Les duty free thaïlandais vainqueurs de la coupe de foot' d'Angleterre

Le foot ne connaît pas de frontières, ne parle qu'une seule langue, celle du fric et ses valeurs s'appellent nationalisme et culte de la victoire.

Il était une fois un royaume de Siam vivant à l'ombre des filets de ta kraew, aux fins de journées rythmées par le bruit des frappes dans des balles de rotin des villages cachés dans la forêt tropicale aux places de la capitale. Le (sepak) ta kraew, sport national dans l'Asie du sud-est, est un volleyball joué avec les pieds qui permettait aux joueurs de montrer leur adresse avec des acrobaties aériennes. C'est encore le cas mais d'autres sports diffusés à la télévision lui mangent des parts de marché. C'est le cas d'un nouveau venu,  le football,  dans sa version gazonnée ou intérieure, le futsal.

Capitalisme en maillot safran sur gazon. Au début du XXe siècle, la bagnole a westernisé Bangkok, transformant le charme paisible de la "Venise de l'Orient" en un monstre tentaculaire ee invivable. A la fin du XXème siècle, la téloche a eu la même influence sur les pratiques d'activités physiques traditionnelles. Les Bouygues et Bolloré locaux flairant les profits à retirer de l'exploitation du football, ont investi afin de changer un sport confidentiel en spectacle pour les masses. A la clef, vente d'écrans, d'équipements et de minutes publicitaires sans oublier les ambitions politiques qui profitent de la médiatisation. Le foot, spectacle planétaire, vecteur privilégié du capitalisme repandit sa "peste émotionnelle" (1) dans un pays qui ignorait jusque là tout des règles du hors-jeu. Qu'on se rappelle la France d'avant 1998, le foot avait l'image d'un sport de prolos, d'un spectacle pour décérébrés. Une organisation de coupe du monde plus tard, grâce à l'aide coupable des politiques (Chirac et Cohn Bendit même combat), des slogans vantant ses valeurs supposées habilement distillés, une propagande médiatique assourdissante, les artistes et les intellos ne juraient plus que par lui. Jusqu'au public feminin pourtant méprisé qui gagnait lui aussi le droit d'enculer l'arbitre. La passion de certains "partageux" leur faisait fermer les yeux ou minimiser les affaires de corruption, de dopage et les revenus indécents de joueurs capricieux. Ce fut pareil en Thaïlande, à la différence qu'on remplaça l'épisode coupe du monde par des tournées d'été de clubs européens renommés, comme Manchester et Liverpool. De grands patrons locaux bâtirent un championnat professionnel  de toutes pièces qu'ils étoffèrent en recrutant des joueurs étrangers restés sur le carreau. Une chaîne de télé, puis une autre, diffusèrent des matches, la pŕesse suivit, on construisit des stades et les clubs de supporters apparurent. Vinrent les paris, le  marchandising et les bagarres entre "shootés du stade" (1). Gamins et adultes portaient les maillots des clubs européens et l'on vit même des portes en bois de logements portant les couleurs de ces clubs sortir des ateliers de menuiseries. Le sport globalisé avait gagné ses lettres de noblesse thaïlandaises. Des tycoons  acquérirrent des clubs de football anglais  la référence de l'époque. Thaksin Shinawatra(2) a ouvert la voie. Cet homme politique et  propriétaire (une conjugaison utile pour créer des conflits d'intérêts ) d'un groupe spécialisé dans les communications, téléphonie et télévision, acheta en 2007 Manchester city pour faire de ce club de milieu de tableau le cador qu'il est aujourd'hui, malgré l'action des associations de défense des droits de l'homme. Premier ministre renversé par un coup d'état un an avant, il venait d'être condamné par contumace pour corruption et conflits d'intérêts et s'exila pour échapper à la prison et à la confiscation de ce qui lui restait de sa fortune ( deux milliards de dollars). Le pdg de la chaîne de duty free, le vorace King Power, suivit son exemple et s'offrit Leicester, un club sans palmarès ni ambitions. Il baptise le stade du nom de son groupe et trois ans après la mort du fondateur Vichai, à qui le précédent roi attribua le nom-titre de  Srivaddhanaprabha", (lumière de la gloire ascendante), une sorte de "sir" anglais en mieux, son fils Aiyawatt 'Top' Srivaddhanaprabha (la noblesse se transmet ), remporte la coupe d'Angleterre. S'engagera-t-il en politique comme Thaksin et Tapis ? En attendant, le quotidien anglophone thaïlandais de référence ouvre sa première page avec la victoire d'un pdg thaï sur la crème des championnats de foot. " Leicester's FA Cup win fulfills late Thai owner's dreams" (3), de quoi combler d'aise le nationalisme exacerbé de nombreux thaïlandais et les venger d'un manque de considération de la part de l'Occident. Mère grand, bercez-moi encore avec la belle légende des valeurs du sport.  

(1)  Jean Marie Brohm

2) Thaksin : après des séjours dans les pays du golfe, un poste de conseiller du 1er ministre cambodgien Hun Sen (avec conséquences sur le climat entre ces deux pays), Wikipedia m'apprend qu'aujourd'hui il a obtenu la nationalité montenegrine. Il a installé sa soeur à la tête du parti qu'il a créé, le "thaï rak thaï" (les thaïs aiment les thaïs) encore appelées "chemises rouges". Apres sa victoire aux législatives, celle-ci occupa également le poste de 1er ministre avant d'être destituée, elle aussi, par un coup d'état militaire qui mit fin aux neuf mois d'occupation de Bangkok. Elle est en exil pour les mêmes raisons que son frère.    

(3) " la coupe d'Angleterre remportée par Leicester accomplit les rêves du précédent propriétaire thaïlandais"

 

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