Les chroniques jaunes (partie 14): Batman et le septembre noir

« De figure d’autorité, Batman s’est mué en anarchiste. Sous ma plume, il deviendra révolutionnaire » Frank Miller

La plupart des membres de ma génération ont, bien qu’ayant aujourd’hui atteint la trentaine, un super-héros cher à leur cœur. Ils n’en font rien de concret, n’en parlent pas et n’y pensent que très peu mais il est là, enfoui sous les décombres de l’enfance comme l’idole qui leur a servi inconsciemment de modèle de ce que devrait être, non pas un héros, mais simplement un homme. L’enfant, je crois, sait que la distinction est futile : sans dimension héroïque, l’homme ne vaut pas bien plus que le bovin.

Pour beaucoup d’entre nous, ce modèle était Batman, le chevalier noir. Dénué de superpouvoirs, antipathique et solitaire mais doté d’une répartie cinglante, il parvenait à incarner la chevalerie sans pour autant atteindre la perfection d’un Superman, d’un Thor ou d’un Tony Stark. Batman, plus qu’aucun autre, était le super-héros des losers et l’est encore aujourd’hui : je n’ai jamais vu un t-shirt frappé du célèbre symbole de la chauve-souris porté par une personne dotée d’un IMC équilibré ou d’une hygiène corporelle respectable. Même le charisme d’un super-héros ne suffit pas à faire sortir certains de leur canapé.

Je suis sorti du mien très tôt ce matin pour aller manifester et injecter ma bile à ce « septembre noir » qui devait faire tâche d’encre. J’ai commencé par me diriger vers le point de convergence des différents courants unis ce jour dans la lutte, place de la Madeleine. Voyant la petite centaine de braves qui s’était présentée dès 9h nassée et escortée par les forces de l’ordre, j’ai bifurqué vers les Champs-Elysées que j’ai trouvé surveillés mais pas cadenassés. Errant sur l’avenue à la recherche de gilets invisibles, que j’ai reconnu aux airs sifflés sous la gabardine, aux chants murmurés et portés par le vent comme une ode à la patience, l’affirmation que n’ayant rien à perdre nous ne pouvions que gagner. Ce n’était qu’une question de temps. Je fredonnais moi-même l’un des airs les plus célèbres, découvrant que le chant était en fait un sonar, rebondissant contre le système auditif de mes semblables et me les révélant par les regards, le léger dressement des oreilles, les haussements de sourcils qu’il provoquait. C’est ainsi que nous nous trouvâmes plusieurs centaines et que les murmures devinrent paroles, puis chants, puis tonnerre. Aussitôt vint la tempête. Voltigeurs, gaz, coups de poings et de matraques. Nous fûmes évacués et le champ de bataille scellé. Défaite sévère, amère désillusion.

 J’hésitais ensuite à enchaîner, comme d’autres, sur la marche pour le climat…mais je n’ai que trop marché. Quarante-cinq actes, des dizaines de marches à en avoir la tendinite dont aucune n’a porté ses fruits. Je ne veux pas marcher, je veux crier, courir, me battre, sentir la sueur sur leur front et le sang dans ma bouche. Je veux voler. Je ne veux pas partir « apaisé dans cette douce nuit », je veux me débattre jusqu’à la fin.

Dans le métro, dépité, je rumine ma déception en pensant à Batman, qui est rappelé à ma mémoire par l’un des journaux gratuits qui jonchent le sol annonçant la projection ce soir sur les Champs-Elysées du bat-signal pour célébrer les 80 ans du personnage. Quel ultime outrage que de voir l’establishment s’emparer d’un héros fondamentalement anti-système…ou pas. Je sais, au fond, que Batman n’a rien d’un rebelle. C’est lui-même un oligarque, héritier d’un immense empire financier et vivant sur ses rentes, qui combat trafiquants et anarchistes pour défendre l’ordre établi par ceux qui sont le vrai mal de la société occidentale, ces hommes en costume bleu-marine qui dorment paisiblement, protégés par le chevalier noir.

De retour chez moi, je ferme les volets et m’endors, pour ne me réveiller qu’à la nuit tombée. Les chaînes russes m’apprennent que les associations de traîtres ont appelé à abandonner la marche pour le climat en raison des violences causées par les « blacks blocs » et les « jaunes radicaux », mais qu’elles sont cependant très fières d’avoir réussi à pendre deux banderoles d’un pont qui n’était pas sur l’itinéraire autorisé de la marche. L’amertume de mon café, noir, est dissipée par une nouvelle intrigante. Sur les réseaux informatiques me reliant aux dits « jaunes radicaux », résonnent de nombreux appels à venir prêter main-forte aux quelques-uns qui tentent de s’imposer sur les Champs-Elysées sur lesquels se tiendrait une « nuit des barricades ». La rédaction désespérée de ces appels indique, sans que le doute soit permis, qu’ils sont déjà complètement débordés par le nombre et la puissance de l’effectif policier. Ils ne tiendront pas une heure, encore moins la nuit. C’est sans intérêt.

Dix minutes plus tard, je suis dans ma voiture et je bombarde dans les rues de Paris. Je me gare à proximité et, lorsque j’arrive sur l’avenue, le ballet des gyrophares est aveuglant. Un nuage de gaz lacrymogène se dilate et s’étend, faisant tousser les bourgeois pendant qu’une poignée d’irréductibles bat irrémédiablement en retraite face à l’avancée des voltigeurs, allumant dans un ultime geste de défiance un peu pathétique les poubelles qui sont sur son passage. Je rejoins les rangs et balaye pour la première fois du regard ceux qui les composent. Des alcooliques qui tiennent à peine debout, des visages tatoués, des gars sortis de leur cité et des années 90…la lie de l’humanité. Ceux qui n’ont rien d’autre à faire, et rien d’autre à perdre. Les losers de la société. Dans mon désespoir, l’enfant qui sommeille sous les ruines ressurgit et cherche sur les murs des immeubles haussmanniens le bat-signal promis par la mairie de Paris. Les murs sont blancs, immaculés, et je comprends que, dans la panique, nos dirigeants fébriles ont annulé l’évènement. De l’autre coté de l’avenue cependant, il me semble apercevoir quelque chose se refléter sur la vitre fumée d’une grande enseigne fermée pour la nuit : enveloppée dans les vapeurs des bombes lacrymogènes, émerge la silhouette d’un homme à la mâchoire carrée, aux épaules fermes et au regard brûlant sous la capuche noire. Entre les pans de sa veste perce la lueur jaune d’un symbole qui ne peut être confondu avec aucun autre : c’est une chauve-souris.

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