Après les attentats, la tribune de Chapitre (Chapitre c’est mon chat)

Chapitre, mon chat, m'interroge sur le rapport entre l'ensemble de notre mode de vie et de société et la "barbarie". Il m'invite semble-t-il à comprendre (sans justifier) plutôt que jeter des anathèmes.

Début novembre j’écrivais dans mon bloc note, en majuscules, par peur de je ne sais quoi : LA VIOLENCE EST LE PRODUIT DE LA PEUR DE L’ANONYMAT*, peur qui augmente avec l’accroissement de la population et le culte de l’individualisme, produit de la société capitaliste, libérale, néo-libérale. D’où peut-être la dérive des artistes vers l’auto-mutilation, la roulette russe, etc.., d’où les télé-réalités, d’où le djihad. Avec cette contradiction apparente que cette peur de l’anonymat peut se résoudre dans l’anonymat complet du soldat, voire du kamikaze, le groupe donnant en interne la reconnaissance nécessaire à ses membres et assurant en externe une sortie de l’anonymat collective.

*en plus de, et augmentée par, la réaction aux ségrégations sociales.

 

Comme je me relisais à voix haute, comme souvent, Chapitre, mon chat, écoutait, comme souvent.

Il me dit « je me demande si votre agitation perpétuelle, comme ce besoin d’écrire que tu as, entre autre, sans prendre le temps de faire rien, ne vient pas de l’augmentation de la violence de votre monde ». Et il ajouta « Je ne te dis pas de ne rien faire jusqu’à mon stade, j’aurais peur de ne plus manger, mais quand même ».

Là il m’a doublement étonné, d’une part par la profondeur de cette réflexion sur ma propre agitation, qui ne m’était pas venue, et d’autre part par son sens de l’auto-dérision qui pour le coup était une première et peut-être même une première mondiale (un truc à sortir de l’anonymat), les chats ayant plutôt tendance à une susceptibilité hors du commun.

Est-ce que sa paresse lui donnait la sagesse ?

Deux semaines plus tard il y eut les attentats du 13 novembre à Paris.

Comme j’écoutais souvent la radio et parlais souvent au téléphone, et m’insurgeais souvent, mon chat écoutait. Je me demandais à quoi il pensait. Apparemment à rien, c’est normal après tout me dis-je, tout ça est hors de son monde.

Mais tout à coup, le 27 novembre, il prit la parole, et voici ce qu’il dit :

 

Tu vois toi un rapport entre cette société qui tolère

Qu’une partie d’entre elle tombe dans la misère

Que quelques-uns des siens sans logis sans abri

Puissent mourir perdus dans le froid d’une nuit

Et la dérive obscure des tueurs qu’on dit barbares

Qui sont prêts à mourir et massacrent au hasard.

Tu vois ça, toi, tu vois ?

 

Là j’étais abasourdi, c’est la première fois qu’il me parlait en vers. Et il ne s’arrêta pas là.

 

Tu vois toi un rapport entre un monde dont le gain personnel

Est le seul horizon, et dont le podium est nectar d’hydromel,

Et ces pauvres types là qui se noient

En n’étant que l’extrême de ce que combattre ils croient.

Vous les traitez barbares,

ne sont que vos miroirs.

Tu vois ça, tu vois ? 

A ce moment il sauta sur la table, ce qui lui était formellement interdit, ce qu’il savait aussi bien que moi. Mais cette fois je ne dis rien. Il continua, dressé tout au bord de la table, les deux pattes avant posées sur le rebord, comme s’il était avocat au prétoire ou Lénine haranguant la foule à la victoire.

Avez-vous vu ton Président courbette

Comme il pérore quand il prend sa trompette

La guerre lui donne le frisson

En discours en Afrique il l’a lui-même dit.

Ne vois-tu pas un rapport entre l’impuissance d’un président

Qui courbe le dos, la morale, les principes, devant le grand Marché

Et l’emphase guerrière qui tourne dans ses pensées

Et celle de ce petit qui la kalach en main

Se voit en superman près d’Allah dès demain.

Il me donnait des leçons, ce chat. Chapitre me chapitrait ! Du côté de la guerre, lui dis-je, tu pourrais moins en faire. Vous les chats n’êtes-vous pas toujours en train de vous battre pour un bout de jardin ou pour un arrière-train ?

Oui, dit-il, mais reconnais, toi qui nous observe

Que souvent l’esbroufe du conflit nous préserve

Qu’en tout cas nous ne fabriquons pas d’armes et nous n’en vendons pas

Nous sommes plus directs et retords moins souvent.

 

Car vous avez un monde qui cultive le mensonge

Au point que vous ne pouvez et même plus en songe

Croire à vos propres mots.

Economie d’énergie dites-vous et croissance

Vous radotez ce mot à toute heure d’audience

Sans dire qu’il mange tout, et fait obsolescence,

Et fait publicité, et fait déchets toxiques.

Comme son seul horizon tourne entre vendre et plaire

Il gâche nécessairement  énergie et matière.

Vous criez à l’obscurantisme

Vous les traitez barbares,

ne sont que vos miroirs.

Tu vois ça, tu vois ?

 

Ne vois-tu pas un rapport

Entre votre hymne qui clame au « sang impur »

D’ « abreuver vos sillons »

Et les leurs épandages de sang des « infidèles »

Ne vois-tu pas ? Ne vois-tu pas ?

Etre sensé supérieur dans l’animale échelle ?

Ne vois-tu pas un rapport de tes tueurs dronatiques

Qui frappent sans jugement à leurs tueurs cyniques

Qui au moins osent mourir de leurs assassinats.

 

Vous avez pris leur barbarie ou ils ont pris la votre

Vous les traitez barbares,

ne sont que vos miroirs.

Tu vois ça, tu vois ?

Alors tous tes grands mots, ta guerre, tes valeurs

Ne sont que le talion des vieux textes d’antan

Et servent de poudre aux yeux des dangereux innocents

Que tu vas ficeler dans ton état d’urgence

Et pousser à crier à vengeance vengeance.

 

Et là mon chat se tut. Je ne disais plus rien.

Et nous restâmes tous deux plongés dans le silence.

 

 

 

Jean-Baptiste et Chapitre – 7 décembre 2015

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.