Le massacre de Las Vegas (par André Bernold)

La vie est si courte ! Profitons ! C’est juste un type qui a pété un plomb.

J’apprends par le coup de fil d’un ami, pas à la radio, elle est débranchée depuis le second tour des présidentielles et gît sur un tas de cartons, le massacre de Las Vegas. L’une des plus grandes hécatombes civiles des États-Unis en temps de paix, hormis le 9-11. Le ton de mon ami est posé, neutre, sans affect. Ce genre de choses arrive. Ce genre de chose arrivera de plus en plus souvent, tant qu’il y aura des concerts de masse, des hôtels, des armes à feu. Nous le savons tous. Non seulement nous le savons tous ; sans mot dire, nous l’acceptons. Comme nous acceptons les accidents de la route, et cette pandémie que personne ne veut reconnaître pour telle : le cancer.

Nous avons même une phrase toute faite, après l’émission de laquelle nous passons à autre chose. S’il est avéré, comme c’est probable ici, on ne le sait pas encore avec certitude, qu’il n’y a là-derrière aucun terrorisme de type idéologique et/ou religieux, on dira : ce type (le criminel) a pété un plomb. Et tout le monde sait ce que ça veut dire. Nul besoin d’explication. Ni même de commentaire, au fond. Parcourez la presse afférente : de fait , il n’y a pas de commentaire.

On en est là. Personne n’approuve ce type, mais tout le monde, obscurément, entrevoit la possibilité de comprendre les conditions de possibilité d’un tel acte. C’est cela qui est profondément nouveau, et passablement effrayant. Individuellement, chacun pousse un soupir et, s’il est honnête, renonce à vaticiner, comme tentent de le faire les journaux, les pouvoirs, et se contente de murmurer : pétage de plombs. Collectivement, et ces mêmes pouvoirs les premiers, nous consentons à de telles pertes, qui sont, la thèse a déjà été soutenue pour les accidents de la route, le strict équivalent des sacrifices humains des Carthaginois de l’Antiquité, ou des Incas, plus récemment.

D’un côté, le nôtre, on sait que la vie d’un pauvre bougre peut être semée d’emmerdements si horribles qu’il bascule dans la folie meurtrière, qui ne sera jamais que l’expression hyperbolique d’une colossale frustration. De l’autre, du côté des privilégiés, de ceux qui ont intérêt, un intérêt vital, à ce que le système d’iniquité du monde postmoderne perdure le plus possible, au moins le temps de leur propre vie à eux, car même eux savent qu’il est condamné. à moyen terme, de ce côté-là, 52 morts fauchés sur une place de Las Vegas, lors d’un concert, ce n’est littéralement RIEN. Pour cacher ce fait évident, on va, bien sûr, hurler à la mort, c’est le cas de le dire. Mais ce n’est rien. Si ça pouvait tenir à ce prix, Seigneur ! Point trop n’en faut, évidemment, et à intervalles raisonnablement distants, please, pour qu’entre deux désastres notre « plus jamais ça ! » puisse retentir. C’est ainsi. L’injustice sociale dans le monde a désormais des proportions monstrueuses. Nombreux sont ceux qui voudraient en finir. Nombreux sont ceux qui prient tous les matins les dieux les plus probables et les plus improbables pour que ça continue. Parce qu’ils en profitent, qu’ils le savent, et qu’ils ne voient vraiment pas pourquoi ce serait à eux de renoncer à en profiter. La vie est si courte ! Profitons ! C’est juste un type qui a pété un plomb.

André Bernold (4 octobre 2017, 1h du matin)

PS : Le pauvre bougre est laissé entièrement à lui-même. Le lien ténu des solidarités discrètes a disparu, disons durant les quinze ou vingt dernières années. Peut-être même n’est-ce que depuis dix ans. Les médiations se sont complètement effondrées. On me dit que, chez la jeunesse, ça renaît. Je ne puis que l’espérer.

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