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Billet de blog 19 mars 2014

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L'UTOPIE (HOMO)SEXUELLE billet n° 21 La contre-libération du SIDA

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La contre libération du Sida (remplace un billet annulé)

Peut-on mesurer trente ans plus tard, l’impact du SIDA sur l’optimisme et le dynamisme de la révolution sexuelle et, bien sûr particulièrement homosexuelle ? Ce ne fut pas le coup de tonnerre dans un ciel serein, on n’y crut pas tout de suite. Plutôt un assombrissement progressif, petit à petit étouffant, comme ces cieux éclatants sur lesquels évolue une banale nuée qui, de plus en plus sombre va les obscurcissant absolument. Une sorte de processus informe, bientôt implacable, qui nous aspira par lequel la fatalité nous enserra de nouveau. Une peste moderne enfla en nous, puis, pire, passa par nous vers le reste tout le monde.

Ainsi en fut-il au sortir de quasi millénaires d’oppression, après quelques courtes années exultantes, pour des décennies de tragédie : tragédie pour de bon quand le fatum s’abat sur des lutteurs sans défense, les voue à l’exil (intérieur), à la déréliction, et les jette de nouveau à la vindicte publique.

Que serions-nous ? Boucs émissaires ou martyres ?

L’a-t-on assez dit : la sidération le partagea au déni, avant que l’autodéfense ne l’emporte, et que son tissu associatif ne s’implante. « Baiser est dangereux ? » protestèrent certains, « traverser la rue aussi ». Même l’association des médecins gays ne voulut pas y croire tout de suite. Nous voulions dynamiter la sexualité traditionnelle. Un mal sournois nous dynamitait. C’en était fait de la libération.

C’en était fait de l’impertinence, de la déculpabilisation et du retournement du stigmate : à peine libérés d’être un fléau social nous étions marqués du sceau d’un autre fléau, sanitaire certes mais aussi moral : punis par où nous avions péché, clamaient les revanchards impudiques des vertus que nous piétinions, rassérénés de nous voir sombrer par où nous étions en passe de vaincre. Et, passée la sidération, la terreur occupa les esprits, les vies, pour certains l’horreur que creusait en eux ce mal incernable, implacable.

Là où la libération ouvrait grand les portes de nos affects, de nos désirs, de nos élans, ce mal revenait introduire la défiance dans nos relations, la peur dans nos voluptés, et même la délation sociale réarmée en force. Parias de nouveau ! Sévère couperet sur nos optimismes qui trancha net la joie toute nouvelle d’être soi pour (celles et) ceux à qui on l’avait toujours dénié.

Ceux qui entreprenaient tout juste de cesser de raser les murs ne pouvaient cauchemarder pire retour de stigmatisation. L’homosexuel « infecté » redevenait objet de répulsion et tous les homosexuels porteurs supposés de contamination, et plus largement la libre sexualité vecteur de mort. Des tréfonds de l’imaginaire collectif ressurgirent les figures répulsives de l’inverti, du perverti pervertisseur, de bacchanales mortifères, de contagions obscures, péril pour la jeunesse, la santé morale et maintenant physique de la population.

Toute une génération porteuse de hardiesse intellectuelle, d’insolence vis-à-vis des choses établies, inventive jusque dans ses comportements vit son énergie absorbée par cette autodéfense, sa vigueur collective disloquée et, très vite fut quasi annihilée. Les morts tombèrent comme des mouches. Comble de puritanisme ironique en désespoir de cause, on vit se créer les « jack-off party », moments collectifs et hygiéniques de masturbation personnelle en public où rien ni personne ne se mélangeait d’autres que les halètements, les râles et parfois le rythme manuel, pâles et pitoyables échos des exubérances de naguère.

Un hygiénisme sui generis se répandit. Hygiénisme de l’autodéfense certes, rendu nécessaire par l’urgence, en l’occurrence incontournable et du coup légitimé. La négociation sanitaire s’introduisit au cœur de la rencontre sensuelle sous un sigle ad hoc, SSR, puis les sésames devenus d’usage : rapports protégés, sortir couvert. La romance amoureuse prit sa revanche : le coup de foudre mythifié qui protègerait bien sûr, la conjugalité saine (santé, sécurité) forcément « pour la vie », la fidélité et le fétichisme du sexe exclusif, du sexe propre en quelque sorte et propriétaire… La (chaste) prédestination amoureuse avec la quête de l’élu (sain) qui attend quelque part.

Bref les fadaises les plus normalisatrices dont l’hétérosexisme le plus normatif n’avait même pas rêvé pour nous.

Au travers de l’usage obligé du préservatif, des campagnes en appelèrent à  la responsabilisation des « cibles » envers soi-même comme autrui, entonnant en cela la rhétorique de la responsabilisation individuelle tous azimuts du néo-libéralisme qui va jusqu’à la stigmatisation des victimes. (Frôlant une forme de terrorisme mental envers qui omettait ou, pire s’abstenait d’y recourir, cf. le slogan « fiers de quoi ? » de Act up et l’affiche au fusil braqué, ou les anathèmes récurrents du fondateur).

Tous les moyens étaient bons, en quelque sorte, et si cela se conçoit dans l’urgence et une forme de réaction à la panique, le résultat n’en fut pas moins un moralisme de moins en moins rampant dont on peut voir l’acmé idéologique dans la reddition au mariage et au couple parental.

Ces nécessités et ce temps tragique entrèrent en collision avec l’assèchement des espérances révolutionnaires et l’avènement du néolibéralisme agressif. Les renoncements allèrent très vite se cumuler puis se conjuguer sous l’égide des réalismes à la nouvelle donne qui n’avait rien d’un new deal. L’air du temps devenu étouffant sommait les radicalités de se ranger aux impératifs néo-normatifs : désengagement des services publics sous couvert de la responsabilisation collective (communautaire), qui laissa place au système associatif tenu en laisse par les subventions ; auto coercition des victimes tenues d’avoir à se protéger elles-mêmes sous couvert de la responsabilisation personnelle qui n’autorise plus la critique systémique et inflige au contaminé une sorte de double peine etc.

Quelques irréductibles refuzniks se levèrent, tel Guillaume Dustan l’imprécateur, chantres dérisoires et désespérés du baiser bareback (« monter à cru » en français) qui renversaient le thème de la responsabilisation personnelle en droit à se conduire dangereusement. Ils furent incompris etdûment anathémisés par les sourcilleux ayatollahs du sanitairement correct. Veilleurs debout sur les murs de la Communauté assiégée, ils parlaient des libertés interdites et des jouissances fatales, « forcément » fatales. Mauvaises consciences, obscènes face aux souffrances des malades, ils tentaient de rappeler, aux gays domestiqués que ceux-ci, naguère encore, étaient irréductibles aux injonctions normatives pour avoir été si longtemps blessés, mutilés par elles.

fortinjaq@yahoo.fr

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