Le viol, arme de guerre.

En temps de guerre, ces crimes barbares, perpétrés le plus souvent sur les femmes et les enfants, ne font pas toujours la Une. Ils sont souvent considérés comme des "dommages collatéraux". Ils sont pourtant l'expression, constamment renouvelée, de la domination du vainqueur sur le vaincu, du fort sur le faible. Ces crimes contre la civilisation perdurent, à une moindre échelle, en temps de paix.

LE VIOL, ARME DE GUERRE

 

L'ambassadeur de Suisse Theodor Winkler déclarait en 2005 à Genève : « Les violences et discriminations contre les femmes ont fait plus de morts en 100 ans que toutes les guerres du XXe siècle réunies.»

Cette citation, au contenu proprement incroyable, montre à quel point les crimes sur les femmes sont invisibilisés. La phrase est extraite de l'ouvrage collectif Le Viol, une Arme de Terreur, publié récemment en Belgique1, et qui porte , pour l'essentiel, sur les viols commis dans l'Est du Congo. L'introduction de l'ouvrage, signée Belen Sanchez et Marc Schmitz, est en tous points remarquable. Y est dressé un tableau terrifiant des viols et exactions commis sur les civils, en particulier sur les femmes et les enfants durant ce sinistre XXe siècle. Qu'il nous soit permis d'en citer ici quelques longs passages :

Un premier exemple, « les millions de « disparitions » liées à l'infanticide des petites filles en Inde et en Chine ; très répandue jusqu'à un passé récent, cette pratique n'a pas disparue dans les campagnes[...].

« La situation de la femme[...] prend des allures dramatiques dès lors qu'éclate une guerre[...]. Il a longtemps été acquis que les civils non armés[...] ne devaient pas être la cible des belligérants. Malheureusement, cette « règle des innocents » est de moins en moins respectée. Les civils représentant désormais plus de 80% des victimes. »

« Un livre noir sur toutes ces exactions devrait certainement s'ouvrir[...].Pointons les troupes de Napoléon ; qu'on se souvienne de la campagne d’Égypte et du siège de Jaffa (mars 1799). Trois jours et deux nuits de boucherie, de viols et de pillages. Plus près de nous, en 1937, le massacre de Nankin symbolise à lui seul la cruauté inouïe de l'armée nippone en Chine[...]. Les femmes étaient souillées, puis envoyées par milliers dans les bordels militaires. »

Dans l'Allemagne nazie, « d'innombrables récits de témoins oculaires évoquent des viols publics collectifs et systématiques de femmes juives et non juives, essentiellement dans les pays slaves (Union Soviétique, Pologne...). » Permettons-nous d'y ajouter les viols de détenus dans les camps, hommes, femmes et enfants, crime épouvantable qui s'ajoute à l'horreur des conditions de survie inhumaines, et constitue un enfer au milieu de l'enfer. Élément encore trop peu examiné par la recherche.

« Puis, quand le vent tourna, ce sont les Alliés qui se transformèrent en prédateurs sexuels[...]. Au moins 860 000 femmes et jeunes filles, mais aussi des hommes et des garçons, ont été violés par des soldats alliés2[...], à la fin de la guerre et dans la période de l'après-guerre. Ça s'est produit partout »,écrit l'historienne allemande Miriam Gebhardt3,brisant ici un vieux tabou[...]. Le côté obscur de bon nombre de GI s'est révélé dès la fin de l'été 1944, au lendemain du débarquement en Normandie4. Que ce soit à Cherbourg, Caen, Brest. » Les viols s'y comptèrent par milliers. « Entre juin et octobre 44, 152 soldats [américains] ont été poursuivis en cour martiale. » Précisons toutefois que les condamnations à mort tombèrent davantage sur les soldats afro-américains, qui ne représentaient pourtant que 10% des troupes sur le terrain.

« Les soldats français reproduirent ce même comportement, d'abord en Indochine, puis ensuite en Algérie[...]. La pratique du viol s'y était installée durablement entre 1954 et 1962, à la ville comme à la campagne. A peu près à la même époque, les années 60 s'ouvraient sur trois sombres décennies de dictatures militaires en Amérique Latine et une fois de plus, les femmes étaient livrées en pâture (Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Nicaragua, Salvador...). A celles et ceux qui s'illusionnent en imaginant que tout ceci est terminé, rappelons qu'au cours des manifestations qui ébranlent en ce moment le Chili, plusieurs cas de viols commis par les forces armées et la police sur des manifestantes ont été signalés.

