Armand Gatti amoureux, par-delà la mort

En 1965, Gatti est en Italie, dans la maison de sa mère, il écrit un poème à la femme dont il est amoureux, elle s’est éloignée pour quelque temps – « Hélène est en, voyage dans ses terres russes qui seront toujours pour elle une façon de retrouver un peu de verticalité » – et c’est un poème de résistance qui lui sort du stylo, il ne peut en être autrement.

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À son époque, de l’après seconde guerre mondiale à 2017, Armand Gatti fut sans doute le poète le plus intrépide, le plus impliqué, le plus collectif, un aventurier génial et entraînant. D’une fougue sans égale, à la fois follement ambitieux et toujours apprenti ; d’une posture impeccable, parfois grandiose. Il n’a pas vraiment passé sa vie à rédiger des poèmes plus aboutis les uns que les autres, il les a tous vécus de l’intérieur, prenant le risque de la langue dans toutes ses ouvertures, embarquant les mots dans des dimensions encore peu éprouvées. Les mots avec lui deviennent personnages, les entités prennent vie, perdent leur sang ou exécutent des sentences. C’est un souffle d’air, une circulation nouvelle que propose Gatti avec son théâtre multivoque ; comme il avait d’abord nourri d’expériences propres ses reportages, se mouillant jusqu’à la moelle des os – on sait cet épisode guatémaltèque qui lui fit abandonner le journalisme pour à jamais questionner l’écriture 1.

« J’écris pour changer le passé », n’hésite-t-il pas à dire, puisqu’il y a moyen de donner à l’Histoire une autre dimension mieux habitable, une dimension qui s’appellerait « démesure », où l’homme peut se faire « plus grand que l’homme ». Interlocuteur des héros comme des découvreurs, de Gramsci comme de Michaux, de Tchouang-Tseu comme de Makno, mais aussi de Bohr ou de Schrödinger, Gatti réinvestit la mécanique quantique aussi bien qu’il avait fait justice à Évariste Gallois. Avec tous les perdants des batailles réalistes et rangées, de Durruti à Boby Sand, de l’interné du camp de la mort à l’ouvrier de Peugeot, il rend nom et honneur en même temps qu’il donne la parole à coups de mots choisis, incarnés, âmifiés. Il s’agit à chaque fois de « devenir Dieu » et réinvestir des champs d’action, des batailles d’idées et de corps mal rangés. Dieu, dit-il, « c’est le dictionnaire ».

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Ses dialogues jamais reniés avec Mao Tse Toung dans les années 50 ou avec Fidel Castro un peu plus tard (il réalisera un film à Cuba) peuvent sonner étrangement aujourd’hui, il faut sans doute les prendre pour tels, au pied de la lettre, et considérer ce qu’ils ont eu de performatif et d’édifiant pour un poète alors en pleine maturation. Gatti a toujours mêlé passé, présent et avenir (« j’étais, je suis je serai » 2), imaginaire et réalité, action et pensée, impossible et possibilisme. Son théâtre se charge de ressusciter les morts, d’offrir un lexique aux vivants, de rendre grâce à la fable universelle et à ce qui peut tout faire, oui, décidément, à la force du Verbe.

En 1962, La Jetée, film-diaporama d’anticipation appelé à devenir un classique, sort sur les écrans, il est signé Chris Marker, un ami et complice de Gatti. L’héroïne de La Jetée s’appelle dans la vie Hélène Chatelain, comédienne, traductrice, scénariste, elle est d’origine russe, petite nièce du dramaturge Alexandre Ostrovski. Gatti fait sa connaissance, leur histoire commence, qui ne s’arrêtera pas.

En 1965, Gatti est en Italie, dans la maison de sa mère, où il ira souvent se réfugier pour écrire. Justement il écrit un poème à la femme dont il est amoureux, elle s’est éloignée pour quelque temps – « Hélène est en, voyage dans ses terres russes qui seront toujours pour elle une façon de retrouver un peu de verticalité » 3 – et c’est un poème de résistance qui lui sort du stylo, il ne peut en être autrement.

« Les horloges/de ton existence/placées comme autant de verts/tout au long de la route », le poème commence ainsi, les quatre vers sont présentés à la verticale et tiennent lieu de marge, tandis que la suite arrive à l’horizontale, comme il est d’ordinaire en poésie comme en prose.

