Les chroniques jaunes (partie 12) : Au régal des traîtres

« Je regarde sur ma gauche : RAS ; sur ma droite : des chiens de la casse tenus en laisse » Booba, Rat des villes.

Après l’une des années politiques les plus agitées depuis le début du siècle, les enseignants se sont soulevés. Rewind. A la fin d’une année qui aurait pu marquer l’Histoire, une minorité d’enseignants s’est réveillée pour prendre en marche un train qui a depuis longtemps quitté la gare. C’est historique comme est historique l’établissement du record du hot-dog le plus long ou le plus grand nombre de buts marqués en une saison de ligue 1 CONforama : les épreuves du baccalauréat ont été « perturbées ». En réalité, parce que cette institution inspirée de l’union soviétique qu’est l’Education Nationale a su prendre des mesures d’urgence afin de préserver les apparences plutôt que la vérité, les seuls qui ont été perturbés ont été les chefs d’établissements et leurs pauvres secrétaires qui ont dû remplacer les notes manquantes par les notes obtenues par les élèves au contrôle continu ou, quand il le fallait, par des notes inventées de toutes pièces. Oui, c’est arrivé. Dans des centaines d’établissements. Dans des dizaines d’académies. On fournit une éducation morale et civique dans nos écoles, dont le principe premier est : fais ce que je dis, pas ce que je fais.

Les grèves en opposition au projet de loi Blanquer se sont succédé toute l’année. C’est, il faut le concéder, un funeste projet : le remplacement des filières classiques par des modules donne l’impression d’accorder plus de liberté et de souplesse aux élèves dans la construction de leur avenir. C’est le cas. C’est la création d’un état de nature éducatif où le plus fort survivra. Rewind. C’est la création d’un état de nature éducatif où celui qui a les parents les mieux informés survivra. Eux sauront, lorsqu’il aura 15 ans et qu’il sera occupé à ouvrir des keschné et des kegré, lui indiquer quelle combinaison de modules payera deux ans plus tard lorsqu’il s’agira de faire ses demandes sur Parcoursup’. Les autres, ceux qui seront livrés à eux-mêmes pour la détermination de leur avenir, choisiront des combinaisons de matières potentiellement hétéroclites juste parce que ce sont des matières qu’ils apprécient et dans l’apprentissage desquelles ils sont compétents. Ils n’arriveront même pas à gratter un BTS bas-de-gamme. De toute manière, la réforme-sœur de la réforme actuelle qui a mis en place Parcoursup’ avait déjà préparé le terrain : en remplaçant la sectorisation (une fac pour tous) par le recrutement sur dossier basé sur les résultats scolaires, certes, mais aussi sur les activités extra-scolaires on supprime le droit à l’erreur et, pire encore, le droit à la découverte du jeune : les destinées de celui qui est membre du club de football de sa ville et de celui qui a été inscrit par ses parents dans la troupe de théâtre locale ou, mieux encore, au conservatoire à 300 euros le trimestre sont dessinées par celui qui a conçu le plan local d’urbanisme. Le premier livrera des pizzas à vélo pour Uber Eats, pendant que le second, après son master en école de commerce, lui dira de se dépêcher tout en comptabilisant ses retards sur un Macbook Lite, posté sur un divan dans le siège parisien de l’entreprise.

Pour celui qui aura fait tous les bons choix stratégiques et construit son parcours de la manière la plus adéquate, il faudra encore qu’il soit né à proximité du bon établissement scolaire : le remplacement progressif de l’examen terminal national par le contrôle continu assurera qu’on ne fera pas d’erreur. Le bac de Villiers-Le-Bel ne vaudra plus le bac de Neuilly. Rassurez-vous : pas  plus d’arabes et de noirs dans l’éducation supérieure que les quotas créés par nos programmes de discrimination positive.

