ALEJANDRA. ERNESTO SABATO, par André Bernold

... je commence ma troisième et vraisemblablement dernière lecture de ce livre magnifique...

à Jean-Pierre Ferrini

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Comme Beckett (sans l’imiter), j’inscris dans mes livres préférés des colonnes de dates. L’une des choses au monde qui se passe de commentaires. Ces choses sont-elles en augmentation ou en diminution, je ne saurais en décider. Pour tout un ensemble de choses, ce serait plutôt l’un, et plutôt l’autre pour un autre ensemble. J’aime y voir clair. Le grand roman d’Ernesto Sabato, l’un des deux ou trois qui me parlent encore avec une extrême vivacité, Héros et tombes, Sobre heroes y tumbas, qui porta un temps, en français, le titre Alejandra, que je trouve très nettement préférable (aux éditions du Seuil), parut à Buenos Aires en 1961 (Co. General Fabril Editora). L’auteur, né en 1911(le cadet de Beckett de cinq ans), avait 50 ans, et moi trois ans. Traduction française au Seuil (par Jean-Jacques Villard) en 1967 (je n’avais encore que 9 ans), édition définitive en 1996. Mais je l’ai lue pour la première fois dix ans auparavant environ, vers le milieu des années 1980, donc plus de vingt ans après la parution du texte original. Relue pour la dernière fois du 17 février au 21 mars 1998, relecture donc très lente et, je l’espère, très attentive, il y a quand même 22 ans pendant lesquels, « sache, ô mon ami, qu’il y a eu ici beaucoup d’événements » (Hergé, Tintin au pays de l’or noir ? À vérifier). Les événements relatés dans le livre vont de mai 1953 à juin 1955 (mort d’Alejandra) (je n’étais pas né). Le personnage fictif d’Alejandra, qui, intuitivement, semble avoir eu un modèle existant, est né en 1925 (comme Gilles Deleuze). Eût-elle vécu (?), elle aurait aujourd’hui, au moment où je commence ma troisième et vraisemblablement dernière lecture de ce livre magnifique, 95 ans. Gai, gai, marions-nous !

« Bien des fois, Martin devait la voir ainsi, absente, les yeux ouverts, active même, mais ailleurs, comme guidée par quelque puissance lointaine.
Soudain, elle dit en regardant Vania :
— J'aime ceux qui n'ont pas réussi. Et toi ?
Il se mit à méditer sur cette étrange profession de foi :
— Le triomphe, poursuivit-elle, a toujours quelque chose de vulgaire et d'affreux.
Après un moment de silence, elle conclut :
— Que serait ce pays si tout le monde triomphait ! J'aime mieux ne pas y penser. L’échec de beaucoup de personnes nous sauve un peu. Tu n’as pas faim ? »

 Ernesto Sabato, Alejandra, éditions du Seuil, 1967,
cité in André Bernold, Au lecteur (cf. Soies brisées, éditions Hermann, 1999)

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