De Polanski à Hamilton

Le cinéaste Roman Polanski, qui devait présider la Cérémonie Officielle de la remise des Césars 2017, s'est donc désisté, comme disent les médias, sous la pression d' «organisations féministes». Toujours ces sacrées bonnes femmes, constamment énervées pour un oui pour un non, qui empêchent les hommes de vaquer, peinards, à leurs petites occupations.

Ne tirez pas sur l'auteur du Pianiste!

Le cinéaste Roman Polanski, qui devait présider la Cérémonie Officielle de la remise des Césars 2017, s'est donc désisté, comme disent les médias, sous la pression d' «organisations féministes». Toujours ces sacrées bonnes femmes, constamment énervées pour un oui pour un non, qui empêchent les hommes de vaquer, peinards, à leurs petites occupations.

Bien en a pris toutefois au cinéaste de se démettre, un peu tardivement, il est vrai, même si son avocat (paroles d'avocat) a pris la peine d'indiquer qu'il en est tout «attristé» et «meurtri». Le message est donc clair : la victime du viol qu'il a commis, ici, c'est lui.

Mal lui en avait pris en revanche de commettre cette chose sur une grande fillette de 13 ans, il y a 40 ans de cela, aux États-Unis. Là-bas, la prescription des crimes sexuels n'existant pas et la justice étant particulièrement pointilleuse sur ce genre d'affaire, Roman Polanski aurait été mieux avisé, plutôt que de choisir la pudibonde Amérique (l'Amérique qui «fait peur» selon Frédéric Mitterand), de commettre son geste un tantinet irréfléchi au pays de la Liberté et des Droits de l'Homme. Dans son propre pays, où la prescription n'est que de 20 ans et où les tribunaux sont indulgents avec les personnalités, il aurait été moins embêté, et, de là, moins «attristé» et moins «meurtri», puisque l'histoire serait passée à la trappe depuis longtemps.

Bière ou champagne?

Si l'on saisit bien le sens des arguments ayant défendu le malheureux Roman Polanski, au moment où les ennuis revinrent via la Suisse en 2009, puis encore aujourd'hui, c'est que nous avions en réalité eu affaire à l'époque à un viol «aristocratique».

Dégagées en effet des considérations terre-à-terre du vulgum pecus, nos élites considèrent que le surmoi ordinaire (pour ne pas parler des lois en vigueur dans chaque pays), constitue un insupportable frein à l'expression de leur créativité et de leur légitime domination. Il conviendra alors au génie créateur de faire exploser ces limites contraignantes : «Au fond de l'inconnu(e) pour trouver du Nouveau!», comme le disait, à peu près, Baudelaire.

Un petit coup de transgression à droite ou à gauche (et certaines époques s'y prêtaient plus que d'autres) ne fait, en effet, de mal à personne...ou presque. Car c'est bien la preuve ultime que l'on se place ainsi au-dessus du troupeau maussade et indistinct et du lot ordinaire. Et puis, après, on verra toujours bien à faire jouer ses relations et appuis... En attendant, laissons aller librement nos aristocratiques pulsions.

En réalité, la chose est ancienne comme le monde, depuis, en tout cas, que celui-ci se divise opportunément en dominants et dominés. Il s'agit ni plus ni moins que d'un retour d'un refoulé historique : celui de l'«accommodement», pratique usuelle sous notre ancien Régime. Une femme a-t'elle été violée par un notable? La famille, si elle porte plainte, négociera avec l'agresseur. Ainsi en décidaient le plus souvent les tribunaux. S'agit-il d'une jeune fille vierge ou d'une enfant ? Négocions aussi, mais là, c'est plus cher («Crime contre Dieu» : on rigole un peu moins). Si le responsable est fortuné, les choses s'arrangeront au mieux : la victime devra sécher rapidement ses pauvres larmes, remettre ses jupes en ordre et se satisfaire d'avoir sorti momentanément sa famille du besoin : elle en verra bien d'autres, car il vaut mieux s'habituer le plus rapidement possible à sa condition de dominé. Mais dans cette société ancienne qui est encore en grande partie la nôtre malgré le passage de nos Révolutions, le Droit n'est jamais éloigné du Pouvoir. Comme le souligne Georges Vigarello (Histoire du Viol, du XVIe au XIXe siècles) : «Le droit dit la force. Il légitime un rapport de puissance : il ne se fonde pas sur une équivalence entre les individus, mais sur une hiérarchie entre les sujets». Nous sommes là au XVIIe siècle...

