La République des ratés

« Tu sais, mon fils, nous on est des gens simples », Maman.

Je ne me souviens pas des mots qui ont appelé cette réponse de ma sainte de mère, quelle réflexion insensible, provocatrice ou simplement inquiète de l’adolescent complexé et vindicatif que j’étais il y'a dix ans, une éternité, hier. Je me souviens nettement, cependant, de l’évènement qui faisait l’objet de la conversation : il s’agissait de la cérémonie de remise du diplôme du baccalauréat, diplôme que j’ai obtenu au rattrapage et à la faveur d’une tricherie pure et dure. Je m’explique : mon lycée était un établissement plutôt réputé, disposant d’une section internationale payante et sélective, qui ouvrait la porte (pour reprendre une expression professorale détestable) à un bac spécifique relativement prestigieux dont certaines épreuves n’étaient pas nationales mais déterminées par les équipes de l’établissement. J’ai donc eu, à l’avant-veille des épreuves de rattrapage, l’immense privilège de recevoir un appel du directeur de la section qui, pour préserver le taux de réussite de 100% de son bébé, m’a simplement transmis la liste des sujets à réviser. Le résultat de l’opération fût un retentissant 16/20 coefficient 9, qui me permit d’obtenir le précieux sésame (pour reprendre une expression journalistique méprisable) en obtenant la moyenne à trois épreuves sur les onze que comportait l’examen. Il fait bon fréquenter les bourgeois.

C’est d’ailleurs là que cette introduction de l’introduction me mène : mes parents ne les fréquentaient pas. Si les parents de mes camarades se voyaient parfois en dehors des réunions auxquelles ils étaient invités (on n’est pas convoqué, chez les bourgeois) par l’établissement, s’ils participaient à des cafés-rencontres au lycée, à l’organisation de la pièce de théâtre et à une multitude d’activités sociales et culturelles dont mes parents étaient absents, c’était sûrement qu’eux vivaient près du lycée ou dans les communes limitrophes alors que nous vivions à une heure et demie de transports en commun, en banlieue. Les mots de ma mère me sortirent instantanément et brutalement de cette enfantine illusion : si mes parents, professeur contractuel dans un lycée professionnel et secrétaire d’administration dans un des organes bureaucratiques de l’union européenne, esquivaient les parents de mes camarades comme j’esquivais les cours, c’est qu’ils étaient complexés. Ils étaient des gens simples. Ils n’étaient pas « sophistiqués ». C’est là que je compris, aussi, pourquoi je devais faire des heures de transport pour ne pas suivre les cours, pourquoi mes parents payaient (Dieu seul sait comment) un lycée hors de prix en plus de leur pavillon de banlieue, pourquoi ils faisaient des heures de transport pour aller au boulot au lieu d’acheter une maison plus proche de la capitale où ils exerçaient. Ils misaient, très littéralement, sur moi. J’avais sauté une classe, j’avais (dixit un psychiatre sur-rémunéré) un haut quotient intellectuel, j’avais (dixit tous les professeurs qui disent cela de tous les élèves) beaucoup de potentiel. Je serais, moi, « sophistiqué ». Je serais un intellectuel, un vrai, avec des gros diplômes, une grosse cravate, un gros salaire et une toute petite paire de couilles. Moi, je réussirais.

Comprenant cela, je fis ce jour là un serment : je réussirais à tout prix. J’atteindrais les sommets du pouvoir et je hisserais mes parents sur le toit de la société pour que eux, enfin, soient ceux qui regardent les autres de haut avec des yeux qui disent : vous êtes des gens simples.

Non, je déconne. Si j’ai fait un serment ce jour là, c’était sûrement d’envoyer ma vie directement dans le mur. C’était de m’assurer de la rater bien comme il faut, de la rater tellement que je ne pourrais jamais être un bourgeois, que je n’aurais jamais les moyens d’être « sophistiqué », que je serais toujours, à jamais, éternellement du côté des gens simples.

