Serge Paillard : Les travaux tubercules, du XXIe siècle à l’éternité

Solitaire parmi les solitaires, Serge Paillard n’a pas subi de formation spécifique, la virtuosité pas plus que l’entre-soi n’ont ici de sens, on les abandonne à l’esbroufe, à la cécité. Au contraire, chez ce piéton contemplatif, autodidacte lumineux, tout est à la remorque de la vision, c’est-à-dire d’un commencement.

Pomme de Terre en grand germe d'oiseau-tombant, 2005 © Serge Paillard Pomme de Terre en grand germe d'oiseau-tombant, 2005 © Serge Paillard
L’espace inventé par la modernité technicienne comme par le délire libéral, qui ne cessent de fabriquer de nouveaux esclavages, apparaît follement étriqué au regard de l’imaginaire des solitaires épanouis. Le retard des scientifiques et des spéculateurs sur les rêveurs sans sommeil est irrattrapable à ce point que les perdants de cette course détruisent l’humanité probablement par vengeance, croyant peut-être la sauver – c’est en tout cas leur coûteuse occupation. Mais laissons là les imbéciles, les nabots funestes.

Considérons plutôt les découvertes d’un créateur sans équations avisé par les seuls savoirs de la vision intérieure et par le goût des habitacles. Solitaire parmi les solitaires, Serge Paillard n’a pas subi de formation spécifique, la virtuosité pas plus que l’entre-soi n’ont ici de sens, on les abandonne à l’esbroufe, à la cécité. Au contraire, chez ce piéton contemplatif, autodidacte lumineux, tout est à la remorque de la vision, c’est-à-dire d’un commencement.

Sans jamais se laisser manger par les encombrements d’un hasard nécessiteux, il attrape de sa main l’image qui passe, elle est riche de sa volatilité, forte de son évidence. À chaque fois, l’image souligne l’Univers. Elle est entraînée en lui comme dans une aventure. Mais l’attrapeur est aussi conducteur d’une brouette onirique, et il capture une autre image, puis encore une autre. Il les embarque. Elles ont allure de visage à travers un regard esquissé, avec souvent une expression malicieuse qui déconcerte. Parfois elles sont un monde. La roue de la « brouette à images » ne grince jamais, elle rit, les rêves ramassés n’ont pas la grosse tête. Cette roue est au demeurant davantage une charrue qu’un volant pneumatique, elle creuse en terre comme en nuage, il suffit de fermer les yeux pour ouvrir la porte d’un caveau majuscule. Un caveau plein de vie où tout est en place pour l’éternité, car il ne s’agirait pas d’être dérangé par un scoop de dernière heure… Tout est solennel dans ce minuscule illimité qui réellement ne manque pas d’air, on s’y installe, on y voyage, on s’y régénère. Si l’on se penche par le hublot, voilà qui donne le vertige sans qu’on sache bien à quel passant le rendre, on est saisi.

Grand menhir pommedeterrien de la Hûne, 2006 © Serge Paillard Grand menhir pommedeterrien de la Hûne, 2006 © Serge Paillard

Au tableau de jadis, la maîtresse dessinait des patates pour expliquer les mathématiques modernes, c’était visuel et amusant, j’ai tout bien oublié. Ouvrir des mondes au sein d’un seul élément de ce monde, est-ce ou non répondre à une promesse ? Est-ce vraiment si enfantin ? Dans un monde sans cesse à reconstruire, la roue de secours de la réalité s’éprend de l’Univers, la pomme de terre est sa tenue de camouflage. Les vrais mondes se peuvent déchirer d’un trait, se confondre d’un coup d’œil. En pourvoyeur de mondes surréels, Serge Paillard met à notre disposition une gamme étendue de visions déverrouillées, livrées soit par éléments, soit d’un seul bloc. Habitacle distendu, dispensateur de quiétude ou de fébrilité, selon le jour ou le titre, chaque tubercule délimite une icône travaillée par l’inventivité d’un garnement œuvrant sans restriction entre la peur et le ramage. Aussi bien icône fantastique que territoire, territoire du Parfait sinon territoire du Terrible.

Ne reste qu’à remercier un travailleur impavide éclairant l’infini. Chaque lucarne de son domaine singulier témoigne, au propre comme au figuré, de l’interminable instant pacifié que dure un clin d’œil, délai indispensable d’une éternelle mise à jour de la conscience et de l’espace.

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Vient de sortir un ouvrage consacré au travaux « patatoniens » de Serge Paillard, outre quelques textes éclairants, il comprend de nombreuses reproductions en noir et blanc ou couleur. Serge Paillard, Voyages en Patatonie, Les Cahiers de la création Naïve et Singulière, 25 €  à commander à CNS 53 (voir le blog ici), 32, rue des Bouchers, 53000 Laval.

Voir le site de Serge Paillard ici.

 

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