« D’une douceur écorchée », de Marc Dugardin

…attachement à la simplicité du quotidien qui parfois se dévisage, le temps d’un poème.

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« Et puis l’écriture du poème est venu s’imposer. Modestement.
Mais dans la surprise (ce qui est bien la première condition du poème, non ?). »

Le titre du recueil de Marc Dugardin donne la note qui se maintiendra au long des pages ; la douceur écorchée, c’est encore la douceur, à vif. Et elle ne saurait se défendre (sans peau). C’est ici une attention silencieuse, réservée, qui se porte vers les autres, sans rien leur dire, mais dans une intention de bonté, car la bonté ne se fait pas innocente, déjà qu’elle est silencieuse. Et c’est du fond d’une grande solitude que Marc Dugardin puise des attentions qui s’exercent à mesure des journées, des heures, du sablier des vies.

 

[…]

il prit un bol de café
comme un visage entre ses mains

il pensa ; peut-être que la bonté
y a laissé une empreinte

Derrière une apparence de calme, un semblant de repos, on sait que l’homme est un inquiet, comme le souligne Vincent Tholomé dans une approche qui sert de postface à l’ouvrage : « Marc Dugardin, dit-il, est un inquiet, et par inquiet je veux dire : un homme jamais en repos, un poète jamais en repos. Un homme et un poète toujours à se préoccuper du monde comme il va, comme on le fait tourner, nous les humains. »

L’inquiétude, c’est aussi le nom d’une corde qu’un rien fait vibrer, d’une sensibilité aux aguets. Peut-être malgré elle. Douceur écorchée.

[…]

un cri
jusqu’au bout de lui-même

là-haut la griffe
des martinets sur le néant

ça crie
ça crie de beauté inouïe
dans ce monde terrifiant

Une voix issue d’un tel exil n’a nul besoin de séduire ; voix qui n’élève pas la voix, elle s’adresse au plus secret en chacun. Elle s’est frottée à certains voyages des plus atroces, je songe à des séjours au Rwanda, où le mot douleur cherche tant du côté de la douceur, jusqu’à trouver quelque chose, semble-t-il. Je songe à cet attachement à la simplicité du quotidien qui parfois se dévisage, le temps d’un poème. C’est un voyage aussi bien. Et je songe à l’importance de la musique pour Marc Dugardin, à sa présence parmi lui. Jazz ou classique, Coltrane et Chostakovitch, Bach ou Kurtág.

(mwaramutse / bonjour)

puisque nous sommes sortis
vivants de la nuit

il nous faudra écoper
un peu de honte encore

tenir parole

(Kigali, février 2016)

Marc Dugardin note des choses dans un cahier qu’il n’aime pas appeler son journal, préférant parler de carnet ou chantier, il en publie parfois des extraits, comme ici, en seconde partie de ce volume. Récits de rêves ou simples méditations, lignes nourries de deuil et d’amitié, de noms propres qu’il aime à prononcer à l’occasion, noms d’auteur ou d’artistes, c’est son monde qui se déroule ici sans apprêts, tandis qu’il nous invite non pas à le suivre, mais à trouver comme lui le ton qui convient.

2016 / 1er juillet

Et puis l’écriture du poème est venue s’imposer. Modestement. Mais dans la surprise (ce qui est bien la première condition du poème, non ?)…

2017 / 6 juillet

On ne l’écrira jamais, sans doute, le psaume que l’on croit avoir à écrire. Ce n’est rien qu’une poussée de vivre, qui justifie que l’on n’ait jamais fini d’écrire, aussi longtemps que l’on vit…

 

*

Marc Dugardin, D’une douceur écorchée, éditions Rougerie, 2020. 13 €

 

 

 

 

 

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