Vite ma dose !

"Escape from Pandemia ", une trilogie virale à couper le souffle, à donner des frissons et à faire couler les narines. Après " A la recherche du coronavirus" et ""Mission impossible, trouver un lit aux urgences", le dernier opus "Vite ma dose !" En préparation, la saison II : "Rencontre avec un invariant du troisième type".

"Vite ma dose", une expression trouvée sur un document du ministère de la santé. 

Construite au bord de l'échangeur routier, ma cité offre peu de distractions aux masses, ici davantage chômeuses que laborieuses. Deux activités témoignent pourtant d'une ambition culturelle révolue, l'atelier "Carcasses brûlées" avec son exposition permanente de parking-art qui a reçu le label développement durable et un atelier d'écriture, pivôt des productions disruptives comme ce "Paulette encule Raymond" ou le lyrique " sur les murs de la cité, sur les parois d'ascenseurs, j'écris ton nom de bâtard ", sorte de conte d'hauteur (1) resté gravé au dix-huitième étage et dans les mémoires des pupitres d'écoliers.

11h50. Depuis que l'ascenseur est affecté au transport de substances hallucinogènes, son accès est interdit au public. A l'idée de retrouver ces braillards de chiards, ma môme qui n'a plus vingt cinq berges et la couillonnade druckerisée dominicale, le courage m'abandonne devant les huit étages qu'il' faut grimper à pied. Le cafard m'envahit. Je décide de m'octroyer quelques heures de liberté. J'hésite à descendre dans la boîte de jazz, histoire d'oublier un peu le cours de ma vie mais je préfère sortir de ma zone de confort et me mettre en danger (2). Je cours donc m'inscrire à "Vite une dose", le jeu d'aventure auprès duquel les "jeux de guerre" font figure d'aimables parties de cache-cache. 

Le ferment d'Hypocrite. Devant le succès rencontré par les feuilletons et les émissions médicales, il était logique que des producteurs de téléréalité exploitent le filon. Ce fut d'abord  "A la recherche du coronavirus " avec ses deux guests, Agnès "Manu, où j'ai rangé la gripette ?" Buzyn et Si-BêBête "Je ne sais pas mettre un masque" N'Diaye. Elles firent un malheur, du moins celui des français. Quelques semaines plus tard, "Mission impossible, trouver un lit aux urgences " connut des audiences record qui doivent beaucoup aux longs travellings sur des couloirs encombrés de brancards auxquels succédaient des panoramiques montrant des perfusions et des respirateurs qui camouflaient des visages ravagés. Les gros plans sur les figures usées du personnel débordé finirent d'apporter une touche anxiogène propre à fidéliser les spectateurs. La création d'un "Conseil Sanitaire" apporta la touche qui manquait. Son président annonçait quotidiennement le nombre de candidats éliminés avant d'indiquer aux survivants le programme des épreuves à venir. L'imagination des scénaristes était sans limite, couvre-feu, distanciation sociale, télétravail ou emprisonnement à domicile. Ce bulletin, impatiemment attendu, dans tous les foyers du pays, alimentait ensuite des discussions sans fin devant le poste familial. La télévision remplissait pour une fois une mission de service public en contribuant à rompre l'isolement des solitaires et en tissant du lien entre les générations. L'ambition artistique était également présente puisqu'un concours de l'eurovision des chorales se tenait chaque soir, à vingt heures précises. Tels des coucous suisses, des altos, des sopranos et des basses souvent trop fortes (3) passaient la tête sur les balcons pour entonner une adaptation pleine de morgue(s) du chant des partisans de la guerre sanitaire déclarée par le chef des armées "Ami, entends-tu le cri sourd du virus ?". Dans les Ehpad, les vieux acceptaient désormais de dîner à seize heures et de mariner dans leur urine sans moufter, espérant ne pas être punis de façon et pouvoir assister à ces  retransmissions. Les journées s'écoulaient paisiblement, rythmées par l'attente sereine du Samu. Des jours heureux...

Il fallut pourtant occuper les loisirs forcés de ceux dont l'abus d'écrans avait asséché les rêves et sédentarisé l'imagination. La mode des paris remplit cet objectif au-delà de toutes les espérances et ils furent nombreux à succomber à cette addiction. Le moindre événement servait de support à leur vice, la durée de l'épidémie, la fréquence des shampooings du professeur Raoult, le résultat du test d'Emmanuel, le pourcentage de chances de survie de Roselyne ou encore le nombre maximum de ministres qu'il était acceptable d'inviter à un diner clandestin. Les épidémiopronostiqueurs firent la fortune des chaînes du "toutestfaux" et les actionnaires de la FDJ récemment privatisée, apprirent l'attribution du label "première nécessité " à leur activité ce qui fit aussitôt grimper le cours de leurs actions. Décidément, ils avaient eu le nez creux en misant sur le bon cheval, Macron, toque profit, casaque mépris. 

Devant l'augmentation du nombre de contaminations, l'idée d'une animation supplémentaire s'imposa. On l'appellerait la vaccination. Sa réussite fut aussi instantanée qu'inespérée et l'on assista à des  déchirements familiaux, des cours d'école et des enceintes sportives heureusement fermées devinrent le théâtre (également fermé) d'affrontements sans gants entre supporters. Un évangéliste local qui se faisait appeler "le Bon Pasteur" organisa des prières en veran à Saint Vax, patron des labos. Les sommités élitoïdales, subissant plus que jamais l'influence des sondages, négligèrent de commander des doses en nombre suffisant, provoquant une pénurie de vaccins. Après l'impasse sur la fabrication d'un traitement médicamenteux, l'absence de masques et celle des tests, c'était trop. La colère grondait.

