Meurtre présumé d'enfant et refus d'enquêter.

Ce qui suit n'est pas-malheureusement- une fiction.

 

Imaginons, qu'en 1998, une fillette d'environ 11 ans disparaisse en Belgique. Qu'elle soit enlevée, conduite en France pour y être violée, torturée et, finalement, tuée. Car il ne sert à rien d'essayer de faire croire que ces choses-là n'existent pas. Ces choses-là arrivent, encore aujourd'hui, même s'il est fort difficile de dénombrer avec exactitude le nombre d'enfants disparus et non retrouvés. La France, de son côté, ne tient aucun fichier sur le sujet, et les chiffres fournis par les associations varient considérablement (1). Ces choses-là arrivent, même si l'actualité ne se focalise que sur quelques cas isolés qui scandalisent l'opinion, mais masquent l'étendue du problème réel.

Imaginons aussi que très récemment, en décembre 2018, un témoin direct, enfant à l'époque, se présente spontanément à la Gendarmerie de son domicile, 20 ans donc après les faits présumés cités plus haut. Qu'il apporte des précisions sur la scène du meurtre auquel il déclare avoir assisté, qui s'est gravée dans sa mémoire et qui le hante toujours. Qu'il indique le nom des personnes qu'il dit avoir été présentes à l'époque, et encore vivantes, adultes et enfants; qu'il fournisse les noms, qu'il donne des précisions sur les circonstances du meurtre et sur son modus operandi. Sur les lieux où tout cela se serait déroulé: d'abord dans le Nord de la France, puis en Belgique pour, ensuite, et de manière fort risquée, y transporter le corps.
Imaginons ensuite que ce témoin, donc maintenant devenu adulte, soit suffisamment pris au sérieux par la gendarmerie pour que le Procureur de la ville de S., à qui les gendarmes téléphonent, soit saisi sur le champs, et qu'il décide l'ouverture immédiate d'une enquête préliminaire. Peut-être notre témoin raconte-t-il des histoires? Peut-être est-il sérieux: cela vaut malgré tout la peine d'y regarder de plus près, car un meurtre présumé d'enfant n'est pas anodin, même s'il est ancien. Que des familles, peut-être, cherchent toujours. Qu'il s'agit, certes d'un témoignage humain, dont on sait la fragilité, et qu'il est donc impératif de tout vérifier, sur place de préférence. Et donc, que les gendarmes de la brigade locale déclarent au témoin qu'ils vont se pencher sur la chose, prendre en main l'affaire, se rendre avec lui dans le Pas-de-Calais, vérifier sur place, prévenir les autorités belges par le biais du Procureur de la ville de S., interroger les autres témoins. Bref, qu'ils vont enquêter, puisqu'ils sont dans leur rôle... D'autant plus que notre témoin affirme également dans sa déposition, après plusieurs questions du lieutenant qui rédige le procès-verbal, connaître parfaitement, malgré les vingt ans passés, où se trouve encore enfoui le corps de l'enfant présumé tué.
Que croyez-vous qu'il adviendra?

Le surlendemain, la gendarmerie et le Parquet de la ville de S. sont dessaisis de l'affaire, qui partira, illico, dans le Pas-de-Calais, à B. exactement. C'est le Commissariat de cette ville qui sera chargé des investigations, après que le Parquet local a décidé, à son tour, l'ouverture d'une enquête préliminaire, comme il se doit dans la circonstance.
...
Imaginons alors que, durant trois mois, aucune des personnes, enfants et adultes (ils sont au nombre de cinq) cités dans la déposition très officielle, ne sera ni interrogée, ni convoquée. Notre témoin, pas davantage. Pourtant, sa déposition se devait d'être complétée, puis recoupée. Aucun rendez-vous ne sera pris avec personne. Aucune investigation. Aucune question sur rien. Aucune information ne transpirera dans la presse locale qui, pourtant et en règle générale, s'intéresse à ce genre d'histoire. La France refusera même, de manière peu compréhensible, de communiquer le dossier aux autorités belges.
...
Imaginons enfin qu'en mars 2019, l'enquête préalable ouverte dans la bonne ville de B. sur le meurtre présumé d'une enfant de 11 ans qui se serait déroulé il y a 20 ans soit, au final, classée sans suite.
Comment y croire?

C'est pourtant bien ce qui arriva, dans la réalité…

 

 

(1) Un gendarme belge de mes amis, maintenant retraité, qui enquêta, en son temps, autour du témoignages des X en Belgique, à peu près au même moment que se déroulait l'affaire Dutroux, découvrit, lors de ses investigations, ce chiffre invraisemblable: entre 1976 et 1996, ce sont 40 000 enfants (!) qui ont disparus en Belgique. Il estime que, durant le même laps de temps, ce sont 160 000 enfants(!!) qui ont disparus en France, soit une vingtaine d'enfants par jour.

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