Pavlov contre les gilets jaunes

"J'aime une femme, elle m'a donné le sein, m'a appris à différencier l'homme et le chien" Booba, Pitbull.

Pour qui s’y est engagé assez longtemps, la lutte de vient un réflexe pavlovien : le réveil sonne, on avale un café brûlant et on embrasse sa compagne endormie qui grogne à l’idée de nous voir nous exposer à la garde à vue, la prison ou l’énucléation et sourit à l’idée d’avoir toute la surface du lit pour elle. Dehors, une bouffée d’air frais, une autre de tabac et on regarde le ciel pour se donner du courage en se disant qu’au moins c’est un beau jour pour mourir.

Sur le trajet, un éclair de lucidité nous rappelle que la marée jaune s’est retirée des rues des quartiers chics de Paris et qu’il n’y aura que du bleu à l’horizon. Les réseaux sociaux nous soufflent que seuls les moqueries et le mépris, résonnants et cruels comme les cris des mouettes qui raillent les occupants d’un bateau à la dérive, répondent aux appels de détresse.

Ne restent que les chiens de la casse, les derniers gilets jaunes qui seront les premiers sur le terrain de la révolution qui vient. Parmi eux se trouvent les Gilets Jaunes Constituants, un groupe composé de cellules formées dans chaque département et extrêmement actives dans la reconquête du terrain (actions coup-de-poing, libération de péages, interpellation de membres ou de vassaux de la classe dominante…) et des esprits (identification des détenteurs réels du pouvoir, des lieux et dates de leurs réunions, genèse de la contraction de la dette française et de la perte de la souveraineté…).

Ce samedi 12 septembre, coup d’envoi de la lutte française dans ce vrai-faux « monde d’après », il semble qu’il soit temps pour le mouvement de prendre une forme différente et d’adopter des stratégies nouvelles. J’ai donc envoyé bouler Pavlov et la manifestation avenue de Wagram pour rejoindre les Constituants réunis devant les locaux qui abritent le groupe Altice Média et son engeance la plus haïe, BFMTV.

Comme il est maintenant de coutume, j’aperçois le bleu avant le jaune : une voiture de police stationne, moteur allumé, dans une ruelle adjacente et je note que ses occupants ne transpirent pas malgré les 34 degrés ambiants et le pot d’échappement qui crache. La clim doit envoyer du pâté, aussi je note que s’il y’a du bleu dans le vert il n’y a pas de vert dans le bleu. A mon grand désespoir et ma très petite surprise, je constate que les pavés de la rue du Général de Boissieu sont déserts…

Mes yeux doivent me tromper car mes oreilles perçoivent le son d’une cohue, de cet amalgame de cris, de chants et de coups devenu familier et caractéristique des rendez-vous du samedi. Quelques pas de plus me dévoilent l’entrée nichée du parking dans lequel se joue un match de rugby déséquilibré entre les maillots jaunes de la France énervée et les maillots noirs des services de sécurité privée. Sous les acclamations du reste de l’équipe, le capitaine des jaunes parvient à percer la ligne adverse et à se diriger vers la cage d’escalier pour marquer l’essai avant d’être rejoint par une poignée de coéquipiers enjoués qui ont suivi son exemple et dépassé les défenseurs démoralisés. La mi-temps a dû être sifflée car les cris cessent et le silence s’installe, chacun se questionnant sur la suite : la sécurité hésite entre la stratégie du statu quo et la poursuite pendant que les spécialistes du nouvel ensauvagement tendent l’oreille en prévision du crissement des pneus annonçant l’arrivée de la police. Les secondes passent, longues comme des minutes, et un cri raisonne : les portes vitrées du hall ont été forcées et l’avant-garde qui a réussi la percée invite le reste de l’équipe à s’introduire dans le siège d’Altice et le cœur de la désinformation.

S’arrêter ou suivre ? Etre raisonnable et observer ou s’engager dans la suite dans en connaître l’issue ?

C’est Pavlov qui décide.

A l’intérieur, les cris s’élèvent et demandent l’accès au plateau de télévision aux agents de sécurité terrorisés. Plus forte que les autres, une voix ordonne que ces agents de sécurité soient maintenus…en sécurité. Prolétaires de condition et jaunes de cœur, ils ne doivent pas faire les frais des actes de ceux qui les paient. Les paroles du chef improvisé sont progressivement couvertes par une rumeur qui devient grogne, puis huées : derrière lui se trouve l’un des visages du mal qu’il combat, ou plutôt la bouche puisqu’il en porte la voix…Christophe Barbier, pas celui de Fleet Street mais de Wall Street, qui aurait bien besoin d’un coup de rasoir sous son écharpe rouge sang. C’est par elle qu’il sera un jour pendu en public, ou étranglé dans sa résidence privée. Les yeux s’écarquillent et s’allument, les artères s’élargissent pour pomper plus vite le sang qui bout et tous se demandent s’il peut être atteint avant le retentissement des sirènes. Narquois, en retrait derrière ses gardes, le laquais regarde, les voyant enfin en chair et en os, ceux qui voudraient lui faire la peau. Le chef lève sa main calleuse de poseur de parpaings et demande que l’on fasse taire ceux qui ont le mors aux dents pour adresser à Barbier…ses remerciements.

Fin stratège, l’éditorialiste a négocié sa sortie et sa sécurité contre un live improvisé…sur les réseaux sociaux, bien sûr, et pas BFMTV. Beaucoup applaudissent et si certains crachent encore leur verbal venin, ils sont une minorité. C’est ce petit freluquet, condescendant et hautain, qui devrait nous remercier d’avoir encore ses dents pour parler mais c’est nous qui lui sommes reconnaissants d’être sorti de l’écran, d’être descendu du 1er étage de l’Olympe pour se mêler a nos corps mortels et nous écouter quémander. Pavlov a bien fait son travail.

Enfin, les sirènes percent les tympans. Le live est coupé court et l’ordre est donné : dispersion. Lorsque les motos et les fourgons de la gendarmerie arrivent avec leurs porteurs de mort en uniforme, Barbier et ses fidèles se tiennent seuls dans le hall reconquis. Pas un homme n’a été blessé, pas une vitre cassée ou une pièce de mobilier incendiée. Aucun mal n’a été fait et aucun bien obtenu, sinon celui-ci : la reconnaissance que la manifestation n’est qu’un réflexe pavlovien dont il faut s’émanciper. Il y’a d’autres moyens de prendre la parole, il y’a des sous-sols par lesquels les gens d’en bas peuvent passer, il y’a des plateaux à atteindre et à conquérir. Il faut les sortir de l’écran et les ramener au réel. Ceux d’en face sont lents et lourds comme leurs services de sécurité, ils n’ont pas plus de sens de l’initiative que ceux qui, assis à l’intérieur d’une voiture de police climatisée, attendent un si peu prompt renfort pour agir.

Nous ne sommes vaincus que par notre obéissance. N’attendons pas la sonnette du journal télévisé pour saliver en espérant une récompense ou une caresse comme le chien de Pavlov. Apprenons-leur à obéir lorsque nous montrons les crocs.

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