Mondialisation / Démondialisation : le débat, qu'il faut instruire (lecture critique de F. Lordon suite).

 

 

Alors oui, le constat de Lordon est juste "...la mondialisation est anti-moderne précisément au sens où elle organise la dépossession des souverainetés partout où elles existent, sans leur offrir la moindre solution de re-création." Mais n'est-ce pas justement l'enjeu du combat politique d'aujourd'hui, de construire les solutions pour justement recréer les souverainetés, mais à la mesure d'un contexte mondialisé, et par la politisation des affrontements qu'il dimensionne à nouvelle échelle, c'est à dire "moderne" pour suivre Lordon dans l'usage de ce concept ? Et non pas de régresser vers une reterritorialisation qui renie par essence la question sociale comme fondement du politique.
Mais nous dit Lordon il faut affronter la réalité : "...le principe de souveraineté est notre invariant politique de longue période. Mais il est en crise profonde de se trouver entre deux réalisations historiques... La mutation territoriale du principe de souveraineté engage alors dans une transition très longue dont les tensions menacent d’être intenables. Lieu de tous les malentendus, la mondialisation est ainsi un point de rencontre paradoxal entre les hypocrites à qui «l’horizon du monde» sert à différer éternellement toute reconstitution du politique, et ceux qui croient sincèrement en la perspective d’une cosmopolitique, c’est-à-dire d’une constitution politique de l’humanité entière... On pourrait accorder sans difficulté aux signataires que le redéploiement outre-national de la souveraineté est un sens de l’histoire possible, souhaitable même...[mais...]si pas capable, s'abstenir ! Les stratégies de long terme qui ignoreraient cette condition, à l’image par exemple de la fausse promesse de l’actuelle « Europe politique », sont intenables."


Et il en conclu : "En combinant le déni délibéré de souveraineté et l’agression sociale répétée, la mondialisation, sous l’effet de sa crise propre, a porté cet intenable à un point critique. Il va donc falloir que l’histoire accouche de quelque chose, et tout de suite ! Quoi qu’on en pense, la solution de la reconstitution nationale de souveraineté impose son évidence parce qu’elle a sur toutes les autres l’immense mérite pratique d’être là, immédiatement disponible..." sous réserve des aménagements structurels... Et on retrouve très succinctement évoquées les préconisations développées par Sapir.
Ensuite vient l'un des points d'ancrage essentiels de la controverse quand après avoir lui même adossé sa position (je pense à juste titre) à une perception assez dramatique de la situation ("la mondialisation, sous l’effet de sa crise propre, a porté cet intenable à un point critique"), il repousse d'une formule à la fois définitive, excessive et pourtant bien trop vague l'autre hypothèse, tout aussi dramatique et me semble-t-il tout aussi recevable : "Il ne s’agit pas d’en tenir ici..., mais de dire l’inanité des prophéties apocalyptiques qui accompagnent maintenant systématiquement l’idée de ne pas s’abandonner complètement à la perspective unique du monde mondialisé."
D'abord, il ne suffit pas de le dire. La formule est certes élégante, mais en elle même elle ne démontre rien.
Les prophéties ne disent rien d'autre que "le point critique" atteint "par l'intenable".

