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Billet de blog 11 février 2014

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L'UTOPIE (HOMO)SEXUELLE billet 18 Le soliloque homophobique

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18. La fin du soliloque phobique

L’homophobie, longtemps soliloque phobique, qui ne parlait qu’à elle-même, excluant tout dialogue et tout interlocuteur, fonctionne, vaille que vaille, sur trois modes.

Le mode viscéral tout d’abord. On l’entend copieusement décliné au sein des « manif pour tous » lorsque la consigne de ne pas parler à la presse se relâche. Plus policés que certaines des éructations enregistrées, il y a le « moi, je n’y peux rien, je ne supporte pas » ou « ça me dégoûte », ou « comment peut-on faire ça entre personnes de même sexe »... un « ça », expéditif chuintement verbal qui exclut d’avoir à en dire plus et sonne comme une sentence. Un « ça » sans appel parce que l’homosexualité ne serait ni transport amoureux, érotique, voluptueux : une sorte de gesticulation obscène, rien de très humain.

Le mode légitime, ensuite arc bouté sur des certitudes de père de famille père la pudeur, qui n’est ni responsable ni coupable d’une quelconque homophobie. Ce moi altier prétend procéder du bon sens, des bonnes mœurs, de la science même, se réfère à ses allégeances telles l’éducation reçue, la culture familiale, la religion, la Nature, toutes autorités dûment convoquées pour n’avoir, là encore, pas à s’expliquer par soi-même. Parfois la Patrie voire la race pointent leur nez sur l’air de « y’en a point chez nous », renvoyant la charge de « la tare » (de son éventuelle intrusion) aux allogènes pour ne pas dire aux Barbares (comme aux hérétiques en religion).

Du légitime il est logique de passer au mode ça ne se discute pas : « c’est comme ça, ça a toujours été comme ça » suivi de l’insidieux « on dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas mais n’ose pas dire », couverture démagogique de tant d’infamies prêtées au bon sens populaire. L’avenir de l’Humanité lui-même est invoqué car « si tout le monde était homosexuel c’en serait fini du genre humain», conjecture qui, sans vergogne, s’accompagne du refus de voir les LGBT par exemple via la PMA, procréer, élever en couple leurs enfants, adopter...

Mode conjoint : la disqualification des premiers intéressés. En leur temps, on débattit de l’âme ou non des femmes (et de leur droit de vote) sans elles, de même quant aux Indiens (controverse de Valladolid), quant aux nègres bons, malgré leur âme, pour l’esclavage. On ne consulte pas les dominés, ni les parias. Comment leur accorder foi quand ils sont juges et parties ? Et s’ils sont dominés, parias c’est qu’il y a bien une raison ou qu’ils y sont pour quelque chose. Un édit ou un assentiment divin ou une loi de la nature une propension d’ou le soupçon : il n’y a pas de fumée sans feu ni d’oppression sans quelque chose chez l’opprimé/e qui la fonde. Tels sont les méandres du raisonnement disqualifiant que se construit le soliloque homophobe.

Alors il trouve toujours : l’homosexualité est une épreuve que Dieu inflige, Dieu dans sa bonté extrême n’infligeant pas d’épreuve à qui ne serait pas à même de la supporter, ils supporteront donc, repentance, abstinence. Ou bien le pervers (homo, bi, trans, hors le genre) sera un patient, innocent du ratage qu’est sa sexualité mais raté. De toute façon, il n’est pas plus sujet de son fatum, que vrai sujet de conversation.

Vient logiquement le mode de l’évitement sur divers registres : il se joue couramment sur le rire, l’humour gras, l’ironie dépréciatrice, le sarcasme, la bonne blague de fin de repas, histoire de tuer toute discussion sensée, et d’intimer, en en ridiculisant la figure à la personne concernée d’avoir à bien se tenir.

Le mieux serait le silence, la simple évocation polluant à elle seule la bouche d’où elle sortirait, on ne prononce pas ces mots, on censure l’allusion, on fait les gros yeux à table. Tabou. Ainsi a-t-on pu passer des enfances jusqu’à l’âge adulte sans avoir entendu le mot. Il est assurément des familles pour tous dans lesquelles l’étouffoir du tabou fait certainement des victimes. N’en plus parler ni entendre parler tel est le rêve (tenté par Mme Tchatcher en 1986, ou Poutine aujourd’hui en Russie) que poursuivent les fanatiques qui font aujourd’hui le siège de l’éducation nationale et des bibliothèques. Il y a de l’autodafé dans l’air du temps.

Enfin il y a la violence, camarde grimaçante qui plane sur la vie des hors le genre plus que la honte ou l’inhibition, bras armé du soliloque homophobe, prolongement de sa paranoïa, ultime expression de son impuissance finale. Elle pointait déjà dans le rire, elle s’aiguise avec l’insulte enfle dans la colère et s’exprime telle qu’en elle-même dans la panoplie d’agressions considérées aujourd’hui enfin par la police et la justice. Elles vont du harcèlement, de la gifle, la raclée, l’expulsion à coup de pied au cul, jusqu’au viol ou au cassage de gueule pur et simple avec meurtre en vue. Sans omettre les violences institutionnelles  émises par la coutume, la loi ou le dogme.

Les choses ont changé. Le viscéral est sommé de s’expliquer donc de se « raisonner ». Le soliloque homophobe est questionné sur sa culture, son éducation, sa morale, sa Nature prétendue, bref sa phobie. Le légitime est controversé. L’indiscutable discuté. Son procès s’instruit. Et les LGBT par leur colère se sont qualifiés eux-mêmes. L’homosexualité, la bissexualité, la transsexualité ne sont plus des points aveugles des débats qui secouent le monde, plus des trous noirs de la pensée, une absence de la Raison.

« Le silence tue » clament les associations de lutte contre le SIDA.

L’homophobie continue de tuer, mais ce n’est plus en silence : en face « ça parle ».

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