Les chroniques jaunes (partie 9) : Comment Emmanuel m’a vendu son âme

« Qu’est ce qui t’empêche de te prosterner, quand Je te l’ai commandé ? –Je suis meilleur que lui. Tu m’as créé de feu, alors que Tu l’as créé d’argile » Coran, Sourate 7 verset 12.

C’est fait. Le pacte est scellé. Non, ce n’est pas ce que vous croyez, il n’a point trempé de plume dans son sang pour signer un parchemin poussiéreux frappé du sceau du bouc. J’aurais voulu vous dire que nous employons des méthodes plus modernes, mais elles sont restées fondamentalement identiques à celles que nous avons conçu lorsque vous êtes nés, vous autres « Hommes », me coûtant ma place de premier ordre auprès de Dieu pour avoir refusé de m’incliner devant vous : il suffit d’abdiquer, par un acte quelconque mais suffisamment significatif pour marquer un abandon définitif, ce qu’il vous reste de vertu.

Il ne s’est pas retenu, le bel Emmanuel ! Comme un naufragé sur une barque percée, il a balancé tout ce qu’il pouvait par-dessus bord pour ne pas couler sous la vague jaune. Je le comprends, au fond. J’étais comme lui autrefois : beau, ambitieux, proche des puissants…ou plutôt, dans mon cas, du Tout-Puissant. Seulement…lui comme moi n’étions pas fait pour servir mais pour diriger. Mieux encore, pour dominer.  N’était-ce pas pour cela que Dieu avait créé les Hommes ? Pour exercer leur domination sur ce qui leur est inférieur, pour subir celle de ce qui leur est supérieur ? Porté par son talent, sans être ralenti par de trop lourds scrupules ou déboussolé par un sens moral trop prononcé, il s’est hissé par la séduction plus que par la force, par le sourire plus que par la menace au sommet de la pyramide de ce petit groupe d’hommes que vous nommez, je crois, « France ». Quel talent, quelle souplesse, quelle efficacité ! A tel point que je crus un temps me reconnaître plus jeune ! Je n’osais même pas l’approcher et lui proposer le marché dont j’ai fait mon fonds de commerce, puisqu’il montrait si bien qu’il n’avait besoin de l’aide de personne.

Hélas ! Il est des contrées que le talent seul ne permet pas d’explorer. D’autant plus que le jeune Emmanuel n’avait pas compris comment fonctionnait la société d’hommes sur laquelle il prévoyait d’étendre son empire. Pour eux, dominer, c’est servir. C’est pour leur propre intérêt qu’ils mettent un de leurs semblables au dessus d’eux et, si celui-ci trahit leur confiance, les conséquences peuvent être lourdes. Il me semble me souvenir avoir vu une situation analogue dans la même région il y’a quelques siècles de cela, et celui qui était à la tête du petit groupe s’était trouvé délesté de…sa tête. Emmanuel doit s’en souvenir mieux que moi, car il en tremble des genoux. Il suinte. Vous ne pouvez pas, vous, le sentir mais mes narines sont autrement plus performantes que les vôtres. N’importe où sur terre je peux sentir cette sueur rance, froide qui naît d’une peur viscérale. Quelle délectation ! Cette peur là est la clef des esprits sans sainteté, surtout lorsqu’elle épouse une serrure rouillée par de vieilles lâchetés. Elle exsude des pores de la peau et m’ouvre les portes de l’âme.

Son âme m’est grande ouverte. Tout ce qu’il a pu jamais y avoir de noblesse a disparu : il se dérobe du regard des hommes et ne sort que pour interagir avec ceux qui le servent la nuque courbée, il se cache derrière les jupons de sa mère-femme qu’il envoie discourir et prôner la paix, il met entre lui et les autres des hommes en armes pour tuer, et mourir, à sa place. Il sait que le corps est le reflet des humeurs de l’âme et il se maquille pour cacher sa peur, mais elle s’échappe des mots qu’il prononce et de ceux qu’il ne prononce pas, de ses gestes et de ceux des laquais qui l'entourent en se demandant s’ils ne devraient pas le déserter pour sauver leur propre vie.

D’âmes, auprès de lui, il n’y en a plus aucune qui puisse être sauvée. Je les aurais toutes, j’en ferais des marionnettes au bout de mes longs doigts crochus et je ferais danser tous ces puissants pour l’éternité.

Et Il voulait que je m’incline devant vous !

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