Des tchétchènes en "anges gardiens" de cités

Quand les habitants d'un quartier se plaignent de troubles, il n'est pas rare que les élus préfèrent glisser la poussière sous le tapis plutôt que de s'attaquer aux causes des problèmes. Se conformant à ce sage précepte, des baillleurs sociaux ont confié la gestion de la paix sociale à des "anges gardiens" tchétchènes. Le genre de décision qui conduit les habitants en enfer plutôt qu'au paradis.

 "A Melun, les anges gardiens tchétchènes veillent le soir sur les quartiers nord", plus précisément, dans le quartier Montaigu (le Parisien 7/10/2020). Après les  "grands frères " aujourd'hui dévalués, les "anges gardiens", une dénomination autrement plus catholique. Deux appellations mais un seul principe puisque comme en matière de vins, les politiques municipales, notamment en matière de sécurité, ne se différencient que par l'année et l'origine. Ici c'est pas mieux qu'en face, caméras de vidéo surveillance protection, brigades municipales, stationnement urbain ... Le prix à payer, toujours élevé, reste à la charge de l'administre. Il arrivera que des supplétifs apportent une touche d'originalité, ce qui est le cas du crû melunais 2020.

Valse à droite ou valls à gauche,  une valse à trois temps. Le premier temps, cibler la demande et déterminer la zone de chalandise. A Melun,  préfecture de Seine et Marne, comme dans beaucoup d'autres cités, l'esprit d'initiative permet à de jeunes auto-entrepreneurs qui ont décidé ne pas tout attendre de l'état et s'inscrivent dans la démarche promue par notre bon président Macron. Souvent regroupés en sociétés anonymes dirigées d'une main ferme par un DG, l'objet des start-ups  de nos futurs premiers de quartier concerne principalement la vente de produits hallucinogènes , un commerce qui n'a aucunement pâti des confinements et couvre-feux successifs puisque reconnu de première nécessité. Leur activité contribue en effet à calmer les angoisses et les souffrances des jeunes Werther (2) en faisant disparaître momentanément les raisons de se révolter dans la fumée et les rêvés. Ce qui démontre l'utilité des pépinières d'entreprises. 

Deuxième temps, le marché mène la danse. Drogue, vêtements de marque ou pétrole, l'économie de marché suit les mêmes règles et la cupidité est son moteur. Quand des concurrents connaissent un succès trop éclatant, ils provoquent des rancoeurs et des jalousies qui donnent lieu à des OPA inamicales. S'ensuivent des tensions, du racket, du chantage ou des guerres de territoires. Le gendarme du marché n'intervient le plus souvent qu'après la bataille, peut-être pour ne pas influer sur "la concurrence libre et non faussée" qu'est la loi du plus fort. Protégés par cette sorte d'impunité qui ne dit pas son nom, ces pratiques qui pourrissent la vie des habitants sont à l'origine de leur exaspération. Malgré le mal qu'on se donne pour les séduire, ils restent insensibles à la qualité des animations proposées. Ces rodéos, par exemple où des John Wayne locaux rivalisent d'adresse en chevauchant de puissantes cylindrées généralement allemandes ou les feux d'artifice où des montures, souvent  fourbues, sont carbonisées. Sans oublier l'indispensable élévation spirituelle apportée par la 5G et la religion. Guère reconnaissants des attentions dont ils sont l'objet, les occupants des bâtiments vont cogner à l'huis du shérif de la ville pour demander que le calme et la sécurité soient rétablis. Certains, par désespoir ou par conviction, vont jusqu'à lorgner du côté des dégâts d'une Marine quelconque. Des ingrats.

Troisième temps, la prime aux danseurs. Quand un shérif ne parvient pas à ramener le calme, il recrute des chasseurs de primes en sachant qu'il devra en verser une aux outlaws auxquels il fait appel. Le maire d'une ville, surtout s'il veut être réélu, doit lui aussi assurer une certaine quiétude aux habitants. Plutôt que de s'attaquer aux causes des problèmes, par paresse ou par facilité, il recourt souvent à une solution providentielle ou à un sauveur suprême. Ici, les bailleurs sociaux ont fait appel à des "anges gardiens" tchétchènes. Externalisation de la sécurité et gestion privatisée de la paix sociale, application des fondamentaux de l'économie de marché. "Une vingtaine d’agents de sécurité tchétchènes ont été recrutés depuis décembre dernier pour assurer la tranquillité des halls et parties communes de quatre bailleurs sociaux de Melun, de 18 heures à 2 heures". Sur la photo du Parisien, trois hommes jeunes, costauds, en uniforme bleu foncé, la casquette sur un crâne rasé, ne serait l'inscription "SECURITE", on les prendrait pour des flics. Une fois le pied passé dans la porte, ces sortes de milice ont la main sur la cité, par la peur ou la persuasion, ils se livrent à une quasi sélection des occupants des bâtiments dans lesquels ils patrouillent. La veulerie des élus leur donne la possibilité de faire régner leur ordre. Bien sûr, les choses ne sont jamais aussi caricaturales mais centre social, MJC, bâtiment, cité, quartier, c'est toujours le même processus et les habitants ou les utilisateurs payent la note, celle du communautarisme et de la loi du plus fort. Dans le quartier Montaigu, certains escaliers sont exclusivement "réservés " à la communauté tchétchène. Pas bêtes, les édiles résident loin de ces tracas. Reste à attendre la prochaine étape. Des sociétés  immobilières comme Akelius adoptent de telles pratiques d'éviction d'occupants d'immeubles parisiens ou berlinois. Mais pour la bonne cause, celle des retours sur investissement. (voir l'article de Mediapart "Logement: comment les grands investisseurs privés écrasent les locataires"). 

