Les Pasdaran et les sanctions étasuniennes

Lundi 8 avril 2019, l’administration du président étasunien Donald Trump a ajouté le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) à la liste des organisations terroristes étrangères du département d’État. C’est la première fois que Washington labellise officiellement l’armée d’un autre État comme un groupe terroriste.

(article initialement publié le 10 avril 2019)

 

Lundi 8 avril 2019, les Etats-Unis ont placé les Gardiens de la révolution islamique sur la liste des organisations terroristes du département d’Etat. Désignation qui sera effective le 15 avril.

Cette labellisation permettra à l’administration étasunienne de poursuivre pénalement des membres des Pasdaran et leurs soutiens. En parallèle, les Etats-Unis ont rétabli toutes les sanctions levées en échange de l’Accord sur le nucléaire iranien.

Cette annonce participe d’un contexte de sanctions à l’encontre de l’Iran depuis l’accession à la présidence de Donald Trump.

Le 8 mai 2018, Donald Trump annonce le retrait des Etats-Unis de l’Accord sur le nucléaire iranien signé par son prédécesseur le 14 juillet 2015[1]. C’est après une volée de dénonciations de cet Accord que le président étasunien acte une de ses promesses de campagne.

Dans ce contexte, les Étasuniens rétablirent une série de sanctions contre l’Iran en mars, août, octobre et novembre 2018. Un an plus tard, David Peyman, le secrétaire d'État adjoint chargé de la lutte contre les menaces financières et leurs sanctions, affirme qu’il ne s’agit là que d’un début[2]. Depuis mai 2018, les sanctions déjà imposées à l'Iran couvrent 850 entités et individus ainsi que des secteurs entiers de l'économie iranienne[3].

Selon David Peyman et Bryan Hook, chargé de la supervision de l’Iran au Département d’Etat, il est difficile pour les entreprises étrangères d'éviter tout contact avec les entités sanctionnées telles que les Pasdaran, puisque ceux-ci contrôleraient entre 50 % et 70 % de l'économie iranienne.

Le Cabinet de guerre de Donald Trump voit donc en l’Iran la menace à éradiquer au Moyen-Orient, après la « défaite » de l’Etat islamique en Irak et en Syrie. La pression financière sur le régime iranien ne bénéficiera d’aucun allègement des sanctions.

Ces sanctions semblent néfastes pour l’Iran du fait qu'elles restreignent la production pétrolière de l'Iran et ses opérations bancaires et financières. Si l’Union européenne tente de sauvegarder le JCPOA notamment via le Special Purpose Vehicle (SPV), qui consiste en une bourse d’échanges afin d’éviter aux entreprises européennes les sanctions secondaires, cette tentative est probablement vouée à l’échec dans un système financier globalisé où primauté est accordée à l’extraterritorialité des lois édictées par les Etats-Unis.

La détérioration économique du pays

En raison de ces sanctions, l’économie iranienne se détériore en particulier au niveau de l’industrie pétrolière. La croissance est négative, de l’ordre de 1,5% en 2018, et elle est estimée à -3,6% pour l’année 2019[4]. Le taux d'inflation annuel de janvier 2019 était de 40%[5].

Selon des déclarations officielles, le nombre de citoyens vivant actuellement sous le seuil de pauvreté a augmenté de 50%[6]. En outre, le chômage des Iraniens détenant des diplômes universitaires a également fortement augmenté. Dans le même temps, les prix de l’immobilier ont augmenté de 83,5% en octobre 2018 par rapport à octobre 2017, et les travailleurs iraniens auraient perdu 90% de leur pouvoir d'achat[7]. Un indéniable motif de colère qui pourrait accentuer la pression sur le régime.

La pression économique, elle, devrait se dégrader en 2019 à la suite d’une réduction de 50% du budget étatique 2019-2020[8]. Le budget révèle qu'un certain nombre de secteurs de services sont confrontés à des coupes sévères.

L’arsenal de sanctions contre les Pasdaran

Depuis 2007, le Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) fait l'objet d'importantes sanctions étasuniennes pour son rôle dans les programmes nucléaires et de missiles balistiques de l'Iran, mais une seule composante du CGRI, la branche des opérations extérieures, la Force al-Quds, avait été déclarée comme étant une organisation terroriste.

