Je suis John Steinbeck

"Je crois qu'au fond les réalistes sont les gens les plus sentimentaux qui soient" John Steinbeck, En un combat douteux.

John Steinbeck est incontestablement un auteur de génie et, irrémédiablement, un narrateur de la défaite. La substantifique moelle de son talent réside dans sa capacité à faire croire au lecteur, même averti, que son récit aura une fin heureuse parce que ses héros, toujours faillibles et toujours nobles, le méritent. Systématiquement, le lecteur, qui a baissé la garde et à fini par croire que peut-être, sans doute, certainement, tout espoir n'était pas vain et que l'histoire pouvait, devait bien finir, se retrouve le livre fermé, le souffle coupé, le cœur las.

Celui qui raconte aujourd'hui l'épopée des gilets jaunes est un John Steinbeck, le talent en moins. L'un racontait les fermiers et les ouvriers du mid-west, l'Amérique périphérique et les perdants du rêve américain ; l'autre les sans-dents de la campagne et des banlieues, la France périphérique et les perdants de la mondialisation. L'ennemi des premiers était désigné dès les premières pages des Raisins de la colère : la banque, entité gigantesque et intangible incarnée par des sans-visage remplaçables que le fermier spolié par les hypothèques contraintes ne peut pas combattre the American way, à coups de fusil, parce que le banquier peut mourir mais pas la banque. L'ennemi du second est ce satané costard bleu marine qu'ils portent tous, taillé sur mesure pour les épaules frêles et les ventres gras et qu'ils peuvent tous endosser, si bien que tuer l'un ne ferait que libérer la place pour le second.

Le destin des uns ne sera pas nécessairement celui des nôtres, pas encore défaits, mais l'optimisme béat ne résiste pas à l'épreuve des faits. En effet, à les voir défiler depuis le commencement de cet Hiver de notre mécontentement qui se renouvelle chaque tendre samedi et poursuivant leur idéal du RIC émancipateur, on pense à George et Lenny caressant, dans Des souris et des hommes, le doux rêve de la ferme, de l'enclos à lapins, de la fin du labeur et de la précarité et ne récoltant, pour le plus innocent d'entre eux, qu'une balle à l'arrière du crâne comme les plus innocents d'entre nous récoltent les flash-ball dans les dents. 

Ce qui croient à la cause, à la fraternité retrouvée, à la démocratie participative en appellent Au Dieu inconnu et citent, eux qui en sont les acteurs, l'auteur d'En un combat douteux : "Si nous étions assez nombreux à ronger l'os, il finirait par se briser". Ils appellent à la grève générale illimitée et sont peu quand vient l'heure des piquets. Dans les cortèges on s'oppose, on se bat entre extrême gauche antifa et extrême droit. Steinbeck répond à l'invocation : "Je n'ai jamais vu deux chiens s'entre-aider pour casser un os mais je les ai vu s'entredévorer pour l'avoir".

En face, les éditorialistes commentent les images des caméras , les vitrines brisées et les écarts au droit, cette violence plus illégitime que celle des grenades qui éteignent des yeux et arrachent des doigts. "Les hommes affamés ne respectent aucune règle", les ministres rassasiés ignorent la loi.

Ce qui ramène toujours le lecteur à Steinbeck, à découvrir les œuvres qui n'ont pas encore eu l'occasion de lui infliger de nouvelles cicatrices ou à relire celles qui ne manqueront pas de rouvrir de vieilles plaies, c'est que ce n'est pas la fin qui compte, chez Steinbeck. C'est le chemin parcouru par ces hommes et ces femmes qui naissent anonymes, qui meurent anonymes mais qui, entre ces deux occurrences sans importance, agissent en héros.

Même si nous sommes dans un roman de John Steinbeck, même si la défaite est certaine, ceux qui sont dans la rue ne se décourageront pas car ils sont hommes et, d'instinct, ils savent que "ce qui décourage les hommes, c'est de travailler sans but. Le plaisir de travailler à une chose qui a un sens, c'est inoubliable". 

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