Et il en va souvent de même dans nos histoires contemporaines pour ce qui concerne le viol et la pédophilie, dont tout le monde pourtant s'accorde à dire que ce n'est «pas bien».

Après tout, violée par Polanski, mais acquise à la célébrité et largement indemnisée, Samantha Geimer n'avait plus qu'à éviter de se rendre seule chez des Messieurs, même s'ils sont propres sur eux. L'affaire est terminée. Terminée pour elle, on le lui souhaite. Mais pour le reste, les difficultés, les questions et les dommages subsistent.

La victime a donc, en son temps, retiré sa plainte (contre de l'argent), 40 ans sont passés sous le Golden Gate. Que ne laisse-t'on Polanski un peu tranquille, lui qui travaille sur un prochain et probable chef-d'oeuvre ? On peut certes voir les choses de cette façon, même si le temps ne fait rien à l'affaire, car il s'agit aussi d'une question de mœurs, de pratique et de principe (le terme est désuet, pour ne pas dire inusité).

Roman Polanski, à lire attentivement le compte-rendu d'interrogatoire du juge américain de l'époque, a été plutôt sympa, finalement. Le cadre de l'acte était somptueux (villa de Jack Nicholson sur la mythique Mulloland Drive, à Los Angeles) ; l'eau du jacuzzi était à une température idéale ; le champagne millésimé et la drogue étaient de très bonne qualité. Le grand artiste fut pressant, mais prévenant (« As-tu tes règles, prends-tu la pilule, etc. »). Mais comme il ne faut pas ajouter un problème à un autre problème, et dans la mesure où la petite personne n'utilisait aucun moyen contraceptif, il fut choisi d'autorité (et courageusement) la pratique de la sodomie. De quoi se plaint-on ? De toute manière, la jeune fille n'était plus vierge ; ne faisait pas ses treize jeunes années, était appétissante comme un loukoum et Polanski est un gourmand. Et puis après tout, que fait-elle là ? L'imbécile qui a cru malin de faire entrer la poulette dans la tanière du renard n'a qu'à s'en prendre qu'à elle même (et négocier après). Au passage, ce sont toujours les mères qui sont susceptibles de légèreté dans ce genre d'histoires : il faut croire que les pères sont occupés à autre chose de plus important.

Ce n'est donc pas comme si le prédateur n'avait proposé que de la bière tiédasse, un pétard frelaté à la crotte de chameau, et le sacrifice sodomite sur la banquette arrière de sa vieille Visa cabossée, ou dans une cave de HLM. Le viol a été perpétré ici avec classe et doigté, par un artiste adulé, célèbre et fortuné. Bravo !

Le peuple et ses Élites.

Et l'argument principal (hormis son âge avancé actuel: c'est pas bien d'attaquer un vieil homme) en fut donc celui-ci : Polanski est un grand artiste, et la France ne peut se priver de ce citoyen de renommée internationale, etc. De là à songer que son appartenance à une «élite» intellectuelle et artistique le met ipso facto définitivement à l'abri de basses suspicions : suspicion d'un crime sordide qui ne fut, en réalité, qu'un hommage légèrement appuyé à la déesse Callipyge...Et puis, comme le diront certains (Bernard-Henri Lévy), ce ne fut, malgré la quarantaine bien sonnée du Polanski de 1977, qu'une «erreur de jeunesse» : l'expression est galvaudée mais bien trouvée ; de la jeunesse finalement de qui était-il cependant question ?

Alors, au passage, on oublie ceci : l'élite, si elle existe, est traditionnellement la crème d'un groupe ou d'une société : les plus forts à la guerre, les plus courageux, les plus intelligents, les plus respectables, les plus avisés, etc. Et que c'est ainsi que se sont construites les sociétés fonctionnant sur le modèle aristocratique : gouvernement des meilleurs.

Seulement voilà : appartenir aux élites n'a pas que des avantages, car il y a un prix à payer. Et ce prix est celui d'être toujours exemplaire, rien de moins. Les supporters de Polanski, (Costa-Gavras par exemple, ou Salman Rushdie, Frédéric Mitterand, Jack Lang, ...), semblent l'avoir momentanément oublié, eux qui nous font la leçon, dans leurs interventions,leurs écrits, leurs films, leurs œuvres. On ne peut, il est vrai, sublimer à longueur de temps, et le réflexe de caste est puissant...

