Lettre à André B., à propos de la « non-réponse »

Tu te plains de ce que personne ne répond à tes lettres, que, d’une manière générale, personne ne réagisse. Tu me racontes cet étudiant australien qui repart vers son pays après quelques années à Paris, en jurant de ne jamais remettre les pieds en France. Pourquoi ? lui demande Jérôme, son professeur, étonné. – Parce que c’est le pays de la « non-réponse ».

André,

Tu te plains de ce que personne ne répond à tes lettres, que, d’une manière générale, personne ne réagisse. Tu me racontes cet étudiant australien qui repart vers son pays après quelques années à Paris, en jurant de ne jamais remettre les pieds en France. Pourquoi ? lui demande Jérôme, son professeur, étonné. Parce que c’est le pays de la non-réponse.

Et c’est vrai. Tellement vrai. C’est ici le pays des seigneurs. Des poseurs. Des suffisants. Des cardinaux de tout poil. C’est aujourd’hui à Saint-Germain-des-Près ou ailleurs, Bolloré, Bouygues, Niel et les autres, comme c’était Mazarin ou Médicis, au Louvre ou à Versailles1. Ce sont eux qui posent les rendez-vous, suggèrent les lois, les arrangements, les accords de principe, et payent les pots de vin symboliques, les primes en espèces. Ils sont tous libéraux comme ils étaient tous bonapartistes ou encore staliniens, ici ou ailleurs. Tous macronistes comme ils étaient tous maoïstes ou lacaniens. Surtout tous à l’abri entre eux et pour toujours, à échanger des prix littéraires qui sont de courtoisie, des compliments qui sont négociés, et des strapontins concédés. Avec toujours du velours sous les fesses et un mot d’esprit aux lèvres, qui veut bien perler au moment crucial.

Tu peux toujours essayer de t’adresser à quelqu’un qui n’est pas de ton cercle, aucune chance qu’il te réponde. À la rigueur, s’il pressentait que cela peut lui servir, alors peut-être. Sinon, rien. Pas même le silence. Ce serait trop beau. Non. Le mutisme. Ou l’ignorance. L’ignorance de soi pour commencer, bien entendu, mais encore. Tout le monde s’en fout ; et chacun joue sa carte dès qu’il peut, espérant gagner encore sur ce coup-là de quoi faire illusion encore un jour ou deux. Pauvre humanité !

Il s’agit aujourd’hui de gagner, gagner sa vie, son bout de vie de rien du tout, qui ne vaut rien, qui simplement veut bien se matérialiser le temps qu’il faut. Tandis que tout cela, cette fatuité doublée de petitesse, va s’effondrer dans une seconde, et ne tiendra pas face à un sentiment vrai, face à une vision du monde un peu construite, un peu sérieusement rêvée. La non-réponse est assurément le paradis des lâches. Et bien sûr, nous sommes tous, à notre tour, des lâches. Mais les civilisations ne pouvaient être qu’inspirées par une vision, une idée, un désir.

Répondre sans s’y être engagé. Ce serait merveilleux. Quand cela arrive. Ce pourrait être la règle, c’est en fait un miracle. Le plus souvent on a fait semblant de s’engager à répondre, alors justement l’on pourra s’en dispenser, c’est une loi nouvelle, semble-t-il, que tout le monde applique et admet. Tandis que ne s’engager à rien, mais s’y tenir, pour soi, par un certain sens de l’honneur ou par simple honnêteté, est-ce possible encore ? Pourquoi est-ce si rare et si incongru désormais ?

Qui ose aujourd’hui s’avancer sur le terrain de l’amitié ouverte ? La question, ce serait sans doute celle-là. Oui, carrément. Cette question. L’amitié comme relation, est-elle possible hors des clans déjà établis, des cercles d’intérêts partagés ? Qui est prêt aujourd’hui à dévier de sa trajectoire pour embrasser un être inattendu ? Une certaine jeunesse, je l’espère. Celle qui n’a pas encore verrouillé son avenir ; chez les autres c’est la vie à crédit, les soirées mondaines, l’engagement sincère pour une cause lointaine, la petite dose de coke, la culture, l’ennui déguisé en hobby, les poignets pris dans les menottes de la propriété, du contrat à vie pleine ! Pleine de quoi ? On ne le dévoilera pas, pour ne chagriner personne. J’en ai trop dit déjà. Tu me souffles : c’est comme la publicité de l’Oréal, parce que vous le valez bien. Vous êtes de la merde mais vous valez bien un parfum. Tandis que nous autres, on la sent de loin, la merde.

