Gilets jaunes: Les chants, les champs et les cœurs

On ne peut pas parler d’une « renaissance ». On peut se satisfaire des centaines de milliers de personnes ayant défilé en France, et des dizaines de milliers à Paris, mais c’était trop peu pour revivre les émotions de décembre 2018. Il ne s’agit pas tant du nombre de manifestants, ou même de l’objet de leur présence, mais de quelque chose de plus abstrait, de plus vaporeux et de plus palpable à la fois qui manquait cruellement à cette journée qui n’était pas loin de laisser sa marque dans l’Histoire comme l’a fait le 17 novembre.

Si l’on voulait participer à une manifestation strictement limitée à l’opposition au passe sanitaire, une manifestation bien tenue, bien propre, bien citoyenne et bien de droite, on se rendait à la manifestation organisée par Les Patriotes de Florian Philippot au Trocadéro. Ceux qui voulaient autre chose se rendaient à la manifestation rivale à la Bastille. Une manifestation sans partis politiques, sans syndicats, sans personnalités, et presque sans gilets jaunes. Enfin, sans gilets jaunes au sens de l’objet physique, du vêtement fluorescent que chacun possède dans sa voiture, car il n’y avait là quasiment que des gilets jaunes. Comme des vétérans d’une guerre désormais circonscrite au domaine de la mémoire, certains on rempilé pour une dernière mission, une nouvelle bataille, avec leur vieux barda et leurs cicatrices. On les reconnaît, non pas parce qu’on les a déjà vus, mais parce qu’ils ont l’aura de ceux pour lesquels ce champ de bataille (qu’ils aient déjà arpenté la rue en question ou pas) est connu. Ce n’est pas qu’ils reconnaissent de vieux camarades avec lesquels, comme des syndicalistes, ils s’apprêtent à reproduire une chorégraphie qu’ils connaissent par cœur, c’est qu’ils se reconnaissent entre inconnus. Il y’a quelque chose dans la manière de balayer l’environnement du regard, dans la posture attentiste, dans la manière de cracher la fumée de la cigarette qui permet de retrouver sur le même banc un breton, un normand et un séquano-dyonisien discutant comme s’ils étaient de vieux frères de tranchée. Il y’a d’autres manifestants aussi, de toutes les formes et de toutes les origines, mais très peu de jeunes. Les étudiants sont complètement absents de cet éco-système dont la moyenne d’âge ne passe en dessous de la barre des cinquante ans qu’en raison de la présence des contingents de jeunes de la banlieue parisienne, souriants, blagueurs et excités ne portant pas de jaune mais les couleurs du Real de Madrid ou de Manchester United. Paname c’est la Champion’s League.

La marche autorisée s’est déroulée comme dans le rêve d’un socialiste : chants, bonne humeur et comportement citoyen. Ne manquaient que la musique de beauf et les merguez de pigeon. La vibration absente des hauts-parleurs, néanmoins, était remplacée par une autre vibration, dans l’éther et dans les nerfs, dans les nez qui se relevaient à chaque son qui sortait de l’ordinaire, à chaque cri, à chaque arrêt du cortège, comme celui d’un prédateur qui sonderait l’air dans l’espoir de flairer une proie. Les vétérans étaient venus chercher la bagarre. Et lorsqu’on vient chercher la bagarre à Emmanuel Macron, parti se planquer au Japon avec le flagorneur Blanquer, on trouve Didier Lallement.

Il y’a quelque chose, chez le gilet jaune, qui l’attire irrémédiablement vers les Champs-Elysées, cette scène de toutes ses splendeurs et de ses misères. Comme chacun de nous qui traverserait la ville, le village, la cité ou le quartier de son enfance ferait le détour pour caresser un instant des yeux le lieu précis qui lui semblerait incarner le mieux cette époque, le gilet jaune qui revient manifester à Paris, quelque soit le parcours autorisé, ne pense qu’aux Champs-Elysées. Aussi, le murmure grandissant dans la conscience collective du groupe le poussait par trois à tenter de forcer le barrage policier pour altérer le parcours, mais comme un boxeur sclérosé par trop d’années d’inactivité et malgré un beau round durant lequel la BRAV-M finit le cul sur le tapis de la rue de Wagram, chaque assaut fût repoussé et le flot humain dirigé tranquillement vers l’embouchure d’où il devait se disperser. La dispersion eût lieu, et Lallement se délectait déjà à l’idée d’être décoré de la Légion d’Honneur, oubliant (tant c’était absurde) qu’il l’avait déjà été.