Finky et la Politique.

L’inénarrable Finkielkraut, comique méconnu, fut en réalité un des seuls à voir le problème sous son angle politiquement dangereux pour lui et ses congénères. Car Finky hume l'odeur des insurrections à venir comme pas un : «Je vis dans l'épouvante, disait-il à l'époque (2009). La France, est en proie à une fureur de persécution». L'affaire montre «le visage effrayant du Peuple, la foule lyncheuse (…). La qualité d'artiste est un handicap pour Polanski» (Et sa fortune, donc !) «Le peuple est énervé par l'élite, parce qu'il ne veut plus d'élites, au nom de l'égalité». Enfin : « C'est un mauvais combat, car c'est celui du FN».

Finkielkraut l'imprécateur, qui voit venir en masse dans ses cauchemars les nouveaux Enragés, a presque tout dit. L'avantage, avec lui, c'est qu'il trépigne constamment et est incapable de se retenir et de se taire, au risque de scier la branche sur laquelle est installé son postérieur. La transpiration des élites effrayées sent-elle moins fort que celle du Peuple ?

Viol, pédocriminalité et Ordre Moral.

Merci donc au clown Finky, car on a pu s'interroger, en effet, sur la relative indifférence, voire la complaisance, de la gauche politique et idéologique quant aux questions de viol et de pédophilie, désormais durablement colonisées par la droite la plus conservatrice, pour ne pas dire la plus extrême.

Les raisons en sont multiples :

-Elles sont peut-être d'abord historiques. On se souvient que l'expression d' «Ordre Moral» date de la fin du XIXe siècle, après la répression sanglante de la Commune de Paris, et qu'elle est due à Albert de Broglie, sous la présidence de Mac Mahon. Elle correspondait aux objectifs d'une coalition des Droites les plus conservatrices du moment, qui entendaient rétablir, après tous ces désordres insupportables, l'ordre Ancien ; et qui verra son symptôme artistique le plus significatif dans l'édification d'un somptueux et sirupeux gâteau à la crème architectural : Le Sacré Cœur de Montmartre . L'Ordre Moral scellait aussi, en effet, le retour en force du pouvoir des religieux.

-Autrement dit, l'expression, qui n'est aujourd'hui même plus revendiquée par les droites contemporaines, est associée le plus souvent à la restriction des libertés publiques et privées et à la censure des écrits, des productions artistiques et des mœurs et à un retour du pouvoir religieux. L'expression devint ainsi insultante, et c'est peu dire qu'elle ne fut plus en odeur de sainteté du côté des gauches.

-Car la morale ordinaire est vite confondue avec le moralisme ; avec une sorte de «maccarthysme», de «chasse aux sorcières», de «lynchage», comme le disait le clown Finky.

-En matière de Morale, les Gauches ne sont guère à l'aise, d'autant plus que la tradition républicaine de notre pays s'entend à assurer la protection (légitime) de la vie privée et de la présomption d'innocence.

-Ainsi, la peur est grande de voir s'immiscer un quelconque ordre moral dans la vie de chacune et chacun : peur d'un possible contrôle des mœurs, retour d'une police de la pensée (On songe que l'homosexualité n'a été dépénalisée en Angleterre qu'en 1958!).

-Beaucoup, alors, au nom de la liberté d'expression, de mœurs et de pensée, de protection de la vie privée et de liberté de création artistique (qui s'accorde mal, il est vrai, avec les tabous et le politiquement correct), se désintéressèrent, aussi bien à gauche qu'à droite, de la question du viol et de la pédocriminalité, sujets devenus sulfureux aux dérives incontrôlables...

-On confondit, comme de juste, morale commune et moralisme puritain. On déserta les terrains désormais minés des mœurs, et on laissa les forces les plus réactionnaires s'emparer du sujet, et occuper à leur aise le pré-carré laissé étourdiment en friche. Il s'agissait, en priorité, de s'affranchir des tabous, d'aller de l'avant dans la libéralisation de tout..Mais quelle société fonctionne sans tabous ? Aucune.

-Là où l'extrême droite française entend par exemple faire revenir par la fenêtre la peine de mort sortie par la porte, la pédocriminalité et les crimes sur enfants en étant l'argument, et voulant faire ainsi d'une régression (le rétablissement de la peine de mort) un progrès.