Moi aussi, je veux être Mauricette. Le marketing nous apprend que pour favoriser les demande, il peut être recommandé d'organiser le manque. Ici, c'est une quarantaine de millions d'habitants qui connut le manque. Des sectataires de la prudence, des inconditionnels du doute, des reruzniks de l'injection et des acharnés du complot implorèrent les revendeurs des doses. Un ancien "grand serviteur de l'état" connu pour ses invectives et ses attitudes de bravache, s'abaissa à recourir à un passe-droit, dévoilant à cette occasion le trouillard qu'il était en réalité. Agnès Verdier-Molinier, la maldonne des lobbies à qui personne n'avait rien demandé, recommanda de privatiser la recherche, la santé, l'hôpital et de délocaliser la production pharmaceutique pour gagner en efficacité et réduire les coûts. Comme on avait appliqué ses élucubrations, c'était fait depuis longtemps et même sa fidèle Dame Pièces Jaunes ne lui était d'aucun utilité. Il ne restait plus au roi qu'à contempler l'étendue des dégâts et à feindre d'en être l'organisateur. 

Panique à needle park. Par chance, deux jeunes youtubeurs qui rendaient visite dans son bunker de l'Elysée à Sa Suffisance, lui soufflèrent la formule magique : "Panem et circenses", tel un latin sortant du chapeau. "Vite ma dose", une version actualisée de la chasse au trésor fut lancée. Pour recouvrer un peu de liberté surveillée, les candidats devaient tendre leur bras et recevoir une dose qui n'existait pas. Il leur était alors délivré un précieux sésame sous la forme d'un tampon à présenter aux organisateurs des pèlerinages pour la santé. Avant cela, il fallait franchir les obstacles dressés sur leur route. Au niveau I, il suffisait de satisfaire à un critère d'âge, de profession ou de santé pour être autorisé à s'inscrire sur la liste des prétendants. Plus difficile, le niveau II demandait à décrocher un rendez-vous dans une salle humide au fond d'une cité délabrée pour recevoir la fameuse dose. Les postulants devaient s'armer de patience et faire preuve de leurs compétences. Les doigts s'usèrent à composer des numéros de téléphone jamais libres et des nonagénaires pressèrent des bits et s'entrainèrent à manier les rams. Il fallut réviser sa géographie pour se rendre dans une sous-préfecture éloignée mais qui était approvisionnée. L'esprit retors des organisateurs leur fit compliquer l'épreuve. Une dose ne suffisait plus, il en fallait désormais deux. Il pouvait sembler plus facile de se rendre au coin de la rue où de nombreux dealers étaient prêts à vous planter leur seringue mais pour être assuré de disposer de suffisamment de points d'immunité pour s'envoler vers des paradis exotiques artificiels de qualité, il était recommandé de ne s'adresser qu'à des dealers référencés auxquels les consommateurs avaient décerné des avis favorables.

Alors que je commençai à douter, une de mes connaissances me glissa un post(-it) sur lequel les neuf chiffres d' un numéro de téléphone étaient inscrits, un 0800. il avait ajouté avec un sourire énigmatique, "ils sont plus précieux que les chiffres du loto, ce sont ceux de la Liberté, ceux d'Ameli, mon fournisseur. Appelle-le de la part d'un ami". Je suis prévenu avant même d'être en garde à vue que j'aurai quelques clichés à enfiler. Etre d'une patience de bénédictin, par exemple. Tant pis, j'en prends le risque et je compose le numéro masqué à moins que  masqué, je compose le numéro (sur ce point ma mémoire me trahit, tu quoque Alzeihmer...). La faute à la sensation de manque qui me bouffe les neurones. Au bout d'une centaine de tentatives, je ne réussis qu'à entendre la voix froide et mécanique d'une hôtesse dont le message, sans doute codé, m'invite à renouveler l'appel. 

Quelques tentatives infructueuses plus tard, je change le messager pour des signaux de fumée. Ah mes amishes, comme la technologie nous enfume et comme tout est plus facile quand on n'accepte pas de passer sous ses fourches caudines. Il suffit de répondre à quelques questions indiscrètes histoire de s'assurer que je n'étais pas un infiltré et un rendez-vous fut confirmé. Le jour dit, une file interminable d'individus des deux sexes patiente devant un barnum, l'air triste et résigné mais avides de recevoir leur dose. Les premiers à y pénètrer ont les manches relevées sur des biceps tavelés, ignorant vers quel soleil vert ils s'avancent. Soudain, la rumeur monte et s'amplifie, "c'est de la bonne, c'est d'la Pfizer". Un regain d'énergie illumine les visages fripés. C'est alors que mes souvenirs s'estompent et que la mémoire me fait défaut. Il ne me reste de cette journée qu'une inscription sybilline notée sur une carte en plastique "Brigade de surveillance sanitaire - Autorisation de circuler ". Un épisode à voir sur Netflics.

(1) Paru aux éditions La Gode et Michet 

(2) j'adoooore ces expressions en vogue

(3 doucement les basses, demande le chef de choeur

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