Image et vérité 1 - à propos d'image, du monde, et du vide

À l'heure des bilans à propos de la période du confinement en France, et plus largement de l'épidémie (qui, rappelons-le, est loin d'être derrière nous), il paraît sensé de se poser la question de ce que nous avons appris en termes d'images et d'information. Dans ce domaine, une chose est sûre : les images informent de moins en moins. « Un virus ? quel virus ? »

Pour commencer, un pronostic facile : le Covid-19 restera la star médiatique n°1 de l’année 2020. Sans doute est-ce justifié, comme était légitime la couverture universelle des attentats du Bataclan, tragiquement déroulée par toutes les rédactions du monde. Une petite différence toutefois : les attentats de 2015, sans précédent en France, n’avaient pas provoqué une éclipse totale d’information deux mois durant. Pourtant, cela vient de se produire, sans que personne ne semble s’en étonner (autrement que pour s’exclamer, comme un enfant capricieux : « j’en ai marre d’entendre parler du Covid ! »), sur tous les canaux d’information de France et de Gascogne. Et Mediapart n’échappe pas à ce bilan. L’auteur n’a pas fait de statistiques. Mais combien d’articles, entre le 13 mars et le 11 mai, n’avaient pas un lien étroit avec l’épidémie ? Combien ? Un sur cent ? Un sur vingt ? Un sur dix serait déjà trop peu.

 

D’un coup d’un seul, l’information est revenue. De l’autre bout du monde, nous avons de nouveau des nouvelles qui aient à voir avec la violence humaine, ou naturelle, avec la politique, l’organisation sociale ou professionnelle : bref, aucun rapport avec le Covid. Preuve est faite qu’aucun journal en France, télé, radio, papier et numérique confondus, ne semble capable de produire autre chose qu’une information qui flatte l’égoïsme premier de son lectorat, et finalement, qui regarde autre chose que son nombril – encore une fois, Mediapart ou Libération n’échappent pas à ce constat navrant. Car un journaliste, c’est avant tout un lecteur de journaux : que pourrait-il produire d’autre, que l’information qu’il a envie de lire ?

 

Or parmi les stars du virus lui-même, dans le top-five du grand spectacle permanent en exclusivité mondiale, il y eut le professeur hippie, le virologue anarchiste, le chef de clinique soixante-huitard, l’insoumis des labos, l’ennemi des lobbies, le dernier des Mohicans du système pharmaceutique global. Il ne s’agit pas de se contenter de remarquer que Didier Raoult a fasciné autant les foules que les journalistes, et que la moindre allusion au gesticulateur marseillais suffisait il y a quelques semaines à faire vendre dix mille barils de lessive supplémentaires. (Un bon point pour Mediapart, qui n’ayant pas d’annonceur, n’a pas consacré le moindre article au praticien marseillais). Après vérification, on en trouve un seul, perspicace comme toujours.

 

Il s’agit d’abord de faire une remarque de bon sens : n’importe quel chef de service en clinique ou à l’hôpital était autorisé à agir comme l’a fait ce digne médecin, chercheur et néanmoins trublion. Aucun de ses actes médicaux ne s’est trouvé entravé : il semble même qu’à ce jour, et malgré des études qui tendent à en prouver l’inefficacité dans le domaine, et paraît-il certains dangers, le bon professeur Raoult est toujours autorisé à prescrire à ses patients la molécule prétendument révolutionnaire. 

Que le lecteur ne se méprenne pas : il ne s’agit pas de porter un jugement sur les compétences médicales ou microbiologiques du bon docteur Raoult.  Il s’agit simplement de demander naïvement : mais au fait, quel est le fond de l’affaire ? Et d’ailleurs, y-a-t-il seulement une affaire ? Il y a des chances, en tout cas, qu’elle soit sans fond. Par définition, aucun médecin au monde n’a de remède opérationnel quand apparaît un nouveau virus. Pas plus Raoult qu’aucun autre. Chacun tâtonne et fait de son mieux. Il y a ceux qui cherchent, et ceux qui soignent. Ceux qui cherchent expérimentent sur le long terme. Ceux qui soignent expérimentent dans l’urgence, avec autant de prudence que d’intuition, sans doute. N’est-ce pas tout ce qu’il y avait à dire dans cette affaire ?

Car, dans le cas de Raoult, où est l’information ? Si quelqu’un en a vu l’ombre, qu’il ait l’amabilité de laisser un commentaire ci-dessous. Sous les reportages innombrables et identiques, sous les montages alternés binaires (entre Paris et la province, entre les grands labos qui théorisent, et les petites cliniques qui mouillent la chemise), sous les commentaires faussement problématisants (« alors, qu’en est-il vraiment ? », « mais qui a raison dans cette affaire, l’institut Pasteur ou les praticiens ? », « la fameuse molécule a-t-elle vraiment sauvé des vies ? ») ne se trouve finalement qu’un vide abyssal. On a définitivement atteint durant les deux mois du confinement le degré zéro de l’information. Là où les vraies/fausses images de jeu vidéo de CNN, ou les mises en scène de l’armée irakienne, durant la première guerre du Golfe telle que la commentait Serge Daney, recouvraient encore une vérité, d’ailleurs complexe et ambiguë, les images produites en temps de Covid-19 ne font plus qu’occuper l’écran. Derrière, il n’y a plus rien.

