Le XXe siècle a été spirituel ou n'aurait pas été

Dire "Le XXIème siècle sera spirituel...", cela voudrait dire que le XXéme siècle ne l'a pas été, ce qui est faux. La spiritualité n'est pas nécessairement religieuse. Elle peut se fonder sur l'acceptation de la mort et la croyance en l'homme. La croyance en dieu peut aider à tuer celle en l'homme et à maintenir ainsi l'ordre dominant.

On cite beaucoup la phrase attribuée à Malraux "Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas", issue d'un entretien oral, mais la phrase authentique serait selon certains "Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas", et selon d'autres "Le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas".

Et bien sûr tous de s'exclamer : "Quel prophète !" ce que lui-même récusait d'ailleurs.

La bonne prophétie aurait été de dire "Le XXIe siècle sera belliqueux ou ne sera pas". « religieux » conviendrait effectivement aussi, ce n'est pas contradictoire, mais il aurait fallu ajouter « porteur d'un prosélytisme violent »

Mais « Le XXIe siècle sera spirituel », cela voudrait dire qu'il n'y aurait pas eu de spiritualité au XXe siècle, ce qui est faux.

Il y avait sûrement au XXe siècle plus de spiritualité non religieuse. Les religieux croient souvent être les seuls détenteurs de la « spiritualité ». Et pourtant la spiritualité des incroyants est immense car elle va jusqu'à l'acceptation totale de la mort.

La mort sans suite d'aucune sorte : pas d'âme qui subsiste, pas de réincarnation, rien.

La spiritualité trouve là, je crois, son absolu.

Cette spiritualité a poussé sur la confiance en l'homme. Les hommes qui croyaient en l'homme voulaient remplacer le bonheur hypothétique des au-delà futurs, par la construction en commun d'un bonheur pour tous sur terre.

Là était la grande rupture qui renvoyait la religion, qui a de fait toujours servi aux dominants à dominer tranquillement, à sa place de fable dangereuse.

Mais les pays qui prétendaient aller dans cette voie ont failli et le capitalisme triomphant a envahi la planète. Le résultat : la concentration du pouvoir économique dans des mains de moins en moins nombreuses, pouvoir qui leur donne un pouvoir politique grandissant, et la possibilité de continuer à piller les ressources naturelles, à polluer sans entraves, à exploiter des mains d’œuvres sans protection. Résultat : des inégalités qui se creusent de plus en plus.

Et en face, rien. Le seul discours qu'on entend est qu'il n'y a pas d'autre voie possible, qu'il faut des riches pour donner du travail aux pauvres, comme si cela était une évidence. Ce qui est évident, c'est que c'est faux. Chacun d'entre nous peut le vérifier en regardant autour de lui : la plupart des gens que nous côtoyons ne travaillent pas pour s'enrichir ou faire carrière, ils travaillent pour avoir de quoi vivre, et certains se passionnent pour leur travail au point d'en faire plus que ce qui leur est demandé, sans contrepartie ; d'autres travaillent en dehors et en plus de leur travail salarié pour aider parents ou enfants à aménager voire construire leur maison, d'autres encore passent des heures et des heures à des créations artistiques qui leur rapportent bien peu, et il y a bien d'autres exemples de travaux désintéressés ou bénévoles. C'est un mythe qu'un travail collectif avec une propriété collective des lieux et des moyens de production ne peut évidement pas marcher, mythe bien entretenu par ceux qui possèdent ces lieux et ces moyens (maintenant souvent à l'échelle planétaire), et soit disant démontré par l'échec des pays socialistes, échec qui a bien d'autres causes, dont précisément la possibilité d'accaparer qui a été laissée à certains.

Mais peu de voix s'élèvent pour le dire et le contrôle des voix (de la presse, des médias) est lui aussi de plus en plus grand et facilité par les richesses accumulées dans les mêmes mains.

Alors les hommes, soumis aux injustices et aux inégalités, et au discours qui passe en boucle depuis les années quatre-vingt et qui martèle qu' « on ne peut pas faire autrement », sans espoir, se tournent vers les dieux.

La croyance en dieu vient tuer celle en l'homme. De plus elle permet de trouver des ennemis. Pas les responsables de l'état désespérant du monde bien sûr, ceux là sont trop lointains, trop mondialisés, trop insaisissables. Non, les voisins, qui ne croient pas bien.

Où se trouve dans tout cela la recrudescence ou le renforcement de la spiritualité ?

Sont-ce les religions animistes proches de la nature qui reviennent ? Ou les dieux si humains des Grecs et des Latins ?

Non, ce sont les extrémismes qui se veulent orthodoxes des religions monothéistes, à tendance universalistes, et par ce fait guerrières si les circonstances s'y prêtent. Et ils influencent leurs « maisons mères », même si elles-mêmes ne se reconnaissent pas pour telles et condamnent les extrémistes qui eux-mêmes les considèrent souvent comme leur pire ennemie parce que « traîtresse » (ce qui est une caractéristique de tout groupe sectaire) : par leurs critiques de non respect des textes sacrés, ils induisent chez leurs coreligionnaires non extrémistes une augmentation du ritualisme et des signes extérieurs de religiosité, par « peur de ne pas », qui sont plutôt des signes de peur et d’obéissance qui confortent en particulier l'obéissance aux religions d'état florissantes.