En octobre 2017, le Trésor étasunien désigne le CGRI comme une entité terroriste[9]. Cette qualification implique de nombreuses contraintes pour les entreprises faisant affaires en Iran.

Dès le rétablissement des sanctions, le Trésor étasunien multiplie les actions contre des institutions ou des individus affiliés aux Pasdaran. En mai 2018, le gouverneur de la Banque centrale iranienne, Valiollah Seif, est classé comme terroriste pour ses financements via la Banque islamique Al Bilad, basée en Irak, au service du Hezbollah au nom de la Force al-Quds[10]. Le même mois, plusieurs individus sont sanctionnés pour avoir participé à un vaste réseau de change et fait transiter de l’argent (chiffrés en centaines de millions $) par des banques émiraties au profit du CGRI[11].

En octobre 2018, c’est le Basij, une force paramilitaire rattachée au CGRI, qui est visé par une nouvelle série de sanctions étasuniennes[12]. Celles-ci pointaient une vingtaine d'entreprises et d'institutions financières qui financent le Basij. Parmi ces entités, on retrouve la Bonyad Taavon Basij qui aurait utilisé des sociétés fictives pour masquer son contrôle de plusieurs milliards de dollars dans les industries automobile, minière, métallurgique et bancaire de l'Iran[13].

Les Pasdaran et la pérennisation de leurs activités

Historiquement, le régime de sanctions internationales a accéléré la prise de contrôle de vastes pans de l'économie iranienne par le CGRI. Entre 2006 et 2013, alors que l’Iran était frappé par les sanctions internationales, le faible secteur privé s’amenuisait et les Pasdaran avaient remporté de nombreux marchés sans appel d’offres, et profitèrent de la vague de privatisation sous le mandat de Mahmoud Ahmadinejad pour établir un quasi-monopole économique. En 2016, 229 entreprises seraient liées aux Pasdaran par le biais d’actions ou de fonctions au sein des Conseils d’administration[14].

Ce n'est pas seulement le régime de sanctions internationales qui aurait aidé le CGRI à prendre un certain contrôle de l'économie iranienne, mais une combinaison de la politique intérieure iranienne et de la pression exercée par le régime de sanctions.

Hassan Rohani a tenté de freiner la croissance des entreprises affiliées aux Pasdaran en 2017, notamment par plusieurs déclarations dans les médias prônant la nécessité de l’établissement d’un secteur privé solide avec une libre concurrence équitable. Par cette politique, il obtient le soutien du Guide suprême Khamenei après la vague de protestations début 2018 pour ordonner aux Pasdaran de céder ou de vendre une partie de leurs avoirs économiques. En octobre 2018, alors actionnaire majoritaire de l’important opérateur de téléphonie mobile, Hamrah Avval, le CGRI vend ses parts[15].

La détérioration générale de l'économie iranienne a valu au président Hassan Rohani d’être convoqué pour la première fois au Parlement pour répondre à des questions sur les troubles économiques traversés par le pays et aux appels à sa destitution[16]. Cette convocation intervient dans un contexte où le CGRI a multiplié les frappes contre l’Etat islamique dans l'est de la Syrie, un mois après la frappe de missiles lancées le 8 septembre contre plusieurs bases de l'opposition kurde au Kurdistan irakien[17].

À la fin de l’année 2018, le budget alloué au CGRI est passé de 202 000 milliards de rials à 255 000 milliards, soit 4,7 milliards de dollars, alors que le budget de l’Artesh, l’armée conventionnelle, est passé de 111 milliards de rials à 102 milliards[18].

Le 25 février 2019, Mohammad Javad Zarif annonce sa démission : il ne serait plus apte aux responsabilités des Affaires étrangères. À ce moment, Bachar al-Assad, en visite à Téhéran, s’entretient avec le Guide suprême et Qassem Soleimani, puis avec Hassan Rohani et Qassem Soleimani, les deux réunions se tenant sans Mohammad Javad Zarif[19].

Si le 27 février, le général de la Force al-Qods affirme que le ministre iranien des Affaires étrangères est en effet en charge des Relations extérieures du pays, et que Mohammad Javad Zarif revient après avoir vu sa démission refusée par le Président iranien, on peut penser à une primauté du militarisme prôné par les Pasdaran dans les diverses politiques iraniennes.

