Les chroniques jaunes (partie 13) : Le Tour ou le sens de l’Histoire

« Porter le maillot frappé du sceau de ce qui dérange est un honneur pour moi, comme pour tous mes complices » NTM, For my people.

La relation qui unit les français au cyclisme est semblable à celle qui les unit au tennis : c’est un amour qui ne va que dans un sens. Ces sports sont profondément implantés dans notre culture et notre paysage audiovisuel et les grands évènements qui les marquent sont des rendez-vous annuels immanquables pour beaucoup d’entre nous  mais l’élimination inéluctablement précoce des compétiteurs français en font  tous les ans des rendez-vous manqués, comme autant de Saint-Valentin pour sadomasochistes.

A titre personnel, il m’a toujours semblé que l’intérêt de regarder le cyclisme sur France 3 est équivalent à celui de regarder la peinture sécher sur un mur ou le défilé des uniformes sur les Champs-Elysées le 14 juillet.

Cette année est différente. Le défilé a été historique : le Président a été sifflé, des gens sans gilets mais de jaune vêtus ont été extirpés de la foule et envoyés dans des camps improvisés pour qu’ils puissent mieux se concentrer sur leurs choix vestimentaires. Un drapeau étranger porté par des français a trôné triomphalement sur l’avenue traversée quelques heures plus tôt par un Président français travaillant pour des intérêts étrangers. Par conséquent, et pour se rapprocher du peuple qu’il ne sert pas, le premier des premiers de cordée s’est rendu en province pour montrer qu’il n’y avait point de rupture entre lui et ceux qui ne sont rien : tous partagent l’amour du cyclisme et de ces paysages que capturent les caméras héliportées de la télévision d’Etat. Cette année,  l’attention des caméras est capturée, jour après jour, par des hommes libres : dans les champs, du jaune. Des cercles de culture sans mystère des origines mais avec des messages  originaux : « RIC », « Les Gilets Jaunes vaincront », « Macron démission ». Les vaincus du nouveau monde, les invisibles, les derniers de cordée existent encore. Ils ne sont ni écrasés, ni apaisés. Les batailles rangées dans les rues de Paris ont pris fin, les bastions installés sur les ronds-points sont tombés, la clameur s’est muée en murmure mais la colère subsiste, comme une braise ambrée sous les cendres de la démocratie. Celle-ci avait déjà perdu son voile et sa virginité lors de son viol par la signature de la loi Pacte vendant son corps à la meute de milliardaires affamés qui tiennent la corde qui est autour de son cou, par les coups et les jours d’emprisonnement qu’elle a reçu lorsqu’elle a voulu s’exprimer dans les rues et sur les ronds-points, par la destruction de tout ce qui a fait depuis la résistance le fondement de la solidarité nationale et d’un modèle qui rendait la France noble. Elle est morte en même temps que Zineb Redouane, les dents fracassées par un tir d’arme de défense alors qu’elle se tenait, innocente, à son balcon. Son corps a disparu sous les eaux en même temps que celui de Steve. La police a caché l’arme qui a tué Zineb Redouane, sans doute aussi le cadavre de Steve. La justice ferme les yeux, le ministre attribue des médailles aux coupables.

C’est une sombre époque que nous vivons là, mais l’amour se nourrit d’espoir : malgré la calomnie, la corruption, la violence…cette année, un français porte le maillot jaune.

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