En guise d'amorce de son ouvrage, Gilad Atzmon, évoque deux événements qui ont marqué profondément son enfance heureuse de fils de colon Israélien à Jérusalem. Le premier était sa découverte du jazz à l'âge de 17 ans, découverte qui l'a amené à devenir le jazzmen reconnu qu'il est aujourd'hui. Le deuxième, survenue un an plus tard en 1984, lors de son service militaire dans les rangs d'un orchestre militaire envoyé en tournée de concerts, était la découverte d'un camp d'internement Israélien d'Ansar au Liban du sud. Voici un extrait de son récit:

"Au bout d'une piste de terre poussiéreuse, par une journée torride de début de juillet, nous arrivâmes dans l'enfer sur terre. L'énorme camp de détention était enclos de fil de fer barbelé. Tandis que nous roulions en direction des bureaux de la direction du camp, nous vîmes, dehors, des milliers de prisonniers  brûles par le soleil. 

Une fois arrivé aux baraquements des officiers, ceux-ci nous invitèrent à suivre une visite guidée du camp. Nous marchâmes le long de fils de fer barbelés interminables, avec, à distances régulières, des miradors: je n'en croyais pas mes yeux.

J'ai demandé à un officier: Qui sont ces gens?

Des Palestiniens, me répondit-il. Sur la gauche il y a ceux de l'OLP, et sur la droite, ce sont les types de Front Populaire de Libération de la Palestine; ceux-ci sont bien plus dangereux, c'est pourquoi nous les maintenons à l'isolement. 

J'examinai les détenus; ils me semblaient bien différents de Palestiniens de Jerusalem. Ceux que je voyais dans ce camps d'Ansar étaient en colère. Ils n'étaient pas abattus, c'étaient des combattants de la liberté, et ils étaient nombreux. 

Tandis que nous poursuivions notre chemin le long de fils de fer barbelés, je continuais à observer les prisonniers et je pris alors conscience d'une vérité insoutenable: j'étais en train de marcher de l'autre coté, par rapport à eux, moi qui étais revêtu d'un uniforme de l'armée israélienne. Cet endroit c'était un camp de concentration. Les prisonniers, c'étaient des "juifs". Quant à moi, je n'étais rien d'autre qu'un "nazi". Il me faudra bien des années pour comprendre que cette opposition binaire juif/nazi était, en elle-même, un produit de mon propre endoctrinement judéo-centré"

 

Installé à Londres, licencié de philosophie, Gilad Atzmon vit aujourd'hui de son jazz et de la publication des romans, des essais et des enregistrements musicaux.

 

A la lecture de ce passionnant ouvrage on découvre un esprit ouvert qui, sur un ton libre, nous propose un récit en forme d'une sorte d'improvisations sur le thème du juif et sioniste. Le sous-titre précise qu'il s'agit de "Réflexions sur la politique identitaire juive". On pourrait aussi appeler cet essai "A la recherche du juif perdu". 

Résumé en quelques mots, le travail d'Atzmon consiste à disséquer l'actuel univers juif afin d'y déceler le mal qui le ronge: le sionisme, cette idéologie raciste qui est, selon lui, à l'origine d'un système tout comme l'ont été le nazisme ou le bolchevisme. 

Il accuse les sionistes de manipuler les juifs et de leurs imposer une judéité qui les arrache à leurs vraies et belles valeurs du judaïsme. Il accuse les sionistes de falsifier l'histoire en vue de fomenter la haine et la peur afin de renforcer leur mainmise sur le système. Il leur reproche de déifier l'Holocauste et d'en faire ainsi un intouchable symbole fondateur de la judéité moderne. Et la liste de ses observations pertinentes ne s'arrête naturellement pas là.

Tout au long de la lecture de ces 287 pages on marche sur les oeufs tant le terrain est glissant et miné, on apprécie donc d'autant plus la grande précision et honnêteté intellectuelle de son auteur. A aucun instant aucun de ses propos ni aucune de ses intentions n'expriment de l'hostilité ni aux juifs ni au judaïsme ni à qui que ce soit au monde. Très bien écrit et très bien traduit de l'anglais il se lit presque comme un polar dense. 

 

Je ne suis donc pas étonné par l'accueil enthousiaste de l'ouvrage. Je suis, en revanche, attristé par l'hostilité primaire qu'il éveille aussi. Curieux sont les intellectuels et les hommes de médias qui au lieu de chercher à apporter des réponses aux questions qu'il pose, se contentent d'en exprimer leurs mépris et taxent Atzmon d'antisémite indigne.

Ce sont les mêmes qui rejettent le dialogue et condamnent aussi et de la même manière toute expression de la peur d'un conflit nucléaire que la politique d'Israel laisse redouter. Ainsi Stéphane Hessel, plébiscité pourtant par le public à travers le succès de son opuscule, se trouve trainé dans la boue par de nombreuses petites plumes à la recherche de reconnaissance de leurs payeurs. Tout comme Günter Grass avec son récent appel. 

Pourtant le conflit Israélo-Arabe nous impose aujourd'hui très violemment les questions auxquelles il est dangereux de ne pas apporter de vraies réponses. 

Mesdames et Messieurs les intellectuels indépendants! Il y a quelqu'un?

Gilad Atzmon raconte qu'à l'âge de 14 ans, suite à une visite scolaire du musée de l'Holocauste, il s'est trouvé exclu du collège durant 1 semaine pour avoir demandé à la guide, si elle pouvait lui expliquer pourquoi de si nombreux Européens avaient tant haï les juifs, dans tellement d'endroits en même temps? 

Mais c'était en Israël !

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