L’antisémite Heidegger est-il salissant ?

À propos de « Heidegger, messie antisémite (ce que révèlent les cahiers noirs) », par François Rastier (éditions Le Bord de l’eau, 2018)

« Le réarmement militaire n’a été qu’une conséquence
du réarmement mental introduit par les mythes politiques. »
Ernst Cassirer 1

Les Cahiers noirs de Heidegger, en cours de publication en Allemagne, ont pour certains confirmé leur défiance à l’égard du philosophe, pour d’autres ont troublé leur intérêt passionné, pour d’autres encore, peut-être les plus nombreux, n’ont fait que vaguement contrarier leur conviction profonde, à savoir que l’auteur de Être et temps est le philosophe indispensable de notre époque et que ses « dérives » n’entament en rien la portée de sa philosophie.

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On sait que la France a fait à Heidegger un accueil plus que favorable, que Jean Beaufret d’abord, puis François Fédier, notamment s’en firent des zélateurs efficaces, et d’infatigables protecteurs. Ici, Heidegger semble le mot de passe de tous ceux qui, passés par le filtre universitaire ou les grandes écoles, prétendent penser. Le poète et ancien résistant René Char (plutôt autodidacte, lui) tomba en fascination devant le maître, sa poésie s’en ressentit durement. Les écrits à charge de Faye, père et fils, le livre de Farias, notamment, n’ont pas eu tant d’effets. Aujourd’hui encore, des jeunes éclairés de Tiqqun jusqu’aux catholiques ou musulmans intégristes, de la gauche (Badiou, Zizek) jusqu’à la clique fasciste, il semble qu’il y a toujours une bonne raison de glisser du Heidegger dans son moteur à réflexions.

Pour le linguiste François Rastier, dans le livre qu’il publie cet automne aux éditions Le Bord de l’eau, l’œuvre de Heidegger n’est « pas celle d’un penseur indépendant de ses errements privés ». S’il ne s’agit évidemment pas pour lui de réclamer l’interdiction ou la censure de ses ouvrages, il entend à bon escient rappeler que les événements ne naissent pas sans inspiration. Le livre de Rastier cite finalement assez peu les Cahiers noirs, il s’applique plutôt à dénoncer avec force l’influence toujours importante de la pensée de Heidegger, et ce qu’elle induit. Une pensée elle-même viciée par des idées clairement antisémites.

« Son existentialisme (leurre dont il ricane lui-même dans ses [Cahiers noirs]) a plu aux personnalistes dans la tradition de Mounier. Son antirationalisme a pu séduire ; malgré ou peut-être grâce à son nazisme, son antisémitisme a su rencontrer un millénaire d’antijudaïsme chrétien. Son messianisme, sa posture prophétique ont pu être appréciés par certains férus de théologie, fût-elle sulfureuse. Cependant pour lui le catholicisme est diabolique (il emploie le mot « Teufelei », diablerie) car compromis avec le judaïsme et donc aussi avec la technique et les sciences, sans parler du Vrai et du Bien. »2

C’est aujourd’hui Giorgio Agamben, philosophe de haut vol, qui écrit : « La polémique sur ses fameux carnets (Carnets noirs) repose sur une équivoque qu’il est important d’éclaircir : l’usage et la signification du mot « antisémitisme ». Pour des raisons historiques qu’on connaît, ce mot désigne quelque chose qui a à faire avec la persécution et l’extermination de Juifs. Il ne faudrait pas employer le même mot pour des opinions sur les juifs – erronées ou débiles peut-être – mais qui n’ont rien à voir avec ces phénomènes. Or, c’est précisément ce qui ne cesse d’arriver. […] »
À quoi François Rastier rétorque justement : « en remplaçant l’extermination des Juifs (qui précisément constitue l’originalité de l’entreprise nazie et justifia la qualification inouïe de « génocide »), par « l’extermination de Juifs », Agamben ravale la Shoah à un simple progrom. »

Si le philosophe Jean-Luc Nancy a pu affirmer que sur l’antisémitisme de Heidegger on n’apprenait rien dans les Cahiers noirs, il reste que c’est en les lisant qu’on peut trouver la thèse de l’auto-anéantissement des juifs, coupables de leur propre génocide. Ainsi, ils ne seraient plus victimes non seulement d’un effet de l’industrialisation, comme on le trouve exposé par ailleurs chez Heidegger, mais de leur propre vouloir-mourir. Voilà qui effectivement à de quoi choquer, surtout peut-être de la part d’un Heidegger inlassable commentateur du Nietzsche déclarant la mort de Dieu. Sans juge suprême, les humains seraient, entre eux, tous innocents de leurs crimes, voilà qui est bien pratique ! Comme il y a les lois-prétextes faites pour justifier des injustices manifestes, il y a des vérités spéciales, énoncées par ceux qu’elles arrangent, pour ne pas dire qu’elles exonèrent.

Les disciples ou simples dévots de Heidegger n’hésitent pas à banaliser son antisémitisme en le noyant dans un racisme plus générique censément plus innocent, et contre-attaquent volontiers en signalant les failles avérées ou supposées de personnalités diverses, le plus souvent de gauche. On va ainsi jusqu’à reprocher à Léon Blum des positions supposées colonialistes qu’il aurait eues3.