Dans le conflit bosniaque (1992-1995), « on retiendra notamment le recours aux abus sexuels comme instrument de nettoyage ethnique. » De même, ont été mis en place des centres de détention réservés aux femmes musulmanes : «  Les soldats serbes y avaient libre accès... »

« Au Rwanda, durant les 100 jours de massacres au printemps 94, le viol « était la règle, son absence, l'exception » selon les termes de René Degni-Ségui, rapporteur spécial de l'ONU. Dans l'esprit des purificateurs ethniques, il s'agissait de déshumaniser, d'animaliser l'Autre, le Tutsi. »

En tous lieux, les blessures occasionnées par ces actes barbares, indépendamment des graves séquelles psycho-traumatiques, sont épouvantables, a fortiori sur les enfants. Pertes d'urine et de selles à la suite de la déchirure des sphincters des jeunes victimes, dont certaines ne sont pas encore en age de marcher... On ne compte plus, aujourd'hui encore, les interventions chirurgicales de médecins dévoués, aguerris et héroïques5, qui s'effondrent parfois en larmes de rage et d'impuissance devant le corps meurtri et dévasté d'une fillette terrorisée. Et, toujours, toujours, « violences inégalitaires », pour reprendre l'expression de Georges Vigarello6. La violence, comme « naturelle », du puissant sur le vulnérable, du vainqueur sur le vaincu.

 

« Dans l'enfer syrien, c'est le crime le plus tu.Les médecins décrivent des vagins « ravagés », des traumatismes incurables, mais en raison du tabou qui pèse sur la société traditionnelle syrienne, les langues ne se délient guère. Un femme abusée, c'est le déshonneur pour toute la famille, elle risque le rejet définitif. La plupart des victimes restent dès lors murées dans leur malheur[...]. De l'autre côté, les rebelles djihadistes utilisent les mêmes recettes sauf que là, les victimes sont alaouites ou chrétiennes. Dans le chef de l'organisation de l’État Islamique, se dessine aussi une stratégie de terreur à l'égard des femmes, celle d'un esclavage sexuel qui touche aussi les fillettes, dès l'age de huit ans. Les rapports de l'ONG américaine Human Rights Watch citent comme premières victimes les captives de la minorité yézidie du nord de l'Irak. D'autres sources évoquent pour les régions passées sous le contrôle de Daesh un mode d'emploi destiné aux djihadistes, qui explique, détails à l'appui, comment violer et battre les femmes. Toutes les informations méritent l'attention de l'opinion internationale, autant que les insoutenables vidéos de décapitations.

En ces temps d'ignominie, il est une région où les agressions sexuelles semblent avoir atteint leur paroxysme : l'Est de la République Démocratique du Congo. « Dans le cadre de mon mandat, qui concerne la violence contre les femmes, la situation dans les deux Kivu est la pire des crises que j'ai rencontrées jusqu'ici7 », se désolait Yakin Ertûrk, rapporteur spécial du Conseil des droits de l'Homme de l'ONU. Voilà près de deux décennies que cela dure-depuis 1996- et on parle de centaines de milliers de femmes brisées, écartelées. Des chiffres hallucinants. Le nombre des victimes n'est pas connu, et ne le sera jamais8...Car signaler l'agression ou porter plainte, c'est risquer la stigmatisation, voire l'exclusion sociale. » 

 

Pourra-t-on jamais arrêter cette sordide litanie ? Les viols commis sur les femmes et les enfants principalement durant les conflits et même en période de paix9, constituent le côté obscur de la violence sans fin des hommes. Et chacun répugne à mettre, constamment « la plume dans la plaie » sur ce sujet terrible, pour reprendre l'expression du journaliste français Albert Londres. Qui, à propos des bagnes de Cayenne et de Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane française, écrivit son ouvrage Dante n'avait rien vu, que nous dirait-il aujourd'hui à propos de tout ce qui est écrit ci-dessus ?

 

Et pour finir, à propos de l'ouvrage Le Viol, une Arme de Terreur : « Le recours à l'arme du viol étant un phénomène fort répandu, on pourrait s'attendre à une littérature abondante sur le sujet. Il n'en est rien10[...]. Faut-il s'en étonner ? Pas tant que ça puisqu'il a fallu du temps avant que les hommes ne fassent progresser l'arsenal législatif sur le terrain. A Nuremberg et à Tokyo11, au lendemain de la deuxième guerre mondiale, viols, prostitution forcée et esclavage sexuel ne figuraient sur aucun acte d'accusation. »

Peut-être le sujet était-il embarrassant pour tout le monde, Alliés compris ?

1Aux éditions Mardaga, 2015.

2Américains, Anglais, Soviétiques, Français...

3As die Soldaten Kamen, éditions DVA, Munich 2015.

4Cf. Les Noces barbares de Yan Queffélec.

5A l'instar du Docteur Mukwebe.

6Histoire du Viol, Seuil 1998.

7Conférence de presse à Kinshasa, le 27 juillet 2007.

8Il est question, au Rwanda, de 250 000 à 500 000 femmes et filles violées. En Bosnie, de 20 000 0 à 50 000...

9En France, rien que pour l'année 2017, les femmes victimes de violences physiques ou sexuelles s'élève à plus de 200 000. La même année, ce sont 130 femmes qui sont mortes sous les coups de leur partenaire...

10En France en tout cas, patrie des droits de l'Homme.

11Référence aux procès concernant les crimes contre l'humanité et les crimes de guerre.

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