Les chroniques jaunes (partie 16): La pilule jaune

« Tu sais que le monde ne tourne pas rond sans comprendre pourquoi mais tu le sais, comme un implant dans ton esprit. De quoi te rendre malade. C’est ce sentiment qui t’a amené jusqu’à moi »

Il existe une manie moderne, une habitude actuelle, une connerie contemporaine, qui consiste à qualifier tous les régimes qui nous déplaisent d’ « Orwelliens ».

La Chine enferme ses citoyens dans des camps et lutte mollement pour écraser une révolte de banquiers ? Orwellien. Trump tweete ? Orwellien. La France se lance à corps perdu dans la reconnaissance faciale et la censure sur internet ? Orwellien.

Il y’a du vrai dans ces comparaisons, mais à comparer sans contraster il est facile d’avoir raison. C’est l’une des infirmités de notre programmation mentale que de chercher toujours à confirmer plutôt qu’à infirmer. Lorsque cette infirmité est mariée à la superficialité du savoir, on ôte à l’œuvre, aussi puissante soit-elle, tout son pouvoir. Un exemple, pour voir : la « novlangue macronienne ». A chaque ineptie du Président, d’un député, membre du gouvernement ou éditorialiste affecté à la diffusion du logiciel libéral on invoque l’usage du newspeak ou « novlangue ». C’est vrai que ce procédé, qui désigne la sur-simplification du langage de laquelle découle un dramatique appauvrissement de la pensée, est mis en avant sans honte par un gouvernement obsédé par une simplicité factice qui lui permet de camoufler les mécanismes par lesquels il nous écartèle. C’est ce qui lui fait annoncer une loi de simplification du régime des retraites, un nouveau système clair et épuré, enfantin presque, que nous pouvons nous approprier sans trop de difficultés, sans préciser que ce projet pèse plus de 1000 pages desquelles il est presque impossible, même pour le Conseil d’Etat, d’extraire les criminels secrets tant il est complexe et incomplet. Seulement, cette obsession de la simplicité est une dérive dont nous sommes tous responsables, une habitude, un mode de vie que nous nous sommes imposés au fur et à mesure du « progrès » de nos sociétés dites « développées ».

Ce terme de « novlangue », dans un ultime paradoxe qui fait absorber un concept essentiel par un autre, en a fait disparaître un autre tout aussi déterminant : le doublethink, ou « double-pensée ». Voilà le phénomène vraiment nouveau, l’arme ultime de l’ancien monde en nouveau grimé. C’est la tentative de nous reprogrammer complètement, de mettre à jour notre mode de pensée en y ajoutant une nouvelle fonction : la capacité à tenir dans nos esprits deux propositions totalement contradictoires et à les accepter toutes deux comme véridiques. C’est la dissociation totale des sens, la destruction du sens, l’absurdité érigée en raison. C’est de proposer une réforme dans l’espoir d’imposer un régime unique à des situations distinctes et la qualifier d’ « égalitaire ». C’est d’exonérer les plus privilégiés d’une partie de leurs cotisations en baissant la pension des plus mal lotis et la nommer « juste ». C’est écrire mot pour mot dans le texte que l’on encourage la capitalisation et marteler à la télévision que le projet « préserve la répartition ». C’est approuver le droit (constitutionnel) de grève et dénoncer les blocages. C’est décrire l’invasion sans effraction d’un local syndical, les discours et les chants d’ « agression physique » pendant que les images qui disent le contraire défilent devant les yeux du spectateur. C’est innocenter un policier qui assène des coups de poings à un homme à terre et juger celui-ci pour « agression à l’encontre d’un dépositaire de l’autorité publique ». C’est détruire la société construite après la seconde guerre mondiale et se revendiquer du Conseil National de la Résistance.

On crie à la destruction de la Nation, mais cela n’est rien face à la destruction du sens. Nous assistons, en direct, à une tentative d’annihilation de la fabrique même de la réalité.

Ce que, cependant, le vaisseau-mère Elyséen n’a pas intégré à ses calculs, ce que les éditocrates ne parviennent simplement pas à assimiler est la réalité suivante : nous sommes en France. Nous ne sommes pas les anglais, peuple dont Orwell lui-même déplorait la passivité face à ses propres dirigeants, son caractère trop doux et trop autocentré. L’anglais laboure son potager, le français récolte sur les Champs, les pavés.

Ne pouvant accepter la dichotomie permanente, l’asservissement de la vérité à la double-pensée, chacun d’entre nous choisit : il rejette la proposition impossible ou l’accepte mais, dans les deux cas, le fait en connaissance de cause. La proportion de la population qui soutient encore le régime reconnaît chaque mensonge pour ce qu’il est mais en reprend les éléments de langage parce qu’il sait que c’est par là que passe la préservation de ses intérêts et parce que, se voyant comme un premier de cordée, il croit que le mensonge fallacieux ne lui est pas vraiment destiné mais à ceux qui sont derrière lui, après lui, en-dessous de lui et qui, eux, n’ont pas les moyens de séparer une proposition fausse et une proposition vraie.

C’est une croyance erronée. En cela nous vivons un âge formidable, l’âge, peut-être, de la maturité du peuple. Nous n’avons pas, ici, de meilleur moyen d’illustrer cela qu’en invoquant un autre monument (moins prestigieux peut-être) de la culture populaire en soumettant au lecteur l’image de Morpheus tendant deux pilules au personnage central de la saga Matrix et, par le jeu de la caméra, au spectateur. L’une le fera retourner à la Matrice et à l’ignorance, l’autre le jettera violemment dans la réalité. Emmanuel Macron nous a, à tous et à toutes, tendu ces pilules. Chacun, aujourd’hui, doit faire son choix : croire que nous vivons dans un régime démocratique ou admettre que nous vivons dans une matrice qui masque notre asservissement. Le nombre de ceux qui acceptent la seconde proposition croît de jour en jour et explique le glissement des moyens d’actions vers l’illégalité et, bientôt peut-être, la violence. En effet, c’est indéniable : couper le courant des mairies, empêcher députés et ministres de s’exprimer en public, faire annuler des émissions de radio, poursuivre le Président dès qu’il sort de ses palais bunkerisés, c’est s’attaquer aux institutions, à la République, à leur démocratie. C’est déchirer le voile de la matrice. C’est déshabiller la machine de son apparence humaine.

Que cela dure, s’accentue, aboutisse…rien n’est moins certain, mais le processus insurrectionnel a commencé. Macron nous a ouvert la porte, tendu la pilule, mis en marche. Il sera bien le père du nouveau monde, car c’est notre projet.

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