De plus, début mars 2019, Ebrahim Raesi, candidat déchu à la présidentielle de 2017, devient le chef du pouvoir judiciaire iranien[20]. Ebrahim Raesi était à la tête d’une fondation caritative qui gère les vastes ressources du sanctuaire de l’Imam Reza[21]. Une fois nommé en mars 2016, la presse conservatrice l’érige au rang d’ayatollah, alors qu’il est d’un rang inférieur, en tant que hojjat ol-Eslam[22]. Lors de l’élection présidentielle de 2017, il rencontre les commandants du CGRI, Mohammad Ali Jafari, et Qasem Soleimani[23].

Pour les Conservateurs, la nomination de Raesi a une signification symbolique. Déjà en 2017, ils supputèrent sur sa prétendue accession à la fonction de Guide suprême en cas de décès de Khamenei.

Si l’économie iranienne ne s’appuie ni sur les importations ni sur le tourisme, ce qui limiterait l’impact des sanctions étasuniennes, l’Iran affronte une guerre économique, psychologique et militaire. Face à cela, les Gardiens de la révolution semblent exercer une plus grande influence sur le régime, et même pérenniser leur pouvoir. Les sanctions occidentales n’ont eu que peu d’effets si ce n’est sur la population. Si, en son temps, le pouvoir de Saddam Hussein demeura dans un pays exsangue, qu’en sera-t-il du régime iranien ?

 

 

[1] Donald Trump annonce le retrait des Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien, Le Monde, 08/05/2018.

[2] Barbara Slavin, Trump officials warn more Iran sanctions are coming, Al-Monitor, 14/03/2019.

[3] Idem.

[4] Fred Fleitz, Nine Months Later, Trump’s Iran-Deal Withdrawal Is a Clear Success, The National Review, 07/02/2019.

[5] Idem.

[6] Mohammed al-Sulami, Iranian regime facing further instability and isolation, Arab News, 07/01/2019.

[7] Iran's Economy In 2018: Pressure Of Sanctions And Fear of Recurrent Unrest, Radio Farda, 25/12/2018

[8] Mohammed al-Sulami, op. cit., Arab News, 07/01/2019.

[9] « Treasury Designates the IRGC under Terrorism Authority and Targets IRGC and Military Supporters under Counter-Proliferation Authority », U.S. Department of The Treasury , 13/10/2017.

[10] « Iran : New U.S. Sanctions Target IRGC Funding », Stratfor, 16/05/18.

[11] « United States and United Arab Emirates Disrupt Large Scale Currency Exchange Network Transferring Millions of Dollars to the IRGC-QF », U.S. Department of The Treasury, 10/05/2018.

[12] U.S. Targets Network Backing Iran's Use Of Child Soldiers, Radio Farda, 16/10/2018.

[13] Idem.

[14] Emanuele Ottolenghi, Saeed Ghasseminejad, Annie Fixler & Amir Toumaj, « How the Nuclear Deal Enriches Iran’s Revolutionary Guard Corps », Foundation for Defense of Democracies, octobre 2016.

[15] IRGC Gives Up Stake In Telecommunications Possibly To Avoid Sanctions, Radio Farda, 24/10/2018.

[16] Maysam Behravesh, Commentary: Why U.S. sanctions won’t change Iran’s foreign policy, Reuters, 08/10/2018

[17] Idem.

[18] Less Budget For Iran's Defense Ministry, More For IRGC, Radio Farda, 27/12/2018.

[19] Soleimani Issues Statement To Mollify Zarif's Resentment, Radio Farda, 27/02/2019.

[20] Why Iran’s Reformists Welcome A Hardliner As Judiciary Chief?, Radio Farda, 06/03/2019.

[21] Iran’s ‘Deep State’ Could Unseat Rouhani With A Khamenei-Backed Hard-Liner In Upcoming Elections, The Huffington Post, 05/04/2017.

[22] Meet the powerful Iranian cleric looking to unseat Rouhani, Al Monitor, 10/01/2017.

[23] Iran’s ‘Deep State’ Could Unseat Rouhani With A Khamenei-Backed Hard-Liner In Upcoming Elections, The Huffington Post, 05/04/2017.

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