Les danseurs ont apprécié la qualité des logements (2). Des pinailleurs ne manqueront pas de s'étonner que des problèmes survenus trois ans plus tôt avec des tchétchènes n'aient pas été pris en compte par les bailleurs sociaux des logements melunais. Il faut dire que trente kilomètres les séparent de Montereau, une autre ville du département où des troubles se produisirent. Les difficultés de communication... pourtant, le  procès d'un    eut lieu. « le bailleur compte 59 squats ... le tribunal correctionnel a poursuivi beaucoup de Tchétchènes qui forçaient les appartements ». Le prévenu a déclaré "c'est la guerre entre les Tchétchènes et l’administration. Ce problème traîne depuis 3 ou 4 ans" . Ah si seulement ces ploucs de droite ( l'écosystème politique est de cette couleur), avaient fait appel aux conseils de terra nova, le "think tank" de centre gauche. Il aurait été conseillé l'envoi d'une "task force" (3) pour régler la question des anges déchus avant qu'ils deviennent anges de l'enfer. 

Mixité sociale et communautarisme Il paraît difficile de critiquer les tchétchènes qui ont "fait le job" et en attendent une juste rétribution. Quant au respect de la mixité sociale, aux accusations de communautarisme portées par Zemour et ses copains de Valeurs actuelles, il suffit de regarder du côté de la haute bourgeoisie parisienne qui annexe le bois de Boulogne et le XVIeme arrondissement, refusant même de se plier à la volonté décision municipale de construire un centre  d'accueil pour demandeurs d'asile. Entre soi pour les uns, communautarisme chez les autres, en quoi la volonté de vivre avec des compatriotes qui parlent la même langue et avec qui on partage une culture et des souvenirs communs quand on doit s'exiler dans un pays inconnu, serait-elle plus condamnable que le refus de voir la piétaille basanée fouler les mêmes allées ? On peut également se référer au peu d'enthousiasme que la pratique de la mixité sociale suscite, y compris chez ses promoteurs les plus résolus. Pour ne rien dire des "expats", ces travailleurs immigres de luxe continuateurs d'un colonialisme acceptable qu'il est rare de voir fréquenter la population locale en dehors des obligations du travail. Jusqu'aux touristes qui se regroupent par affinités en territoire étranger. Que dire enfin de l'ancien président de l'OPDHLM des Hauts Hauts de Seine, un certain Balkany, Patrick de son prénom qui appliquait le communautarisme en regroupant des familles en difficultés, financières ou autres dans des villes de gauche pour les faire basculer à droite aux élections municipales suivantes (4). Une pratique en vogue dans les municipalités communistes mais là, pour renforcer l'électorat acquis à sa cause. Avec le succès qu'il en est advenu sur le long terme.

En guise de bouquet final. L'argument de la sécurité... le 12 avril dernier, la caserne de gendarmerie de Melun, distante de moins de trois kilomètres du quartier Montaigu, "attaquée au mortier d'artifice".  "La police, arrivée sur place, a également été prise à partie par une vingtaine d'émeutiers. Aucune interpellation n'a eu lieu". (le Figaro). On ne saurait trop conseiller à la gendarmerie et à la police d'engager à leur tour des anges gardiens.

(1) le roman de Goethe a popularisé la valse  

(2) remerciement aux "chiens de Navarre" pour leur participation fortuite et involontaire. 

(3) erra nova c'est deux américanismes dans le même article. Une sémiologie révélatrice (entretien avec M. Hard paru dans Mediapart du 25 avril)

(4) Chatenay Malabry, Antony, par exemple. 

Melun, ville préfecture du département de Seine-et-Marne est à soixante kilomètres de Paris et trente minutes en train. Au coeur d'un écosystème tout acquis à la droite, le maire, un ancien LR reconverti en UDI, attend sa une mue  macronienne si la popularité du chef reste à peu près intacte. Le président du conseil général est UDI, le président d'Habitat77 office public de l'habitat est LR. Sans oublier le sympathique Christian Jacob, député du département, proche des mouvements catholiques est président des LR et partisan de Baroin. Ce département aux champs de céréales nourries de pesticides avait-il besoin de calamités supplémentaires ? 

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