Les chroniques jaunes (partie 15): Nous sommes tous des colonisés

« Notre erreur est probablement d'avoir été trop intelligents» Gilles Le Gendre, député de Paris.

Il y’a des jours, lorsque mon désespoir atteint son paroxysme, où je souris. C’est avec plus de distance et de froideur que je pose mon regard sur les remuements du monde, sur vous, sur vos luttes et sur vos larmes. D’abord « il » a détruit le salariat, ensuite « il » a écrasé les chômeurs et, enfin, « il » s’attaque aux retraités. Bientôt, « il » écrasera les fonctionnaires et les services publics. « Il » vous rackette, « il » vous dépouille, « il » vous tabasse. D’ici la fin de ses deux mandats, vous n’aurez plus que votre œil pour pleurer et, toujours, vous n’aurez pas compris pourquoi « il » vous a tout pris.

Je ne vais pas vous dire, comme certains, que c’est le seul moyen viable d’assurer la stabilité et la survie de l’Etat, le paiement de la dette ou la réduction du chômage de masse. Ce sont là les sornettes que se racontent ceux qui profitent de ces politiques ou qui croient qu’ils en profiteront à l’avenir. Je ne vous dirais pas non plus que nos dirigeants sont des incompétents, des imbéciles ou des aveugles, car se serait sous-estimer leur intelligence et surestimer leur humanité. Surtout, je ne vous dirais pas que « c’était mieux avant ». Enfin, ca dépend pour qui…car « avant », durant cette période qui vous est apparue comme glorieuse, pleine de découvertes, de culture, de richesses diverses et de progrès social pour tous, il y’avait la colonisation. Avant, il y’avait une masse de « sous-humains » dont vous pouviez exploiter les terres et les bras. Avant, vous étiez des hommes, vous vous teniez droits, vous étiez nobles et fiers parce que vous aviez des inférieurs sur lesquels vous pouviez vous appuyer comme sur autant de  béquilles de chair et d’os. A bien y regarder, tous les « empires », tous les « âges d’or », tous les « progrès » ont été construits sur les cadavres d’esclaves et de colonisés.

Seulement, le propre du colonisé c’est qu’il n’apprécie que très peu sa situation et  qu’il finira inéluctablement par se rebeller car, bien que vous ne lui ayez pas reconnu la nature d’être humain et la dignité de citoyen, être humain il est et citoyen il deviendra, que ce soit de votre nation ou de celle qu’il se taillera à coups de couteau de cuisine dans la vôtre. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé et d’ « empires » vous êtes devenus simplement « nations ». Bien sûr, vous avez maintenu vos économies nationales sous perfusion à l’aide de traités perfides, d’une corruption éhontée et d’interventions militaires sporadiques pour maintenir des interlocuteurs plus amicaux en place mais vous avez perdu beaucoup. Vous aviez accordé à vos peuples des villes propres et lumineuses, des conditions de vie luxueuses, des services publics de qualité, des emplois grassement payés, des congés, des vacances, des soins gratuits, des droits et presque du pouvoir parce qu’il est si facile d’être généreux quand les ressources sont infinies et la main d’œuvre gratuite. Puis, lorsque l’exploitation des peuples inférieurs a dû être plus discrète et moins étendue, vous avez dû vous tourner vers vos propres peuples pour compenser, mais c’est qu’il coûte cher, le travailleur que l’on paye ! Comme il est gourmand, le travailleur blanc ! Il veut se reposer le dimanche, être payé davantage la nuit, lorsque son travail est dangereux, ou même simplement pénible. Il veut être payé lorsqu’il est malade, lorsqu’il est en congé dans sa maison de campagne, lorsqu’il est en vacances à l’étranger pour explorer et exploiter un peu lui aussi une partie de ce monde si vaste. Il veut arrêter le travail avant sa mort et qu’on continue à lui verser de l’argent pour qu’il puisse profiter de ses vieux jours…il veut beaucoup, le travailleur-citoyen ! Tout cela, ça réduit les bénéfices, ça réduit la rentabilité de l’entreprise, ça nous fait passer pour des cons devant les rivaux qui n’ont pas mis en place ces régimes si généreux parce que, n’ayant jamais colonisé, ils n’en ont jamais eu l’opportunité. Alors il faut changer de stratégie. Ou plutôt, il faut reprendre les vieilles stratégies, et les appliquer à son propre peuple. A défaut d’avoir des colonies, il faut devenir colonie.

Mais, me direz-vous, comment peut-on se coloniser soi-même ? La réponse est simple : on ne le fait pas. Pour coloniser son propre peuple, pour le réduire à la servitude, il suffit de s’en extraire. On planque son argent dans une banque suisse, on s’habille de marques italiennes, on roule dans une voiture allemande, on se marie avec une américaine (ou un américain), on implante son usine en Inde pour produire avec des pièces chinoises un objet qu’on estampillera « Made in France ». On a trois passeports, on parle quatre langues (ou juste l’anglais) et on alterne entre un hôtel londonien et une maison aux antilles dans un avion privé prêté par un ami russe avec lequel on discute par l'intermédiaire d'un téléphone coréen. L’Internationale socialiste est devenue réalité : oligarques du monde, unissez vous ! Autrefois, de France on ordonnait à l’Algérie ou au Sénégal, maintenant c’est du ciel qu’on dirige la France. Autrefois, on commandait à des chefs de tribu vassalisés qui traduisaient nos directives à leurs sujets, maintenant on donne des consignes à des politiques et des éditorialistes qui font de la pédagogie à la télévision. Autrefois on nommait le colonisé « sauvage » ou « indigène », maintenant on le nomme « Jojo » ou « sans-dents ». Toujours, on le déshumanise. Toujours on le dénonce comme « feignant » et comme « voleur ». Vous ne travaillez que 35 heures et pourtant vous préférez profiter des allocations chômage. Vous êtes les nègres d’autrefois qui faisaient la sieste en douce et volaient dans la cuisine du maître. Le flashball est le fouet d’autrefois. BFMTV et CNews sont l’ancien et le nouveau Testament qui vous rappellent vos péchés et votre devoir envers vos maîtres. Le racisme institutionnel est mort parce qu’il n’a plus d’utilité : blancs, noirs ou jaunes, tous les travailleurs sont des nègres dans l’œil du patron. Il ne subsiste que dans vos petits esprits étriqués, pour que vous vous fassiez la guerre entre vous, pour que vous vous poussiez les uns les autres hors de la barque dans laquelle vous êtes entassés pendant que passe à côté le yacht de celui qui vous regarde en riant.

Je comprends votre désarroi, car vous êtes colonisés pour la première fois, alors je vous apporte la bonne nouvelle : cela ne durera pas, car l’homme ne peut supporter éternellement la servitude. Vous aussi vous prendrez le couteau de cuisine pour vous tailler une part de liberté. Vous avez été des bourgeois et peut-être certains d’entre vous le sont encore. Il vous est peut-être encore avantageux d’obéir à vos maîtres plutôt que de rejoindre les rangs de vos frères. Vous croyez encore peut-être que les maîtres gagneront et vous récompenseront. Vous espérez peut-être encore être en mesure d’attendre le dernier moment pour choisir votre camp, lorsque le sens du vent vous dira qui sera le vainqueur de la bataille. Vous croyez peut-être encore que la vie est comme la cabine de vote, un espace secret dans lequel vos trahisons sont invisibles. Vous êtes peut-être encore « en même temps » pour que les oppresseurs soient plus justes et les opprimés moins violents. Dépêchez-vous, choisissez bien car bientôt « vous » et « je » deviendront « nous » et « eux ».

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