Alors pourquoi s’attarder ? Pour l’audience et les annonceurs : c’est entendu. Mais encore : pourquoi un tel succès ? La réponse sur le plan axiologique de la vérité (que ce soit sur le mode info/intox, complot/complotisme, praticiens/lobbies, David/Goliath, internet/presse officielle, quidam/puissant, peuple/pouvoir,  etc., etc.) ne fait que noyer le poisson. Bien sûr Raoult a donné des chaleurs aux internautes. Bien sûr cette logique de séduction par un discours anti-élitaire est connue et reconnue. Elle pourrait sans peine être qualifiée de populiste, de démagogique, ou au contraire du beau pléonasme à la mode, et qui revient au même, chimère de nos démocraties fatiguées : la démocratie participative – comme si la démocratie, pour peu qu’elle s’assortît d’un effet véritable, pouvait être autre chose que participative.

Dans cette affaire (qui, on l’a compris, n’en est pas une), le fantasme, dans notre relation à Raoult, aux médias et aux labos, a atteint un niveau tel, qu’il se passe allégrement de toute information. Certes, Daney montrait déjà la même chose à propos de la première Guerre du Golfe, en 1991, mais alors le spectacle recouvrait l’info. Et celle-ci persistait, de-ci de-là. Dans l’affaire Raoult, il n’y a pas d’info : au risque de nous répéter, il n’y a pas d’affaire du tout !

Une preuve de l’indéniable intelligence des images de ce bon docteur Raoult : il cite volontiers l’ouvrage majeur, dans l’histoire des images et du monde au vingtième siècle, Simulacres et simulations de Jean Baudrillard, qui est un peu le pendant sérieux de La Société du spectacle de Debord. Bref il parvient à faire en direct la critique de son propre personnage médiatique. Voilà encore une nouveauté. Le problème est qu’il est juge et partie. Le problème est que la tribune qu’il occupe par ses diverses diatribes et autres pitreries désuètes, est avant tout destinée à sa propre publicité. Bref, à créer de l’image pure, du signe sans signification, du spectacle qui ne recouvre plus aucune information. Comme n’importe quel marchand de tapis, l’homme a trouvé dans l’image simulacre, qu’il pratique à outrance, le meilleur moyen de défendre sa cause, sa chapelle ou ses affaires. Médecin-chercheur, trublion-publicitaire. Didier Raoult a plusieurs casquettes. Seul contre tous, il lutte contre les grandes entreprises pharmaceutiques, contre les lobbies, contre les pouvoirs en place, contre le ministère de la santé, contre les conseils d’experts, contre les laboratoires de recherches, qu’ils soient publics ou privés. Il aime d’ailleurs à déclarer qu’il est un héros : « Moi, quand j’étais petit, je voulais être Bayard, D’Artagnan, Cyrano de Bergerac. C’est ça, nos héros : ne pas avoir peur, le panache. » (Déclarations publiées dans l’Express n° 3595, du 28 mai au 3 juin 2020).

 

Ce qui est navrant, dans toute cette affaire, outre qu’il n’y en a nulle, c’est que Raoult n’a pas peur du ridicule, c’est que personne n’ait envie de voir ce que révèle un tel propos : savoir, une mégalomanie maladive, un pur délire discursif, preuve manifeste d’un manque total de sérieux ; ce qui est navrant, c’est la révélation de la stupidité de notre rapport aux images : à l’image de l’autre, comme à la nôtre.  Car nous nous dupons nous-mêmes, fascinés par notre propre vacuité. Serait-ce l’effet du confinement, qui nous rendant impuissants, nous pousse à nous fantasmer plus actifs, plus efficaces, plus héroïques que jamais ?

 

Les applaudissements rituels de vingt heures, avant de devenir une habitude de catéchisme, partaient de l’idée inverse : « les véritables héros sont invisibles, ils travaillent dans l’ombre ; applaudissons-les. » À l’opposé de l’image, il y avait ce petit théâtre social compensatoire, chacun à sa fenêtre. Il était un peu pleutre, honteux de lui-même et de sa propre inaction, mais enfin il avait, lui, un fond de vérité, comme un fond de sincérité. Il révélait à la fois, un tant soit peu, une vérité de soi-même, et une vérité du monde. Seulement voilà : ce n’était pas de l’image. C’était du théâtre.

Mais nous sommes oublieux. Déjà, nous n'applaudissons plus. Surtout, nous sortons, comme si de rien n'était nous empoignons, nous embrassons, nous postillonnons. En d'autres termes, au-delà de l'image, au-delà du théâtre, au-delà du spectacle, c’est comme si l'information, elle, n'était jamais passée. Nous ne l'avons jamais reçue. « Un virus ? Quel virus ? Le Corona ? Une petite grippe. »

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