Une page plus loin :

[…]
tu es partie
(tu es partie vers l’Archipel
et tu es arrivée entière)
Je n’étais plus qu’un billard électrique
où lumière et annonces se donnaient
le bras
pour entrer en romance
(Tu es partie vers l’Archipel)
vers ces rocs battus par les baleines
d’aucun tracé maritime
souvent
noyés sous des lèvres qui ne cessent
de t’appeler
pierres
de grande mer peuplant les géographies enfantines
elles ne servent à marquer ni le nord
ni le sud
[…]

Armand Gatti et Hélène en 1977, répétition de la pièce : Le cheval qui se suicide par le feu (Avignon, Daniel Dubois est le metteur en scène) © Agence Bernand Armand Gatti et Hélène en 1977, répétition de la pièce : Le cheval qui se suicide par le feu (Avignon, Daniel Dubois est le metteur en scène) © Agence Bernand
Ainsi courent encore sur les feuilles retrouvées ce poème d’hier, poème qui prend plus de quarante pages de ce livre d’aujourd’hui. Mots adressés à Mim, nom donnée à l’aimée ; il la voit partout, la recrée ou crie son manque. « Pourquoi les kiosques à journaux/alignaient-ils la femme sur la femme proposée ?/(tu n’étais pas parmi elle ?) »

Il lui parle à distance, la plus généreuse et la plus infime distance…

[…]
Tu étais la note juste

 

Ô solitude
[…]

Hélène Chatelain Hélène Chatelain
Hélène Chatelain 4, Mim, est morte en avril dernier, six années après Gatti, elle avait 84 ans ; les absences se conjuguent avec l’amour, ils étaient admirables l’un et l’autre comme l’un avec l’autre ; ils continuent à l’être. Hélène, on la retrouve bien sûr dans le film La Jetée, mais on peut voir aussi un des films qu’elle a réalisés, Nestor Makhno, Paysans d'Ukraine, accessible sur la toile.

Après avoir joué au théâtre avec Jean-Marie Serreau ou Georges Wilson, dit des textes de Kateb Yacine (ami de Gatti), elle avait trouvé son poète, elle l’accompagna au long d’une vie de combat et de parole. On lui doit aussi des traductions du russe, notamment celle du très beau livre de Vassili Golovanov, Éloge des voyages insensés, publié chez Verdier dans une collection qu’elle dirigeait. Le prix Laure Bataillon lui fut décerné pour cette traduction.

Geste inhabituel, dans une note préalable, l’éditeur du livre raconte comment il a rencontré Gatti. « Dans ce restaurant où nous nous avions séparément nos habitudes, Armand Gatti, qui dînait avec Mim, vint à ma table où je rêvassais seul, avec sa bouteille de vin pour m’offrir un verre que nous avons bu ensemble. Je n’avais jamais rêvé d’un tel moment. »

Avec l’aide de Paulin Tanon, c’est lui qui a décrypté ce manuscrit, pour le restituer au mieux dans un livre et le partager avec tout lecteur, amoureux ou non, impatient ou non, débordant ou non, comme le fut l’auteur de La Parole errante et d’une œuvre fleuve. Un auteur à plusieurs mains, car à l’image de sa pièce Rosa collective, on pourrait aussi parler d’un Dante 5 collectif, tellement la tribu qui suivit Gatti au long des décennies participa de ses créations et lui est jusqu’au bout restée fidèle, et encore aujourd’hui.

[…]
Radeau sans détresse
figés dans le temps
et dormant tranquille
sur toutes les rétines
Mythes en plumes de folie bergères
bien policés
en tous les espérantos
traduisibles
Comme on domestique
ce par quoi le quotidien éclate
Comme on a domestiqué
Dachau en pelouses
et statuettes de bon goût
Mauthausen avec un harmonium
et des tentures
de fête-dieu
[…]

L’Archipel a touché terre peut constituer une entrée dans l’œuvre, Gallimard a publié pour sa part en 2019 un volume de poésie : Comme battements d’ailes. Gatti n’est pas mort, il passe les générations en étant ce qui relie un pan de l’histoire humaine à une sorte de profondes vérité des temps, au moyen d’une poésie délivrée, capable, comme il le voulait, de faire voler en éclats les empires.

* * *

1) Alors qu’il est en reportage au Guatemala, un jeune indien guérillero de 18 ans, Felipe, lui fait le reproche, à lui, gringo, de ne pas faire vivre les mots. Le jeune homme est exécuté peu après, tandis que Gatti réchappe de justesse d’une même condamnation à mort.
2) Ce verbe être conjugué dans les trois temps constitua la leçon de théâtre initiale reçue par Gatti dans un camp d’internement en Allemagne hitlérienne, leçon donnée par trois rabbins prisonniers comme lui, qui proposent à l’intérieur du camp un moment de parole pour dépasser le temps et l’enfermement.
3) Stéphane Gatti, Un poème nécessaire, en préface de Armand Gatti, L’archipel a touché terre, éditions du Karrefour, 2020.
4) On peut lire à son sujet un bel article d’Olivier Neveu sur le site Contretemps, ici
5)
Armand Gatti, de son vrai nom Dante Sauveur Gatti.

 Armand Gatti, L'archipel a touché terre, éditions du Karrefour, 2020.  Voir ici

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