publique reste informée? Les médias peuvent-ils participer, à leur façon, à la découverte de la vérité, ou risquent-ils d'orienter l'enquête vers des fausses pistes, de la retarder, de la faire s'enliser, à la suite de manipulations, c'est-à-dire de fuites malveillantes (comme cela s'est déjà vu maintes fois, dans d'autres affaires)?

Peut-on déjà parler de «dysfonctionnements»? La suite de l'enquête le dira-t'elle? Dans l'enlèvement d'une enfant de 10 ans (si c'est bien le cas), quelles seraient les motivations d'un suspect n'ayant aucun antécédent d'agressions sexuelles? Et si l'on ne retrouve jamais Maelys, dans quel état d'esprit général un procès d'Assises pourra-t'il se dérouler normalement, d'autant plus que le suspect continue, tranquillement, à nier toute implication?

Il n'y a rien de surprenant à ce que les enquêteurs ne disent pas tout. Le secret d'une enquête rondement menée devrait constituer une des garanties de son efficacité. Cependant, chacun a remarqué que la possibilité d'un enlèvement crapuleux visant à alimenter des réseaux de prostitution enfantine et d'esclavage sexuel a été totalement invisibilisée, comme s'il ne fallait surtout pas affoler l'opinion publique en accréditant cette hypothèse. Il fut pourtant question, comme déjà dit plus haut, de complice ou de commanditaire. Puis, on n'en parla plus.

Pourtant, au détour d'une phrase, le journaliste spécialiste Justice Dominique Rizet, souvent très bien renseigné, et fort peu «complotiste», a déclaré sur BFMTV (le 26/11/17): «Maëlys peut avoir été remise à un réseau...». Et alors? Il faudrait, peut-être comme en Belgique au moment de l'affaire Dutroux, lancer un appel à témoins national en direction de celles et de ceux qui ont survécu à l'enfer de ces réseaux; et il y en a, pas seulement en Belgique.

-Le 16/11, un réquisitoire supplétif requalifie l'enlèvement en «meurtre». Dans sa conférence de presse du 30/11, le procureur Coquillat charge Lelandais (dont il donne le nom). Il confirme, au passage, la véracité de toutes les fuites. Il ajoute, à propos des auditions du même jour: «Lelandais s'est exprimé longuement, calmement, avec beaucoup de sang-froid, et a maintenu toutes ses dénégations». Est-ce à dire que Coquillat est capable d'affirmer que le suspect continue à mentir? Où est la présomption d'innocence?

-Une chronologie détaillée de la nuit de la disparition est établie: N.L. a été filmé avec la petite sur le siège avant à 2h47, en direction de chez lui. Puis, au retour, à 3h25, le siège vide. Il aurait donc disposé d'une demi-heure pour tuer l'enfant, et faire disparaître un corps que l'on a jamais retrouvé. Fortiche. Pourtant, Coquillat adhère totalement maintenant à la thèse du meurtre: «Il sera difficile de retrouver le corps». La piste d'un enlèvement crapuleux est donc officiellement balayée.

Mais ce qu'il faut savoir aussi, c'est qu'en 2014, à Grisy-sur-Isère, deux tentatives d'enlèvements d'enfants par un même individu ont échoué. Début mai 2014, ce fut à Alberville (Isère), tentative sur un autre enfant. Le suspect a été vu et un portrait-robot en a été réalisé. Le 27/9/2017, c'est à Appieu, situé à 30 km des lieux de l'enlèvement de Maëlys, mais après l'incarcération de Nordhal L., qu'un autre enlèvement a échoué, sur un petit garçon de 8 ans. Toutes ces tentatives furent prises très au sérieux par la Gendarmerie.

 

 

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