Je répète souvent, de je ne sais plus qui, un sage soufi, je crois, que le plus grand péché c’est l’inconscience, ou l’inattention. Personne ne fait attention à personne. Surtout pas à soi, intérieurement. Il ne faut pas, il ne faut plus plaindre les inattentifs, tant pis pour eux. On n’en peut plus d’avertir, de hurler pour les réveiller. Regardez autour de vous, regardez ce merveilleux paysage, ce vieillard qui est en train de vous dire une vérité, une vérité qui pourrait même vous être utile, si vous y tenez. Mais non, vous lorgnez vos écrans, vous guettez la caution people ou Inrocks, ou Facebook. Il n’y a donc que les arrivistes qui arrivent, ils ont ce talent-là en sus d’un autre, parfois. Et toi, André, tu t’es tiré aux USA quand tu aurais dû rester manger ton pain blanc. Tu n’as pas joué le jeu, par désinvolture, par panache et par hasard. Que fais-tu dans ce jeu de quilles ? Tu avais écrit ce si beau livre sur Beckett que Pierre Bérès t’avait commandé. Et puis tu t’es volatilisé. Mais ton retour est comme interdit.

Aussi bien que les miennes, tes interventions sur Mediapart suscitent peu de commentaires, tu en déduis un peu vite que tout le monde s’en fout, je n’en suis pas si sûr. J’ajouterais d’abord que beaucoup n’ont pas plus le temps de s’en foutre que de lire vraiment. Cela dit, c’est curieux d’observer Mediapart, dans sa gestion des blogs via le club : que tu puisses intervenir sur un blog qui ne soit pas le tien, et pour cause (tu n'es pas connecté, quelle extravagance !), cela semble poser un problème. Imagine-t-on, au sein du staff de Mediapart, qu’il existe encore, et pas forcément arriérés ni désœuvrés, des gens qui n’ont pas d’ordinateur, pas d’internet. Là encore par désinvolture, ou par choix. On peut avoir un vrai regard sur le monde sans pour autant avoir les moyens d’en diffuser l’expression, voilà qui paraît(ra) saugrenu de nos jours et dans nos contrées bourgeoises !

L’indifférence vis-à-vis de toi, André, ou vis-à-vis de telle ou tel, certes, elle existe, et heureusement, mais disons que c’est du moins une indifférence qui appartient encore au monde des vivants, c’est pourquoi on peut parler d’indifférence. Tandis que la marionnette Macron, tu as même parlé de Golem, est une chose, remarquable par sa non-vie, effectivement morte, adulée ou suivie par d’autres morts. Et ces zombies à cols blancs achètent et vendent la mort. Et nous y mènent. Par un effet d'aimantation funeste. En attendant ils ne peuvent prétendre à l’indifférence, ni donc à la moindre absence de sentiment, ils sont derrière la vitre comme la mouche prisonnière, interdits de souffrance et de joie.

Et c’est bien sûr cet humain anéanti qu’avec quelque espoir le transhumanisme prétend augmenter. L’objectivation inhérente au libéralisme économique a gagné la planète, par ici on peut le constater rien qu’en observant la discipline finalement presque absolue qui règne, une discipline consumériste qui ne souffre aucun accroc. Il suffit d’une vitrine brisée, à tout hasard celle d’une banque, pour qu’un murmure d’attentat se prononce. Le système est tellement dominant qu’il en est piteux de n’avoir plus personne avec qui s’esbaudir. Il a même dû, à renfort de guerres et d’exterminations, fabriquer une terreur nihiliste ennemie pour se garder un semblant de crédibilité.

À la non-réponse perpétuelle la folie meurtrière oppose une réponse de taille, que même la non-réponse se doit de prendre en compte, une occasion pour elle de déployer sa rhétorique éculée, sa manière toujours brutale. Nous qui avons quand même encore un peu foi dans les mots et ce qu’ils peuvent transporter, nous n’avons pas le choix, il nous faut écrire comme d’autres prient, avec la même incrédulité. Avec le même bonheur parfois, ne le nions pas. La même illusion. Qui fait parfois, dans la même fixité, qui sait ? se détourner le regard fatal.

Jean-Claude

1  Si tu avais vu, en septembre 2016, le sourire sur les lèvres de Michel Maffesoli me tendant sa carte de visite en soulignant qu’il n’habitait plus maintenant, comme du temps où je le visitais parfois, rue Pierre et Marie Curie, mais bd St Germain, c’est-à-dire à deux pas, deux pas cependant tellement significatifs. C’était bien là la récompense de tant de mondanités doublées de tant de compromissions depuis tant d’années.

Voir aussi, d'André Bernold :

« La légitimité de M. Emmanuel Macron »

« La vulgarité c’est de consentir au réel. Pire, de lui mettre un prix. »

« Rompre une lance pour les USA, my pleasure »

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