En fait de s'abandonner, il s'agit tout au contraire de se saisir pleinement de la question complexe de la souveraineté, c'est à dire justement de la politiser (ou de la désacraliser), au sens de l'inscrire dans la délibération c'est à dire dans la controverse, dans un moment "pédagogique". A défaut de quoi en effet, "les stratégies de long terme" et "le redéploiement outre-national de la souveraineté... sens de l’histoire possible, souhaitable même... " resteront d'éternels voeux pieux, faute d'avoir été engagés et cultivés par le débat public... quand le contexte s'y prêtait, encore.
Enfin il y a peut-être quelques nuances, ou progressivité, ou encore notion de processus, à ménager, que ne suggère pas "la perspective unique du monde mondialisé." La formule est-elle délibérément excessive, afin de discréditer à la fois l'idée et ses tenants ?
Peu importe... ne doit-on pas en réalité considérer que les deux analyses ne sont pas opposables, ni bien sûr incompatibles ? Bien au contraire la probabilité d'une dérive nationaliste incontrôlable est directement indexée aux excès intenables de la mondialisation économique et au défaut d'autorité politique à bonne échelle.
D'ailleurs, Lordon corrige immédiatement le tir : "Aussi faut-il se demander à quelles conditions ils pourraient se trouver un débouché politique proprement européen. Répondre à cette question suppose alors de naviguer entre les écueils symétriques de la position outre-nationale de principe qui a définitivement (et prématurément) prononcé la disqualification du national, et la position nationale souverainiste qui ne veut même pas penser la possibilité d’un redéploiement territorial du principe de souveraineté."
Et il en vient rapidement au fond : "Aussi l’époque de la mondialisation pose-t-elle une authentique question de philosophie politique en nous sommant de penser à nouveaux frais les rapports de la souveraineté et de la nation (ou du peuple)."
Et nous propose me semble-t-il la bonne hypothèse de sortie, en tout cas celle à laquelle je souscrits pour ma part : "...le « peuple » (ou la nation)... doit être compris comme l’effet d’une « déclaration » préalable de souveraineté collective. La souveraineté n’émane pas de la nation, c’est la nation-peuple qui émane de la souveraineté. Est appelée peuple (ou nation, comme on voudra) la collectivité qui s’est posée comme souveraine."
[Au passage : Ce n'est pas rien cette hypothèse pour nous, français. C'est aussi relire 1789-1793 dans son authenticité, c'est à dire débarassée de l'héritage de l'ancien régime qui lui a été immédiatement mais à postériori, collé en "surimpression", d'abord par l'empire, puis les restaurations et enfin le storytelling républicain construit au lendemain de l'humiliation de Sedan et pour l'éducation-édification du peuple. (le formatage... comme dit JPYLG)]
Et... on en vient naturellement à l'Europe : "...qu’une certaine communauté humaine se déclare maîtresse de son propre destin, est susceptible a priori de n’importe quel périmètre – et pas forcément de ceux-là seuls qui ont été légués par l’histoire sous la forme des « nations » présentes : soit le problème même d’un éventuel devenir politique européen." Relisons donc aussi ,et avec... comment dire... mélancolie (?), 2005... entre l'essentiel et l'accessoire... le sens de l'histoire possible... souhaitable... comme dit Lordon.
D'ailleurs poursuit-il : "Des « internationalistes raisonnables », parmi lesquels on rangerait les signataires, se présentent en se disant « européens » (on va leur éviter le péjoratif « européistes »). Accordons-leur ceci : en effet, entre la mondialisation et les nations, il y a la régionalisation comme espace envisageable de redéploiement d’une politique. Reste la question de son périmètre."
Mais il relève aussitôt toutes les raisons justifiant de soumettre la validation de cette hypothèse au rejet préalable de l'Union Européenne actuelle pour conclure : "La régionalisation peut donc désigner un tiers terme possible pour sortir de l’indigente antinomie du mondial et du national. Mais pas sur n’importe quelle base, et notamment pas celle de l’Europe actuelle des 27." Comme si c'était en l'occurrence l'essentiel du présent débat... et pour ne pas contredire 2005.
Alors qu'en réalité peu importe, l'essentiel est bien cette transition (pour certains cette révolution) culturelle ou idéologique qu'il faut conduire pour bousculer nos vieux états-nations, vers la mondialisation politique, en passant par l'étape régionale cela va de soit, mais en tant que telle, explicitement. "Oui, le dépassement des nations actuelles, et la reconstitution de nations – c’est-à-dire de peuples souverains – à des échelles supérieures est une possibilité de l’histoire."
Qu'il faille rédéfinir l'Union Européenne, modifier son périmètre, révolutionner ses institutions, c'est possible, vraisemblablement probable, probablement certain... mais dans une perspective claire et explicite de mondialisation du politique et avec l'objectif transitoire clair et confirmé du nécessaire dépassement des états-nations.

Finalement et c'est plutôt réjouissant, l'opposition de fond réelle est ténue ; comme bien souvent, les belligérants ont bien plus à partager que ne le laisse à priori supposer l'acidité de leurs propos, et probablement c'est hélas au profit de l'adversaire commun, abrité derrière son silence (de tiers absent) que pourrait se développer leur conflit.
Que reste-t-il donc qui puisse encore motiver cette querelle assez surréaliste ?
Probablement une différence d'analyse du contexte politique national, d'appréciation de la gravité de la situation et des opportunités stratégiques qu'elle offre.
Une fois de plus, l'insuffisante discussion du diagnostic.
Dommage...

En attendant, cette polémique participe bien de la re-politisation qu'il faut et n'est peut-être pas aussi mal venue qu'il y paraît.

 

(Ici, l'intégralité de la communication de Lordon)

(retour sur la première partie)

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