LEURS DEFAITES ET LES NOTRES
16. Enjeu mondial
Prend-on assez la mesure, vite oublieux de l’omerta qui couvrait les « parias », du fait que ces questions, autour des orientations sexuelles non conventionnelles, sont devenues, en deux siècles, une question mondialement débattue de plus mondialement politique ? On a là une défaite majeure des institutions et courants homophobes.
Les instances internationales en débattent. L’ONU en est saisie quoique paralysée par les états hostiles alliés aux grands monothéismes. L’organisation mondiale de la santé a dû réformer sa nomenclature des maladies mentales dans les années 1990, et les en exclure. Les sociétés psychanalytiques freudiennes et assimilées ont dû suivre, la queue entre les jambes. Des O.N.G telle Amnesty International ont inclus ces questions, non sans réticences premières, dans leurs programmes d’action. Les Parlements abrogent et promeuvent des lois, en général suite à des débats homériques où la rue s’agite sous la poussée des intégrismes religieux, psy et philosophiques. Jusqu’aux fédérations sportives et au comité d’organisation des jeux olympiques qui sont affectés ! (perturbés de plus dans leur tropisme hypergenré par… les phénomènes de transsexualité !)
Les monothéismes, les Etats plus ou moins théocratiques, le contrôle social monomaniaque du capitalisme, les courants politiques et philosophiques les plus conventionnels, y compris les discours psychanalytiques ont tout tenté pour conserver en leur pré carré ces questions coincées entre perversion morale et mentale, répression et inhibition. Ils n’ont pu continuer de les étouffer dans le chuchotement feutré du secret de famille, du confessionnal, du divan, de l’hôpital psychiatrique ni des registres des mœurs, nimaintenir leur relégation aux marges interlopes de la société : hors de l’espace public et civique.
Les philosophes des Lumières et la Révolution française ont ouvert à leur façon la « boite de Pandore ». Sans pour autant approuver tous « ce vice contre nature », ils en ont contesté la pénalisation, en dénonçant l’utilisation arbitraire et indue qu’en faisaient « la tyrannie et le fanatisme » (Montesquieu, esprit des Lois). La Constituante de 1791 les suivit et ne reconduisit pas de législation punitive. Le code Napoléon persista dans le même sens.
Au XIX° siècle, l’Europe fut ainsi partagée entre les abrogations libérales post-révolutionnaires suite aux invasions napoléoniennes, et les législations théocratiques relevant de l’Ancien Régime ce qui entraîna controverses et mobilisations plus ou moins vives dans les états soumis à répression comme l’Allemagne de Bismarck ou l’Angleterre victorienne. Les colonisateurs ne manquèrent pas d’exporter leurs lois dans nombre de possessions (Inde, Afrique anglophone, certains états arabes, Amériques du Nord) qui avaient fort bien vécu sans. En 1933, l’Allemagne nazie et la Russie stalinienne, sinistres étoiles jumelles, ouvrirent la chasse exterminatrice, propageant une homophobie communiste dans le mouvement ouvrier mondial. En France, Pétain réintroduisit la notion de « contre-nature » et sa pénalisation dans le code pénal (renforcée par les gouvernements à la Libération !).
Aujourd’hui, pour tous les états signataires de la charte des Nations Unies, l’homosexualité n’est plus (sic) une maladie, elle devrait donc être sinon encouragée du moins licite. 66 pays ont ainsi signé, en 2008 une condamnation des violations des droits de l’homme fondées sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre (pas les Etats-Unis ni la Chine, la Russie, les Etats arabes).
Tout dernièrement la Cour européenne des droits de l’homme a condamné le refus par la Grèce d’ouvrir l’union civile aux couples de même sexe. En effet neuf Etats membres du Conseil de l’Europe permettent le mariage, dix-sept Etats membres autorisent certaines formes d’union civiles, droit que ferment la Grèce et la Lithuanie (Ufal, nov 2013). Ce sont maintenant les grandes juridictions internationales qui sont saisies de ces questions et les prennent en considération.
Le 26 septembre 2013, à l’ONU (au grand dam des grandes religions qui y sont représentées) le LGBT Core Group qui rassemble l’Argentine, le Brésil, la Croatie, les Etats-Unis, la France, Israël, le Japon, la Norvège, la Nouvelle-Zélande, les Pays-bas, le Salvador et l’Union européenne a « appelé les Etats membres à abroger les lois discriminatoires à l’encontre des personnes LGBT ».
La question s’impose à tous les agendas, même quand c’est pour voter des lois iniques comme en Russie. Ces lois n’ont d’ailleurs visiblement pas été votées par conviction, mais suite à des confrontations internationales, entre autres de la Russie contre la puissance états-unienne avec, en rétorsion, le refus de laisser des gays adopter des enfants russes. Elles ont aussi servi à Poutine, à flatter le chauvinisme russe sur le vieux thème éculé « qu’il n’y en a point chez nous » et que ce « vice » est un vice importé. En même temps le potentat s’attachait un peu plus la très réactionnaire église orthodoxe. Bref.
Des Etats s’opposent sur ces questions, à juste titre même si ce n’est pas sans arrière-pensées ni instrumentalisations diplomatiques ou politiciennes dans le vaste jeu de dupe et de poker menteur qui épuise la planète. Le sujet « tabou » ne l’est plus et les « parias » même quand ils restent invisibilisées par la force restent visibilisés par ce débat mondial. Jusque dans les recoins les plus reculés de notre petite planète, elles, ils ne manquent pas de l’apprendre un jour ou l’autre ce qui, bon an mal an, est une consolation porteuse d’avenir.
Ces questions sont devenues un enjeu politique en général, et un enjeu mondial, c’est-à-dire leur défaite.