Jour 110: Tous contre tous

5 juillet 2020

C’est la deuxième fois que je vais récupérer un « colis de ravitaillement » au dépôt qui m’a été assigné, un Super U situé à deux kilomètres de mon lieu de confinement. A l’intérieur se trouvent deux sachets de pain en tranches, un paquet de pâtes, un paquet de riz, du sel en sachet, du sucre en sachet, du thon en boîte, carottes et petits pois en conserve, des tranches de jambon sous vide (que je ne mangerai pas), un litre de vin en bouteille (que je ne boirai pas). Même dans l’urgence absolue on ne rigole pas avec l’apéro saucisson-pinard dans ce pays. Au fond du carton traînent une savonnette et un tube de dentifrice. Pas de gel hydro-alcoolique mais ce n’est plus très important à ce stade. Tout cela doit nous durer aussi longtemps que possible, après quoi nous devrons faire une nouvelle demande sur l’application numérique mise en place par le gouvernement.  Apocalypse peut-être, start-up nation quand même.

Depuis l’annonce du renforcement strict du confinement il y’a dix jours, l’ambiance s’est considérablement tendue avant de se stabiliser dans un silence qui sature l’atmosphère. On a beaucoup parlé au début, avec une incorrigible légèreté, d’un « monde à l’arrêt » objet de fascination mais aussi d’une certaine jubilation devant cette curiosité de l’Histoire qui, n’étant pas appelée à durer, ne resterait que cela : un épisode original que l’on raconterait à nos petits-enfants en le grossissant pour les convaincre que rien dans leur vie ne serait aussi grandiose, aussi profond ni aussi marquant. Sauf que ça a duré et que le monde est maintenant vraiment à l’arrêt. Plus rien ne bouge, si ce n’est les semi-remorques du ravitaillement et les fourgons de la police. Il y’a eu, bien sûr, des tentatives de départ au soir de l’annonce mais les services de police, maintenant sous la direction directe de l’Etat-major des armées (Christophe Castaner, limogé il y’a maintenant un mois, aurait été retrouvé dans son jacuzzi, baignant dans ses excréments après une overdose d’anxiolytiques), étaient préparés. Plus d’amendes mais une garde à vue automatique, un fichage systématique, une reconduite au domicile et, le cas échéant, la confiscation du véhicule. On ne nous parle plus à la télévision de ce qui se passe en banlieue et rien ne filtre sur les réseaux mais j’entends les détonations et les pétarades venant de la cité, de l’autre côté du bois. J’ai vu de mes yeux un petit vieux se faire déglinguer par la brigade de nuit parce qu’il promenait son chien, qu’ils ont embarqué. Pas sûr qu’il le reverra.

Malgré cette déferlante de violence, évidente tentative de dissuasion à l’adresse de la population urbaine, je sais qu’il faut partir. Nous sommes dans une période de transition et je ne sais pas vers quoi…je ne compte pas attendre ici de le découvrir. Dans un monde autrefois ligaturé par des liens commerciaux inextricables, celui qui produisait peu pouvait se nourrir chez celui qui produisait plus, à condition de payer le prix. Dans ce monde qui ne produit plus, les pays s’engagent dans une course mortelle pour acheter le peu qui se vend. Il en sera bientôt de même dans ces zones urbaines densément peuplées où nous ne produisons rien. Les voisins qui applaudissaient ensemble à vingt heures il y’a encore quelques semaines s’entretueront pour la dernière tranche de jambon et le dernier litre de vin. Je ne veux pas être là quand la faim sera plus forte que la peur qu’inspire le bâton du berger et que les moutons deviendront carnivores.

Il faut que je parvienne à convaincre ceux que je peux de partir, à commencer par ma mère et mon frère, avec lesquels je suis confiné et, idéalement, Marie et sa famille. Cela nous forcera à prendre deux véhicules mais puisque c’est dans leur maison de vacances que je vais, je leur dois bien ça. Heureusement, j’avais fait des stocks d’essence avant la fermeture des stations-service.

Je m’en veux terriblement. Des années durant, j’ai parlé d’effondrement de la société occidentale, de s’apprêter, de prendre des mesures, de faire des préparatifs, et tout le monde ricanait. J’étais un original, un provocateur sympathique mais déraisonnable. Tous ces gens raisonnables ont déguerpi et déserté Paris dès que ça a commencé à sentir le roussi et moi, coupable de les avoir écouté, je suis bloqué ici avec rien d’autre que mon Coran, mon couteau et…

Merde, il est où mon couteau ?

 

 

A suivre…

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