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Billet de blog 5 mars 2014

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L'UTOPIE (HOMO)SEXUELL billet n°20 La croisée des Chemins

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Ce billet annule et remplace le même numéro édité la semaine passée

La croisée des chemins

En France, comme dans bien des pays, le groupe social s’est constitué durant les années 70 du siècle dernier, dans l’onde de choc de  Mai 68, comme d’autres mouvements novateurs tels le féminisme et l’écologisme (dont l’écologie dite politique).

Faute de révolution sociale et politique, celle de Mai 68 ayant avorté, dans la décennie de « descente de trip » postérieure aux « évènements » dûment endigués, le thème assez vague de libération a irrigué les révoltes résiduelles (il en reste un journal). Leur référence : les mouvements de libération noire états-uniens, ceux de « libération nationale » anticolonialistes, de guérilla anti-impérialiste ou de lutte contre les dictatures compradores, contre l’apartheid, ainsi de suite.

L’époque, effervescente, était ainsi à la libération. Aspiration protéiforme à briser les carcans moraux, sexistes, familialistes, religieux, autoritaires, institutionnels en général y compris la propriété privée d’entreprise. Le joli mai n’avait pu tenir la promesse d’une nouvelle donne politique et sociale, il en avait libéré l’idée sociétale. Elle flotta derrière lui, drogue euphorisante qui fournit de l’énergie à ces révoltes.

Le mouvement homosexuel d’alors était travaillé par cette drogue douce et le FHAR en fut l’illustration, partagé qu’il était entre des réflexions décapantes dont on trouve la matière dans son « rapport contre la normalité », et d’autre part la soif d’une libération « hic et nunc » dont les happenings sexuels ont fait sa légende (tout en en chassant les lesbiennes pourtant ses fondatrices).

On lui impute de n’avoir pas voulu lutter pour les droits des homosexuels. L’éphémère énergie qui fit sa force durant même pas trois ans était loin des préoccupations de « droits » (ou alors tous tout de suite !). Elle les aurait plutôt voués aux gémonies. Un slogan comme « prolétaires de tous les pays, caressez-vous » évoque assez peu la démarche politique telle qu’elle sera développée plus tard. Expression saisissante et passionnée, entre humour et dérision, de la volonté de vivre en dehors des convenances, elle et tant d’autres slogans insolents visent tous les carcans y compris ceux des « droits ». Une démarche « légaliste » aurait certainement été jugée tout à fait « bourgeoise » à l’époque. Et la logique « communautaire » syndicale en quelque sorten’entrait pas dans les schémas de pensée.

On aspirait à la subversion en général, à secouer l’hétérosexualité plutôt qu’institutionnaliser l’homosexualité. En référence inversée au « fléau social » dont le Parlement avait collé l’étiquette à l’homosexualité en 1961, on voulait « battre » la sexualité à l’aide de ce « fléau » devenu politique et subversif.

Les GLH, groupes dits de libération homosexuelle, prirent la suite d’un FHAR vite dissous. Certes, nostalgiques des utopies et des happenings « libérationistes » (plutôt que libertaires) de leur prédécesseur, les GLH ont été animés, travaillés, partagés par cette tension entre l’utopie (l’autre horizon) du « tout, tout de suite » et la nécessité immédiate de la lutte pour les libertés comme il se disait alors. Ils prirent en charge via le CUARH, après ce happening organisé que fut l’Université d’été des Homosexualités de Marseille en 1979, ce combat pour « les libertés », les droits déjà celui de pouvoir fonder des associations, des journaux, organiser des débats...

Les homosexuels organisés se lancèrent alors à l’assaut des lois discriminatoires du code pénal, des usages policiers répressifs et des jurisprudences (hostiles aux lesbiennes par exemple). Cette implication civique glissait sans y toucher du « en changer » au « le changer », le système n’étant plus la cible du changement mais le lieu des changements, la libération le cédant aux libertés. (Où commençaient à pointer aussi les trans tandis que les pédophiles revendiqués étaient éjectés des groupes).

Ce fut l’époque de l’avènement de la novlangue mondialisée LGBT : on passa des pédés et des gouines aux gais et lesbiennes, de la sortie du placard au coming out etc. On ironisa sur les familles, mais on oublia la « destruction  de la famille ». L’existence de lois ni leur logique « bourgeoise » ne fut plus contestée mais que soient expurgés les articles et abolis les usages pénalisants. On ne lança plus « nous sommes des enculés et vous ? », les gay pride promurent la « fierté homosexuelle », exigèrent le droit à la différence pour accéder demain au droit à l’indifférence.

La force propulsive de mai 68 est tarie. Toutes utopies bientôt remisées, il allait falloir faire front en s’adaptant, ranger la révolution au placard, et garder de l’esprit de révolte l’exigence plus banale du possible. C’est ainsi que ce mouvement radical glissa dans le syndicalisme des droits, et l’amendement du droit. On rentra donc au bercail, dans l’aire hétérosexiste, troqua la stratégie de la libération pour le tacticisme des droits.

Les lobbies, composés de spécialistes souvent pointus en leur domaine (juridique, parlementaire, sanitaire) remplacèrent les mouvements sociaux. Les visions stratégiques de ces derniers disparurent au profit des visées tactiques, c’est-à-dire telles que la logique dominante les entend. S’autoriser à exiger ce qu’elle autoriserait et ne pas viser plus haut, ni plus loin ni ailleurs

Les mouvements en appellent à la rue et se nourrissent des besoins inventés dans le mouvement même par des révoltés imprévisibles, insolents, inventifs souvent sans limites. Les lobbys et leurs « crédibles » caciques triturent le droit existant, piétinent (et lambinent) aux antichambres des ministères, négocient des compromis sous les lambris puis convainquent vaguement les désormais LGBT que c’est ce qu’ils voulaient. Ils finissent par obtenir ce qu’on leur avait permis d’espérer. Les décideurs soulagés voient ce front-là aussi devenir raisonnable (qu’il est possible de raisonner) et en adoubent les porte paroles dans leurs cénacles.

Ce n’est, à leur décharge, pas tant que les dits « lobbyistes » aient voulu s’en tenir aux libertés possibles, mais le principe de réalité est d’une implacable logique : il faut bien vivre or, au tournant des années 80 le libéralisme se mobilise âprement et obstinément contre tout ce qui reste des acquis des (r)évolutions antérieures, a fortiori contre leurs promesses. Du coup il secrète, suscite, attire le personnel de cette contre réforme. Il a eu très peur. La liberté n’est plus une et indivisible : on négocie des libertés.

La révolution bel et bien avortée, la « libération » retourne à l’état de chimère.

En même temps le fléau sanitaire arrive…

fortinjaq@yahoo.fr

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