Caractérisée par une hostilité à l’Occident, à la technique, à la démocratie, on voit pourtant mal comment cette pensée ne serait pas au cœur de la conscience d’aujourd’hui, tant ces trois éléments sont, de fait, des mots pour les écueils de la période effrayante dans laquelle nous évoluons. Le mot « Occident » renvoyant si souvent au monde judéo-chrétien, à sa domination légitimée, à l’impérialisme, le mot « technique », comme ensemble des techniques, évoquant inéluctablement ce qui nous remplace et nous détruit, et le mot « démocratie » devenu trop souvent synonyme de… libéralisme. Cependant, l’on se surprend parfois à se dire que Rastier ne s’attaque à ce philosophe, nazi a l’envi, et surtout à ses épigones, que d’un point de vue convenu, comme pour défendre l’ordre dit modéré encore en place, c’est-à-dire, il me semble, une bien-pensance profondément lâche et cynique opérant avec froideur. On ne sait jamais d’où il parle. Et se trouvent sous sa plume facilement assignés sur le territoire ennemi autant de personnages que de tendances, au risque d’amalgames et de confusion, oubliant expressément de dire l’endroit qu’il tient à défendre, qui, sauf erreur, n’apparaît donc pas. Mais c’est là peut-être l’inévitable prix d’une acuité sans frein, quand plus rien ne trouve grâce, et surtout pas le nihilisme.

François Rastier fait feu de tout bois, on pourrait dire aussi qu’il fait souvent mouche, mais il est aussi bien hâtif et simpliste, pour ne pas dire insultant, quand il range trop volontiers la pensée critique post-coloniale dans les rangs de Daech. Si les « radicaux » d’aujourd’hui jouent le rôle, comme il le dit, de supplétifs des fous de Dieu, les européistes mondialistes en place, avec la politique aveuglée qu’ils mènent depuis des lustres, ne sont-ils pas, quant à eux, le meilleur prétexte et combustible du terrorisme d’où qu’il vienne ?

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L’opposition à la mondialisation, à la modernité hors-sol, dans son versant réactionnaire, emprunte volontiers à l’Être/Patrie de Heidegger. Dans son versant révolutionnaire, le plus souvent elle se réclame également du maître antisémite ; est-ce pour, à coup de métaphysique agreste, se garantir d’un populisme jugé trop peu valorisant ? La France, pays de la mode et de l’anticléricalisme, religieux constitue l’abri rêvé d’une cléricature idéologique qui ne saurait dire son nom. Qu’une gauche heureusement cosmopolite s’appuie sans le savoir sur une philosophie résolument ennemie de ce même cosmopolitisme, n’est-ce pas là tout le sel de son impuissance ? Et quand d’autres s’efforcent d’émettre une critique raisonnable du délire globalisateur, prônant un certain localisme en même temps qu’une sortie de l’économie, cette même gauche de pouvoir les présente aussitôt comme dangereux et réactionnaires. C’est là peut-être le signe de son impensé en même temps que de son imposture.

L’auteur de Heidegger, messie antisémite va jusqu’à rapprocher la gauche radicale d’aujourd’hui, celle qu’il qualifie de shmitienne (en référence à un autre intellectuel nazi toujours très bien porté), de la Révolution nationale du maréchal Pétain, à cause de son goût de la communauté. Est-ce délibérément qu’il confond l’intérêt pour les communs, affirmé par les zadistes et autres résistants actifs, avec la communauté patriotarde et restauratrice promulguée par le régime de Vichy ? Il y a certes dans ces pages de tels amalgames horripilants, et c’est fort dommage. Sans compter certaines approximations çà et là, qui retirent à cet essai la totale vertu qu’il méritait d’avoir, tant son objet est important, tant sa cause devrait être centrale.

Les heideggeriens, qu’ils soient d’extrême droite ou d’extrême gauche, évitent de se critiquer politiquement, et « ils convergent en effet sur les thèmes fondamentaux, comme le refus phobique de l’Occident, de la démocratie élective, la louange de l’état d’exception […]. » C’est ce qu’assène François Rastier dans ce riche ouvrage. Reste à savoir ce que cette cause commune ainsi démasquée nous promet en place d'un libéralisme effréné qui mène notre monde à sa perte et sur lequel l'auteur de Heidegger, messie antisémite ne dit pas un mot.
Un monde sans raison – ou sans même « un dieu pour nous sauver » – garde-t-il pour nous une raison d’être ? C'est toute la question. Peut-être.

 

1) Ernst Cassirer, in Le mythe de l’État, Gallimard 1993 (1ère édition New Haven, Yale University Press, 1946).

2) François Rastier, Heidegger, messie antisémite, Le Bord de l’eau, 2018. - p. 114.

3) Sans doute une allusion à un débat de 1925 qui a fait l’objet de manipulations, débat lors duquel, il déclare néanmoins : « Par principe, par tradition, nous sommes adversaires du colonialisme, qui est la forme la plus redoutable de l’impérialisme, c’est-à-dire le vieil instinct qui pousse toute nation à conduire le plus loin possible son imperium, sa domination. » pour un éclairage sur ce point, on peut voir un billet de blog de Patrick Chauvel : ici François Dastur, Y a t’il une essence de l’antisémitisme ? in Peter Trawny et Andrew J. Mitchell (dir.) : Heidegger, die Juden, noch einmal, Francfort sur le Main, 2015.

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