Car, vois-tu, moi je les connaissais les bourgeois. Cela faisait presque dix ans que je les fréquentais après les cours, le week-end ou pendant les vacances scolaires. J’avais été à leurs fêtes d’anniversaire, aux boums, j’avais mangé et dormi chez eux, j’étais entré dans leur intimité. Ils ne valaient pas mieux. Certains (beaucoup) étaient alcooliques, d’autres traitaient leurs femmes comme de la merde, avaient une hygiène déplorable ou étaient profondément dépressifs. En vieillissant je comprenais aussi que, pour la plupart, leur culture était une culture faite d’apparences, de références, superficielle et vide. Ils parlaient d’art en répétant ce qu’ils avaient vu ou entendu ailleurs, ils citaient des classiques qu’ils n’avaient pas lu ou compris, ils discouraient sur l’écologie et passaient leurs vacances à « faire » le Vietnam, le Cambodge et le Laos. Ils votaient pour celui qui présentait le mieux, était le plus beau, le plus sympathique et surtout le moins radical dans les propos, même si cela voulait dire la vacuité des propositions. Ils étaient bêtes et hypocrites, comme les autres. Pire encore, ils étaient lâches. Les parents klaxonnaient sur la route et parlaient fort à travers la vitre fermée mais accéléraient si l’autre s’arrêtait et sortait de sa voiture ; les enfants s’écrasaient lorsqu’ils passaient à côté de leurs alter-egos qui avaient le malheur de venir de la cité HLM de la ville. Ils n’avaient pas réussi, ces gens. Ils étaient sûrement successful mais, fondamentalement, ils étaient des constructions ratées.

Une fois que l’on a fait ce constat, un autre doit suivre. Cette illusion, ce genjutsu, s’étend à tous à tous nos aînés, à tous nos supérieurs, à tous nos modèles, à tous les puissants.

Prenons un exemple : Teddy Riner, incarnation de la puissance physique, de la victoire, du succès a révélé récemment qu’il n’avait plus depuis longtemps de cartilage dans les genoux et qu’il subissait, simplement pour pouvoir se mouvoir et s’entraîner, des infiltrations journalières de cortisone. C’est un homme sous assistance médicale permanente. Cela n’enlève rien à la valeur de ses succès, mais réduit certainement drastiquement la liste de ceux qui voudraient être à sa place.

Un autre : Joaquin Phoenix. Je vous passerai le discours larmoyant sur la mort prématurée de son frère, sur son alcoolisme et sur ses addictions. Ce succès de l’année, cette nouvelle icône a pris son rôle de role model très au sérieux et écume les cérémonies de remises de prix en proférant des discours dont la vacuité ne peut que se mesurer à celle du film qui l’a amené là. Si Joaquin Phoenix est notre nouveau porte-parole, mettez moi une balle dans la tête tout de suite. No joke.

Un dernier : Christiano Ronaldo. On raconte que lorsqu’il évoluait dans son club d’enfance au Portugal, on annonçât à l’équipe que le match qui suivrait serait observé par un recruteur qui offrirait un contrat à l’attaquant qui marquerait le plus de buts. Ronaldo et le second attaquant, son coéquipier, se livrèrent une bataille terrible et, à une poignée de minutes de la fin du match alors que tous deux avaient marqué deux buts, son rival se trouva seul face au gardien, à un dribble, un lob, un tir de la célébrité et de la fortune, à une touche de balle du succès…Il se servit de cette touche de balle pour la passer à son coéquipier qui marquera le but, signera le contrat, deviendra l’un des plus grands joueurs et des l’une des plus grandes stars de sa génération.

Voici, pour rester simple, où nous mènent toutes ces digressions : nous ne connaissons de société que la société des idoles. Toute notre structure sociale repose sur la recherche et l’adhésion à ces faux idoles, ces géants aux genoux d’argile, ces âmes qui maquillent le vide en jouant un rôle, ces étoiles lumineuses qui ne sont finalement qu’à une passe de l’ombre de et de l’anonymat.

Comprends, les fils du destin sont fragiles et infini est le nombre des guerriers féroces qui suent dans l’obscurité d’un dojo ou d’une salle de boxe, de comédiens qui exercent leur talent dans un open-space ou un hall d’immeuble, des génies du ballon rond qui n’ont pour acclamation que les tapes sur l’épaule de leurs coéquipiers du dimanche. Notre attachement à ceux que les projecteurs choisissent est aussi absurde que le hasard et la combinaison de facteurs dépendants et indépendants de leur volonté qui les ont placés dans la lumière. Combien de carrières brisées par les décisions de juges et d’arbitre corrompus ou ineptes, par une rupture les ligaments croisés, par l’absence de réseau ou le refus de s’agenouiller, par des agents douteux ou à cause d’une passe ratée ? Vos héros, vos champions sont juste à côté de vous, ce sont ceux qui se battent pour une médaille en toc tous les dimanches dans votre gymnase local, qui vous racontent des histoires et vous captivent le temps d’un trajet en rentrant avec vous du boulot, ceux qui vous réveillent le samedi matin parce qu’ils crient leur joie du but marqué sur le terrain d’à côté. Ce sont tous ces ratés, tous ces gens bien palpables qui, en plus de l’exercice régulier de leur talent, portent le poids de l’existence et du travail sans que leur chemin ne soit éclairé par le scintillement de la célébrité.