Et l'on pourrait ajouter :

-Que l'indifférence au viol, encore si sournoisement répandue, est une grave régression, en aucun cas un progrès dans la libéralisation des mœurs. -Que c'est donc au nom du progrès humain, et non d'un supposé retour à l'ordre moral, que la loi doit strictement s'appliquer concernant ces crimes d'un autre âge.

-Que le fait, pour l'agresseur présumé, d'avoir une réputation professionnelle, une notoriété publique, des biens, des relations et de l'entregent, ne le met en aucune façon à l'abri de poursuites légitimes, et que son appartenance à l'élite constitue une circonstance aggravante. Que les élites, du fait de leur qualité, sont encore plus responsables de l'équilibre public par leurs mœurs et leurs comportements, y compris privés. C'est le prix qu'ils doivent payer. Et qu'ils devraient donc plutôt tâcher de servir de modèles, un peu comme l'aristocratie de l'Ancien Régime pouvait y prétendre, de manière beaucoup plus idéologique et fantasmée que véritable d'ailleurs (Mais on sait ce qu'il advint de ces gens d'avoir dérogé à leur rôle réel ou symbolique : ils furent balayés).

-Que ceux qui banalisent le viol et la pédophilie (en chipotant par exemple sur l'âge des victimes mineures ou leur éventuel «consentement»), en atténuent les conséquences ou regardent ailleurs, sont les vrais réactionnaires, qu'ils soient de droite ou de gauche, qu'ils soient artistes, politiciens ou tout ce que l'on veut bien, etc.

-Que l'ordre établi, ce sont eux qui veulent en réalité le maintenir, l'ordre des dominants sur les dominés, cet ordre qui leur profite, en freinant quant à l'évolution salutaires des mentalités et des sensibilités sur ces questions, et notamment les dommages souvent irréversibles causés aux victimes, a fortiori s'il s'agit d'enfants.

Bref, pour dire qu'à vouloir mettre le boisseau, de façon totalement hypocrite, et au nom d'une prétendue liberté, sur ces questions de mœurs et de crimes (viol :«meurtre psychique»), la politique se déshonore encore un peu plus en mélangeant tout, morale et moralisme. Non, Messieurs Finkielkraut et tous les autres, la lutte contre le viol et la pédocriminalité n'est pas une furieuse régression, mais un combat toujours d'avant-garde, et vous devriez vous en réjouir.

Et David Hamilton, dans tout ça ?

Si l'on peut souhaiter bon vent, prudence et bonne santé à Roman Polanski, du côté du photographe Léonard David Hamilton, cela ne va pas au mieux, puisqu'il est mort. Mort à son domicile du boulevard du Montparnasse (Paris 6e), le vendredi 25/11/16 à 21h28 précises, comme l'indique la presse, de source bien informée, comme on dit. Cause du décès : asphyxie. Mais pourquoi donc toujours douter des informations officielles ?

C'est que, là comme ailleurs, rien ne se passe comme prévu. Il suffit, en effet, de se procurer l'acte de décès enregistré par la Mairie du 6e arrondissement, et officiellement daté du 9/12/16 à 10h01 précises, pour lire :«Décès constaté le 25/11/16 dont la date n'a pu être établie». Si l'on traduit cette étrange formule, cela signifie donc que l'on ignore tout de la date et de l'heure du décès, contrairement à ce qui avait été dit par les médias bien informés...Mais si l'on sait aussi que la déclaration doit être faite dans les 6 jours au plus tard après la mort, on se demande pourquoi il fallut attendre 14 jours, l'autopsie ayant été rapidement effectuée et ses résultats (officiels)rapidement publiés (trois jours après).

Enfin, les obsèques du photographe n'ont eu lieu nulle part. Car, même en cherchant, on ne trouve absolument rien : aucun avis, aucun faire-part. La Presse, pourtant prolixe sur l'enterrement d'une célébrité, n'en dit mot. Il est bien compréhensible que des funérailles puissent se dérouler dans la plus stricte intimité, comme ce fut le cas pour David Bowie, ou encore qu'une cérémonie de ce type puisse être tenue secrète, comme celle des soldats russes morts en Ukraine au moment de la guerre du Donbass (2014), mais, au moins, dans ces deux cas pourtant un peu particuliers, on a trouvé quelque chose à se mettre sous la dent. Pour Léonard David Hamilton, dont on a remarqué qu'il ne fut, lui, soutenu par quasiment personne, décès rime avec disparition, et disparition rime avec évaporation.

 

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