C’était sans compter sur la persistance presque animale du gilet jaune. Une heure plus tard, sans directives, sans concertation, sans espoir…tous se sont retrouvés, arrivés par les diverses rues adjacentes, sur les Champs ! Se reposant sur cette capacité unique, décrite plus tôt, de se reconnaître en toutes circonstances, un chant s’élevait de toutes les individualités dispersées sur l’immense avenue pour unir le groupe : Liberté ! Liberté ! Liberté !

Intriguant, ce cri qui a remplacé les traditionnels « Ahou ! Ahou ! Ahou », et la version gilet-jaunisée du Chant des partisans. Que faire de ce slogan à la candeur un peu béate ? Est-il simplement emprunté à une extrême droite qui tente de draper ses méfaits et son complotisme rance dans le voile de la liberté ? Ou les raisons de se battre sont-elles si nombreuses, les scandales si successifs, le rythme des lois qui démolissent l’histoire juridique du pays si élevé que nous ne sommes plus capables de définir une cause spécifique à notre présence dans la rue au milieu de l’été brûlant ? Qui se souvient de la réduction des APL, de la suppression de l’ISF, du CICE, de l’espoir du RIC ? Aujourd’hui le pass sanitaire, demain il passera dans l’oubli et sera remplacé par le prochain épisode de la réforme des retraites. On ne se bat plus contre une loi, un programme, ou même contre Macron. On se bat pour défendre quelque chose de plus vague, mais de plus essentiel, qui est attaqué de manière transcendante par toutes les lois scélérates, les insultes et les actes de corruption que nous subissons : notre liberté et, partant, notre dignité.

Or, à la violence, à la répétition des attaques, et face à l’abandon de toutes les institutions (où sont les syndicats lorsque l’on menace de licencier les salariés sans pass sanitaire ? Où sont les Conseils garants de la Constitution ? Où sont les grands partis politiques ?), que reste t-il sinon la violence physique ? Et puis, disons-le : il y’a, grandissante, une envie d’être violents. Une envie de les voir trembler et haïr la dorure de leurs palais et la douceur de leurs vêtements qui les désignent comme des cibles. Alors, face aux rangées de policiers épargnés par ce qui frappe le peuple, il y’eut de la violence. Des railleries, quelques jets de bouteilles, des barrières jetées sur l’avenue, une violence désorganisée, joyeuse, presque adolescente. Aux canons à eau et aux lacrymogènes qui les faisaient reculer dans une ruelle, les gilets jaunes répondaient en apparaissant de nouveau sur l’avenue par une autre rue, scandant toujours « Liberté, Liberté, Liberté ! ». Sous cette violence douce, cependant, s’en cache une autre qui n’attend que de s’abattre brutalement. Nul ne pourrait en douter en entendant la foule chanter mollement la Marseillaise, dans un crescendo qui mène à une explosion incomparable lorsqu’elle exulte dans l’appel aux armes. L’insurrection est passée de fantasme gauchiste à ambition populaire. De la même façon, la colère des gilets jaunes a filtré dans une population plus large, à laquelle il ne viendrait pourtant pas à l’idée d’en porter un. Lorsque l’on voyait ceux qui, en première ligne, montaient des barricades dans un nuage lacrymogène, on reconnaissait immédiatement la frange de la population qui avait été quasi-absente des conflits sociaux depuis plus d’une décennie. Lorsque la scélératesse du pouvoir est telle qu’elle fait sortir les rats de la tess’, c’est qu’il faut dératiser l’Assemblée. De leur naissance au cœur de la Nation à leur désintégration en particules nichées dans les cœurs de ceux qui la constituent, voilà l’héritage des gilets jaunes. 

Si la journée s’est achevée sur l’ordre d’un orage pacificateur qui a poussé, dans un dernier clin d’œil du destin, les derniers manifestants à s’abriter sous les paravents du Fouquet’s, ce n’est pas l’image qui devrait précéder le générique de fin mais celle de l’avenue des Champs-Elysées vidée de ses touristes outrés et noyée dans un épais brouillard lacrymogène duquel émergent à peine les silhouettes de policiers bardés d’armes. C’est la vision éphémère d’un futur En Marche: un Président protégé par sa police, régnant sur un pays sans peuple.

 

 

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