Mais, me diras-tu, quelle importance ? Quelles conséquences ont ces fausses idoles sinon de nous faire acheter quelques magasines people, regarder des mauvais films, payer un forfait mensuel pour bein sport, pleurer et faire des centaines de kilomètres pour assister à leur enterrement lorsqu’ils décèdent ?

C’est ici, précisément, au point auquel mes pénibles divagations t’ont si subtilement amené que se referme le piège de nos sociétés : nous recherchons aussi chez nos dirigeants des idoles. Des élites. Des élus. La légitimité que tiennent nos élus vient de quelque chose de bien plus profond que leur simple élection stricto sensu: si l’on considérait simplement qu’ils étaient seulement à leur place parce qu’ils étaient les moins détestables de ceux qui étaient disponibles et que nous avons donc nonchalamment glissé un bout de papier à leur nom dans une urne, nous ne les respecterions pas. Nous ne les paierions pas aussi grassement. Nous ne les laisserions pas exercer dans des palais dorés. Non, ils sont légitimes car, au fond de nous, nous sommes convaincus qu’ils sont « les meilleurs d’entre nous ». Si ce n’était pas le cas, ils n’auraient pas gagné l’élection et ne seraient donc pas à la place à laquelle ils sont parvenus. Ils ne seraient pas dans la lumière. Ils ne seraient pas des élus. C’est imparable.

C’est oublier que ces hommes et ces femmes ne sont pas à leur place parce qu’ils sont les meilleurs hommes ou femmes de notre société. Ils sont à leur place parce qu’ils ont mieux manœuvré pour y être. Ils ont été plus habiles, plus malins, plus calculateurs, plus vicieux, plus ambitieux surtout. Ils l’ont voulu plus ardemment. Sont-ce là les qualités qui font les meilleurs dirigeants ? Ceux d’aujourd’hui disent que tout va mal car ils héritent des dégâts causés par ceux qui les ont précédé durant quarante ans et ceux-là disaient cela de ceux qui les ont précédé, et ainsi de suite. Ne peut-on donc pas dire que ce processus, que la recherche de ces « élus », de ces idoles, est un échec ? Que c’est…raté ?

Je t’entends déjà t’opposer à moi dans ta tête et me rétorquer, par télépathie : que faudrait-il faire alors ? Mettre des ratés au pouvoir ?

Eh bien pourquoi pas ? La France irait-elle vraiment plus mal si nous avions mis notre blague nationale, Jean Lasalle, au pouvoir ? Ce raté qui, pour défendre ses causes s’est ruiné les intestins dans une grève de la faim interminable, a marché des centaines de kilomètres à travers le pays pour mieux le connaître ? Cet homme  qui sait ce que c’est de manger avec les doigts, de tondre son propre gazon en prenant des coups de soleil, qui connaît les chants et les traditions de sa région et n’aurait jamais dit de nous que nous sommes « une foule haineuse », « des sans-dents », « des jojos », « des gaulois réfractaires » ou « des racailles » car lui sait qu’il n’est pas plus proche de la perfection que nous. Encore que, lui comme les autres ne mériterait pas la place car il l’a trop voulue, comme l’ont trop voulue tous ces larbins qui ont accouru pour être des putes et des députés après la success-story de notre winner national. Le tirage au sort est une solution déraisonnable, mais lorsque l’on voit ce qu’on accompli les dirigeants raisonnables, ces gens qui ont réussi, ces gens « sophistiqués » ne peut-on pas se poser la question ? Ne pourrait-on pas donner par là, collectivement, notre vote à ceux pour lesquels il ne faut pas voter ? A ceux qui n’ont rien demandé ? A ceux qui sont près de nous, tous les jours, et qui exercent leurs talents sans rien demander en échange ? Une assemblée de sans-dents, de jojos, de gaulois, de racailles. Une assemblée de ratés. Une assemblée sous un drapeau jaune.

 

***

Et moi, me demandes-tu ? Que suis-je devenu ? Ah, je suis devenu tout un tas de choses, mais surtout je suis devenu un raté. J’ai régressé socialement, j’ai quitté le pavillon de banlieue pour la cité HLM, j’ai vécu jusqu’ici une vie pleine de petites victoires et de grands échecs, d’ambitions écrasées et de succès inespérés, de partage de ce que je n’avais pas et de gâchis de ce qui m’avait été donné. En cet instant que nous partageons, je suis un grand auteur de livres sans couvertures, de chefs-d’œuvre à un seul lecteur, propriétaire de textes d’un millier de pages et d’une carrière qui tient en une ligne.

Ma maman est quand même fière de moi. C’est une femme simple, tu sais.

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