« Quand le pape Jules II ramène sa fraise en douce… », par André Bernold

...Et Michel-Ange l’engueule comme poisson pourri, et le vide comme un vulgaire branleur. Et le pape se casse sans piper. C’est hallucinant.

à A. F.

Michel-Ange Michel-Ange
Un trait chez Michel-Ange que j’ai toujours bien aimé, c’est d’avoir sérieusement rudoyé le pape. Il travaillait au plafond de la Sixtine, couché sur le dos sur un échafaudage, la barbe trempée de peinture; porte condamnée pour quiconque. Jules II, l’un des papes vraiment guerriers des plus effrayants qui fût jamais, ramène quand même sa fraise en douce; après tout, c’est lui qui avait passé commande. Et Michel-Ange l’engueule comme poisson <pourri>, et le vide comme un vulgaire branleur. Et le pape se casse sans piper. C’est hallucinant. C’est, pour l’époque, tout à fait impensable. Pire que de flanquer une claque à Trump dans le Salon ovale, ou à la télé, ou en plein meeting électoral. Trump peut vous sacquer à vie. Mais le pape, pour l’éternité. Avec des conséquences sociales terribles tout de suite. C’est l’excommunication. Peut-être que
Jules II Jules II
Michel-Ange n’y croyait pas. C’est très peu probable. À mon avis, l’athée radical secret, ce n’est pas lui, mais son rival, Léonard de Vinci. Simple feeling. Pas de véritable indice pour une procédure.  À ma connaissance, l’hypothèse n’a jamais été formulée. Ni explicitement, ni implicitement. Nietzsche par ex.aurait pu le faire. Il a oublié. J’y supplée. Il faut venir en aide à ses amis. Vinci est resté à l’écart de tout, à fonder intuitivement une quinzaine de sciences dures, dont l’hydrodynamique, et l’aéro-tout aussi bien. Mais pas -bic. C’est pas une science. Il faut imaginer Vinci très silencieux. Larvatus prodeo bien avant Descartes: j’avance masqué. Le masque que s’est fait cet athée-là, c’est celui de Dieu le père: l’autoportrait à la sanguine de Turin, dont Guido Ceronetti a très bien parlé. Grand silence autour de Léonard; de lui personnellement on ne sait pour ainsi dire rien. Sa sexualité par exemple reste entièrement mystérieuse. On suppose qu’il était gay, comme Michel-Ange l’était, lui, ouvertement, mais on n’en est pas du tout sûr. C’est très flou. Certes il a eu des jeunes gens autour de lui (mais, comme Pasolini, des femmes dévouées aussi), des apprentis ou grouillots, dont l’un, M
elzi (?), je crois, à qui il a légué ses manuscrits, qui en égaré les deux tiers. Certes Vinci a travaillé pour des princes italiens, redoutables et meurtriers et qui s’entredéchiraient; mais d’une
Léonard de Vinci Léonard de Vinci
manière plutôt fantastique: à imaginer des supercanons (qui tirent des superboulets, pas qui posent sur papier superglacé dans des supermagazines à l’intention de supercons comme moi), à fabriquer des colosses en bronze qui pétaient dans le moule, des fontaines de soda,  et des feux d’artifice, et des monstres articulés, des automates, des golems pour invraisemblables Carnavals. Là encore, bizarrement, on a peu de témoignages. Il semble que ce fut tout à fait renversant. Vinci est beaucoup plus inquiétant que Faust, qui ne fait que s’agiter, déclamer, et se casser le baigneur sur des sornettes comme la théologie, <pourri> de livres <pourris>.  Vinci n’a pas de bouquins. Il n’a rien lu. Il ne s’est pas gâté l’estomac. Il a dans la cabine de son vaisseau spatial tout-terrain bien d’autres manettes que l’humanisme. Vinci est de tous celui qui n’a jamais cherché que le vrai pouvoir, la bombe atomique. Avec quand même des gentillesses stupéfiantes. S’il dessinait des avions et des hélicoptères, c’était dans l’idée d’aller chercher de la neige dans les montagnes, pour en saupoudrer les villes d’Italie accablées de chaleur. Pas une fois je n’ai pris l’avion en Amérique sans penser à ça, sans adresser à Léonard une prière mentale: ne me soumets pas au crash ni au feu de l’enfer, mais donne-moi ma neige quotidienne. Et pourtant ce qui enveloppe Vinci toute sa vie, c’est une atmosphère d’échec et d’impuissance rageuse. Au fond, à y regarder de bien près, il a tout raté, tout foiré, sa vie est un muet naufrage. C’est qu’il a voulu faire un bond vraiment trop énorme. Ce qu’il voulait tout de suite, on ne l’a toujours pas vraiment, un demi-millénaire après sa mort. Paul Valéry a bien cerné Léonard; mais peut-être seulement, lui aussi, à moitié. À revoir.


Post-scriptum sui generis : Deux détails sans doute authentiques qui par miracle sont parvenus jusqu’à nous comme deux minuscules ruisselets qui ne désaltèrent pas; tous deux asignifiants. Vinci jeune était d’une force herculéenne: il ployait un fer à cheval dans la paume d’une seule main. Et il était le meilleur joueur de luth de son temps. La main. Suivez la main.

André Bernold André Bernold







 

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