Une spiritualité au bout du couteau ? Une spiritualité au bout de l'obéissance ?

Pour en revenir aux seuls extrémismes, dérangent-elles au fond l'ordre du monde ces explosions de violence religieuse ?

Non, elles occupent les peuples , elles permettent, sous prétexte de surveiller de plus près les « méchants », de surveiller tout le monde. Cela ne dérange pas les puissants possesseurs du monde, au contraire cela les sert par tous les bouts : vente d'armes, appropriation de territoires riches en matières premières ou importants stratégiquement, contrôle accru des populations.

Les religions sont le bras armé de la lutte contre la spiritualité du XXe siècle, celle qui a fait toutes les solidarités de juste avant et d'après la seconde guerre mondiale, les luttes anti-coloniales, la lutte pour leurs droits des Noirs aux États-Unis, Mai 68 en France, et bien d'autres.

Et plus elles poursuivent ce sale boulot, plus on peut répéter « vous voyez bien, l'homme est mauvais, vous voyez bien, il y aura toujours des guerres ». La boucle est bouclée avec un seul objectif effectif ; tuer la croyance en l'homme pour garder le monde tel qu'il est, plein d'injustice et d'inégalité.

Le dramaturge Matei Visniec dans « Paroles de cendre » met en scène un homme dont les agresseurs successifs venus des quatre points cardinaux, ayant détruit sa ferme, tué ses animaux, puis ses fils, violé puis tué sa femme et ses filles, à chaque fois lui disent « Alors ! Tu as encore confiance en l'homme ? ». Comme il ne peut s'en empêcher, ils lui coupent les mains, puis la langue et les oreilles pour lui ôter les mots pour le dire.

C'est de façon très belle et incisive, un résumé plein de vérité de la situation dans laquelle nous sommes.

Dans un tout autre style, dans son ouvrage « Les dieux criminels », Antoine Fleyel analyse les extrémismes des trois grandes religions monothéistes, chrétienne, juive et musulmane et montre comment à la fois ils servent le politique et se servent du politique. C'est une étude historique poussée dans laquelle il étudie aussi, et c'est très important, le fondement religieux, théologique et dogmatique de ces tendances universalistes et de leur violence. Tous ces extrémismes prennent racine aux mêmes sources : la lecture à la lettre des textes sacrés et en particulier des écrits apocalyptiques. Ces croyances n'ont rien de nouveau et avaient été réduites par les études théologiques elles-mêmes. Leur résurgence et l'extension de leur influence est bien en lien avec la perte de la confiance en l'homme et en l'avenir. Le chaos apocalyptique devient un objectif permettant la victoire finale de dieu.

J'avais déjà commencé ce petit texte avant de lire « Les dieux criminels ». Un choc : la première phrase de son introduction est aussi « Le XXIe siècle sera religieux, ou ne sera pas ». Ce qui n'est pas si étonnant finalement compte-tenu de son sujet et compte-tenu de la grande médiatisation de cette phrase. En tout état de cause, et malgré mon titre un peu provocateur, il n'y a pas de frontière étanche entre les siècles bien sûr, cette frontière est une construction probablement liée à l'échelle de la vie humaine. Un point tournant du problème religieux du XXIe siècle prend ses sources avec la non reconnaissance des droits des Palestiniens depuis la création de l’État d’Israël en plein milieu du XXe siècle. Cette création et le soutien inconditionnel des États-Unis à Israël quelques soient ses dérives guerrières et colonialistes viennent pour beaucoup des thèses des chrétiens sionistes, pour lesquels le retour des juifs sur « leur terre » fait partie des prophéties bibliques et du chemin nécessaire au retour du Christ sur terre précédant la fusion de son royaume sur terre avec le royaume des cieux. Bien sûr cela n'exclue par les intérêts géo-politiques, mais cela explique bien des choses incompréhensibles sinon. Que la paix non seulement n'avance pas mais soit rendue de plus en plus inaccessible du fait de l'extension des colonies israéliennes renforce nécessairement les courants djihadistes dans le monde entier, même si le sort du peuple palestinien n'est pas leur préoccupation véritable. De plus c'est dans la même région du monde que les lecteurs à la lettre de certains écrits de l'Islam fondent aussi des revendications territoriales. Le livre d'Antoine Fleyel est précieux pour comprendre la situation actuelle et toutes les subtilités des différentes branches religieuses ainsi que le pourquoi de leurs apparitions et disparitions.

Mais leur influence mondiale ne peut pas s'expliquer sans la perte de cette grande spiritualité du XXe siècle dont le fondement était la foi en l'homme, actuellement affaiblie sous les coups de la mondialisation capitaliste triomphante.

 

le 20 novembre 2017,

Jean-Baptiste Nataf

 

 

 

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