Ils ont osé nommer le projet « école de la confiance » pour la promotion de « l’égalité des chances ». Si George Orwell y avait pensé, il en aurait fait l’illustration de la novlangue : c’est presque plus parlant que « l’ignorance c’est la force ». Cela dit, sur le fronton de l’usine à former des bras employables plutôt que des cerveaux autonomes qu’est l’école républicaine, ce slogan ne serait sûrement pas si incongru.

Rewind. Les grèves en opposition au projet de loi Blanquer se sont succédé toute l’année. Un succession de grèves lassantes qui n’usent que ceux qui y participent et dont l’impact médiatique et politique a été nul, voire négatif puisqu’il n’a fait que convaincre les éternels opposants à la caste des fonctionnaires que ceux-ci font une grève permanente. Ce que ces opposants ne savent pas, c’est que ces grèves ne sont jamais suivies. D’abord parce que les enseignants ne sont quasiment plus informés du lancement d’un appel, et ensuite parce que ceux-ci doivent payer un abonnement Netflix, Spotify et Bein Sport et donc qu’ils ne peuvent pas se permettre de perdre 1/30e de leur salaire mensuel. Leur conscience politique, sauf dans quelques bastions communistes, est quasi-nulle et la caste enseignante est donc parfaitement Macron-compatible, comme en témoigne le score de 40% de voix qu’il a réalisé en son sein. Le ministre Blanquer, aussi sinistre qu’il puisse être, ne ment pas lorsqu’il dit que les perturbations du bac sont le fait d’une minorité radicale : la classe enseignante est une classe de planqués et, en ce sens, elle est l’exacte illustration des caricatures qu’on en fait.  

Quand le mouvement des gilets jaunes a réussi à unifier des composantes irréconciliables de la société française, à commencer par l’extrême gauche et l’extrême droite, les professeurs ont créé de leur côté, pour la défense de leurs petits intérêts, les stylos rouges. Ils ont été les grands oubliés du grand débat et des mesures qui ont suivi. Pourtant, leur situation est dramatique. Les maux qui les frappent sont tellement connus qu’il ne sert à rien d’en chanter la litanie : suppressions de classes et de postes, classes surchargées, violences, équipement obsolète…le point d’indice étant gelé depuis plusieurs années l’enseignant s’appauvrit, de manière mécanique, à chaque hausse de l’inflation. Il subit les frondes et les flèches d’une fortune outrageante et ne bronche pas. Il baisse le museau et continue son chemin vers une retraite qui va être coupée en morceaux par la réforme à venir. Lorsqu’une partie du peuple français a levé la tête pour se battre, plutôt que de la soutenir, voire de la mener, il s’est caché derrière un groupe Facebook pour écrire ses plaintes sur un clavier comme il les murmure à demi-voix en salle des profs en jetant des regards apeurés pour vérifier que son supérieur hiérarchique n’est pas dans les parages. Il regarde le gilet jaune comme on regarde une bête sauvage et voit en lui le sans-dents qu’il est et si, acculé, il doit apporter un commentaire il dira comme le font aujourd’hui les stars du show-biz, ces authentiques enfoirés qui sont restés muets lorsque fusaient les tirs de flash-ball : « je soutenais le mouvement au début, mais je ne soutiens pas ce qu’il est devenu ». Il regarde le prolétaire authentique, il parle de gilets jaunes-rouges-bruns en se disant qu’il est encore à l’abri, lui qui a des « diplômes », qui est « cadre », qui fait encore partie de la « classe moyenne ». Il ne voit pas que, le point d’indice étant gelé, son salaire fond comme la banquise d’année en année et, tel un ours polaire rachitique, l’enseignant glisse vers le sud, vers ce petit peuple et ces déchets qu’il regardait de haut. Lorsqu’il lui tendra la main pour ne pas se noyer, lorsqu’il verra dans le gilet jaune un gilet de sauvetage, celui qui le porte lui répondra : ou étais-tu, traître, lorsque nous avions besoin de toi ?

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